Partage international no 325 – septembre 2015
par Deirdre Fulton
Soixante ans après que le philosophe Bertrand Russell et le physicien Albert Einstein aient convoqué un groupe d’éminents intellectuels à Londres pour rédiger et signer un manifeste dans lequel ils mettaient en évidence les dangers posés par les armes nucléaires, des intellectuels en ont publié une nouvelle version. Dans celle-ci, la crise climatique qui s’annonce est mise sur le même pied que la menace des armes nucléaires, et ils appellent à la création d’une nouvelle civilisation durable à l’échelle mondiale.
En voici le texte, publié le 9 juillet 2015, pour le 60e anniversaire du manifeste Russell-Einstein :
« Compte tenu du risque de plus en plus élevé que dans les guerres futures les armes nucléaires et autres soient employées et menacent l’existence même de l’humanité, nous exhortons les gouvernements du monde à prendre conscience et à reconnaître publiquement que leur but ne peut pas être atteint par la guerre et, par conséquent, nous les exhortons à trouver des moyens pacifiques pour le règlement de leurs litiges.
Nous proposons également que tous les gouvernements du monde commencent à utiliser les ressources auparavant allouées à la préparation de conflits destructeurs au bénéfice d’un nouveau projet constructif : l’atténuation de l’impact du changement climatique et la création d’une nouvelle civilisation durable à l’échelle mondiale. »
Cette déclaration a été diffusée sous forme d’une pétition que chacun peut signer. La démarche est coordonnée par les associations Foreign Policy in Focus, Asia Institute and World Beyond War.
Parmi les premières personnes à avoir signé ce document, se retrouvent le politologue Noam Chomsky, la protectrice de l’environnement Naomi Klein, le dénonciateur des activités de la CIA John Kiriakou, l’ancien directeur de la NSA William Binney et la militante anti-nucléaire Helen Caldicott qui a déclaré que c’était le manifeste Russell-Einstein qui avait inspiré son action en vue d’essayer d’abolir les armes nucléaires.
N. Chomsky a expliqué les raisons qui l’ont amené à apposer sa signature sur le manifeste :
« En janvier dernier, les aiguilles de la célèbre horloge de la fin du monde ont été déplacées de deux minutes ce qui les a amenées au plus près de minuit depuis ces trente dernières années. Le manifeste insiste sur la menace constante d’une guerre nucléaire et sur les changements climatiques non contrôlés qui menacent gravement la civilisation humaine ; il rappelle le sinistre avertissement lancé il y a seulement 60 ans par Bertrand Russell et Albert Einstein qui demandaient aux peuples de faire face à un choix terrible et inéluctable : l’humanité va-t-elle renoncer à la guerre ou va-t-elle mettre fin à la race humaine ? Dans toute l’histoire humaine, nous n’avons jamais été confrontés à un choix tel que celui que nous connaissons aujourd’hui. »
Dans un article pour le Foreign Policy in Focus, Emanuel Pastreich, directeur de l’Institut pour l’Asie, explique la genèse du nouveau manifeste : « A l’approche du 60e anniversaire du manifeste Russell-Einstein, j’étais de plus en plus troublé par l’inaction complète des dirigeants en cette période la plus dangereuse de l’histoire moderne, et peut-être de l’histoire humaine, plus sombre encore que la catastrophe que Russell et Einstein envisageaient. Non seulement nous sommes confrontés à la probabilité accrue d’une guerre nucléaire, mais, en plus, des signes montrent que le changement climatique progresse plus rapidement que ce que nous avions estimé. Science Magazine a récemment publié une étude qui prédit une destruction massive des fonds marins si nous suivons la tendance actuelle. Même au niveau des glaciers de la péninsule antarctique, autrefois considérés comme les plus stables, on observe une fonte rapide. Et pourtant, nous ne voyons pas même les efforts les plus superficiels de la part des grandes puissances pour contrer cette menace. »
E. Pastreich ajoute : « Non seulement les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont rendu la menace d’une guerre nucléaire plus terrible, mais maintenant nous sommes confrontés à une menace existentielle comparable aux conséquences destructrices d’une guerre nucléaire à grande échelle : le changement climatique. L’exploitation rapace de nos ressources et un recours irréfléchi aux combustibles fossiles ont provoqué une rupture sans précédent de notre climat. Combinée avec une attaque sans limite contre nos forêts, nos terres humides, nos océans et nos terres arables dans la poursuite de gains à court terme, cette expansion économique non durable nous a amenés au bord de l’abîme. » Et il conclut : « Il nous revient […] de dénoncer l’accélération folle de la course aux armements et la destruction criminelle de l’écosystème. Le temps est venu pour nous de faire entendre notre voix dans un effort concerté. »
