Partage international no 301 – septembre 2013
par Niels Bos
Le maire d’une bourgade d’Andalousie est surnommé le « Robin des Bois espagnol »pour avoir organisé des manifestations contre l’austérité, occupé des banques, et approuvé le pillage d’un supermarché effectué dans le but de distribuer des denrées alimentaires aux pauvres.
Une religieuse bénédictine, médecin de profession et ayant étudié la théologie à Harvard, est devenue l’une des porte-parole les plus écoutées du mouvement espagnol des indignés contre les excès du capitalisme. Chacun de leur côté ont fait régulièrement la une de la presse nationale et internationale en raison de leurs prises de position publiques exprimées tant en actions qu’en paroles.
Juan Manuel Sanchez Gordillo, maire de Marinaleda, s’est fait connaître dans toute l’Espagne lorsqu’il refusa, en même temps qu’un groupe d’ouvriers, de payer à un supermarché dix caddies remplis de denrées de base qu’ils distribuaient aux banques alimentaires de la région. Selon lui : « Nous voulions attirer l’attention sur le fait que dans ce pays tant de gens risquaient constamment de souffrir de malnutrition. Nous voulions souligner qu’au 21e siècle, ce problème n’était pas résolu en Espagne. Gandhi aurait soutenu notre action. »
Il se bat depuis plus de trente ans pour la redistribution des richesses en faisant occuper des terres, construire des logements sociaux et des coopératives. C’est peut-être la longue tradition andalouse de lutte pour la possession des terres, remontant à l’époque romaine, qui a donné l’idée à ses administrés, il y a plus de vingt ans, d’occuper des parcelles de terrain mal exploitées appartenant à la noblesse locale. Après douze ans de lutte, le gouvernement régional prit en 1992 une décision qui a fait date : il a octroyé à leurs coopératives plusieurs hectares de ces terres. Aux yeux des habitants de Marinaleda, justice était faite. Comme l’explique Sanchez Gordillo : « La terre appartient à ceux qui la travaillent. Nous sommes formels : les ressources naturelles devraient être au service du peuple. Celui-ci a un droit naturel sur les terres, qui ne doivent pas être marchandisées. »
Plusieurs victoires de cette sorte ont fait de la petite ville de Marinaleda – moins de 3 000 habitants – ce que certains appellent une « utopie communiste ». Mais lorsque le caractère démocratique de son administration est contesté, Sanchez Gordillo ne manque pas de se référer au système de démocratie directe en vigueur à Marinaleda, où toutes les décisions importantes sont prises collectivement par de grandes assemblées. La différence entre le taux de chômage de l’Espagne – 27,2 %, le plus élevé d’Europe – et celui, pratiquement nul, de Marinaleda, témoigne de la réussite de sa politique de coopératives, et remplit le maire « d’espoir et, en même temps, de désespoir ».
Depuis le début de la crise, l’Andalousie, malgré son taux de chômage pratiquement le plus élevé de toutes les régions européennes, est devenue la cible privilégiée des mesures draconiennes d’austérité du gouvernement, en particulier dans le domaine de la réduction des services publics.
Sanchez Gordillo est persuadé que la grave récession qui frappe l’Espagne de plein fouet est entièrement de la faute du gouvernement national. « Malheureusement, explique-t-il, les politiques nationales n’ont jamais cherché à résoudre les problèmes des gens, et toujours ceux des banques. Les gens sont plus importants que les banques, surtout celles dont les profits ne sont attribués qu’à une poignée de banquiers ayant spéculé avec les droits humains élémentaires. De toute façon, les profits des banques ne bénéficient jamais à la base de la pyramide sociale ; c’est pourquoi l’économie du pays est paralysée. Ce sont les petits propriétaires et les petites entreprises qui en souffrent le plus. Nous avons six millions de chômeurs et deux fois plus de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. »
Sanchez Gordillo, aisément reconnaissable à sa longue barbe et à l’écharpe qu’il porte à la manière palestinienne en signe de soutien à la cause de ce pays, affirme qu’il va attaquer des banques ayant expulsé des gens incapables de payer leur loyer, et des supermarchés parce qu’ils lèsent les petits fermiers. « Nous allons occuper toutes les banques et les supermarchés que nous pourrons en Andalousie. Les bandits qui ont causé cette crise doivent en payer les conséquences. »
Tout comme son illustre prédécesseur, le maire « Robin des Bois » voit ses actions et ses paroles accueillies à la fois avec indignation et mépris par les autorités qu’il fustige. « On ne peut être en même temps Robin des Bois et toucher un salaire en tant que sheriff de Nottingham », fit un jour remarquer au parlement espagnol le porte-parole du parti au pouvoir.
Mais l’action de Sanchez Gordillo dépasse de beaucoup le maire et sa réputation : « Ce que nous avons réalisé ici de plus important, déclare-t-il, c’est d’avoir obtenu des terres de haute lutte, mais par des moyens pacifiques, et fait en sorte que le logement soit un droit, pas un commerce. Et en tant que village, nous travaillons ensemble, discutons et collaborons ensemble, ce qui est essentiel dans toutes les sociétés. »
Sœur Teresa Forcades, la religieuse militante
Sœur Teresa Forcades réside dans un paisible couvent de montagne, non loin de Barcelone, et s’exprime d’une voix douce. Cela ne l’a pas empêchée de s’élever plus d’une fois, et avec éclat, contre les actions des autorités.
Elle se fit connaître en 2009, au plus fort de l’épidémie mondiale de grippe porcine, en diffusant une vidéo qu’elle avait enregistrée dans son couvent, et qui s’inquiétait des dangers du vaccin.
Elle se retrouva alors rapidement aux prises avec l’Organisation mondiale de la santé et l’industrie pharmaceutique… Mais elle affirma haut et fort qu’elle était médecin diplômé aux Etats-Unis, possédait en outre un doctorat en santé publique, et qu’après avoir étudié cette sorte de grippe pendant trois mois, elle était tout bonnement sidérée par le manque de fondement scientifique de toutes les politiques et décisions de l’administration dans ce domaine : « Cette campagne de vaccinations, avait-elle déclaré, ne repose sur aucune donnée scientifique ; elle n’a été orchestrée que pour favoriser les intérêts industriels des grandes compagnies pharmaceutiques. ».
Ensuite, elle dénonça publiquement les mesures d’austérité mises en œuvre par le gouvernement conservateur, incluant des coupes dans les budgets de la santé et de l’éducation afin de maîtriser le déficit public : « Ces coupes budgétaires, explique-t-elle, vont à l’encontre des besoins de la majorité et favorisent seulement les intérêts d’une minorité. La crise économique a atteint en Espagne un degré tel qu’elle menace le tissu social. C’est ce qui se passe en Grèce. La précarité dans laquelle vivent les gens augmente à un rythme toujours plus rapide, et ils ne peuvent plus s’en sortir. Les dangers d’un recours à la violence et de bouleversements non démocratiques ne sont plus à négliger, car la version actuelle du capitalisme fait fi des droits et des besoins des gens, ajoute-t-elle en dénonçant les taxes sur le pain, plus élevées que sur la spéculation financière. Pourquoi devrait-il y avoir une taxe sur les produits essentiels et aucune sur les tractations financières ? »
Récemment, sœur Teresa Forcades, avec le concours de l’un des idéologues du mouvement des indignés en Espagne, l’économiste catalan Arcadi Oliveres, a lancé un manifeste politique qui a recueilli 14 000 signatures en deux jours.
Au nombre des propositions, on compte la déclaration d’indépendance unilatérale de la Catalogne, la nationalisation des banques et de la production énergétique, la protection des droits au logement, et des mesures draconiennes contre la corruption. « Nous croyons qu’il est impératif, nécessaire et possible de changer la société par des moyens non-violents », déclare-t-elle.
Sa critique du capitalisme néolibéral paraît s’inspirer de l’incitation fondamentale du christianisme à protéger les pauvres ; mais, plus spécifiquement, sœur Forcades affirme que la source de ses convictions religieuses se trouve dans la Théologie de la Libération, un courant du catholicisme ayant émergé en Amérique latine dans les années 1960 et qui cherche à donner le pouvoir aux pauvres.
D’ailleurs, la religieuse bénédictine est aussi connue pour avoir soutenu feu le président vénézuélien Hugo Chavez. Elle reconnaît même qu’elle prie pour que « les acquis de la révolution bolivarienne ne soient pas détruits ». Elle explique : « Quand ici on l’accuse d’être un dictateur, c’est complètement faux : les faits contredisent cette assertion. Il a gagné les élections les plus démocratiques qui soient (surveillées et observées par l’Institut Carter) ». Visitant le Venezuela en 2009, elle a découvert un pays qui ne ressemblait en rien aux descriptions critiques de la presse espagnole. « Même les plus marginaux s’exprimaient comme si ce qu’ils pensaient et voulaient pesait dans la politique de leur pays, ils avaient le sentiment de compter, ce qui est fondamental en démocratie. »
De plus, le regard critique que porte sœur Teresa sur les structures de pouvoir usées ne s’arrête pas au seuil de sa propre religion : en effet, elle soutient que le type d’organisation de l’Eglise est dépassé et plaide ouvertement pour l’accès de la prêtrise aux femmes, tout en laissant la contraception et l’avortement aux consciences individuelles. « L’Église catholique romaine – mon Eglise – est misogyne et patriarcale dans sa structure. Cela doit changer le plus vite possible. »
Lieu : Andalousie, Espagne
Auteur : Niels Bos, collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société, Économie
Rubrique : La voix des peuples (Cette rubrique est consacrée à une force en plein développement dans le monde. La voix du peuple ne cessera de s’amplifier jusqu’à ce que, guidés par la sagesse de Maitreya, les peuples conduisent leurs gouvernements à créer une société juste dans laquelle seront respectés les droits et les besoins de tous.)
