Partage international no 311 – juillet 2014
Le 1er novembre 1967, Martin Luther King fut nommé docteur honoris causa en droit civil par l’Université de Newcastle (Royaume-Uni), la seule université britannique à lui accorder un tel honneur de son vivant. Il rendit une visite mémorable à cette université, puisque ne séjournant que 24 heures en Grande-Bretagne, et ceci cinq mois avant son décès.
Les images filmées de l’événement étaient présumées perdues ou inexistantes. Elles ont récemment été découvertes dans les archives de l’université et la BBC les a diffusées le 1er juin 2014.
A la dernière minute, au moment de lui remettre son diplôme honorifique, on demanda au Dr King s’il aimerait dire quelques mots. Le discours qui suit fut sa réponse impromptue.
« Monsieur le chancelier, Monsieur le vice-chancelier, Mesdames et Messieurs,
Je dirais sans ambages à quel point je me réjouis d’être ici aujourd’hui et d’avoir le privilège de partager avec vous cette expérience significative. Les mots sont certainement inadéquats pour exprimer ma profonde et authentique gratitude envers l’Université de Newcastle pour m’honorer de manière aussi marquante. Et je peux vous assurer que l’hommage plein de sens que vous me rendez est d’une valeur inestimable quant à la poursuite de mes humbles efforts. Et bien que je ne puisse en aucune façon prétendre être digne d’un tel honneur, je peux aussi vous assurer que vous me donnez un courage renouvelé et la vigueur de poursuivre la lutte pour faire de la paix et de la justice une réalité pour tous les hommes et les femmes du monde entier. En m’honorant aujourd’hui, non seulement vous m’honorez moi, mais vous honorez les centaines et les milliers de personnes avec qui je travaille et avec qui je suis associé dans la lutte pour la justice raciale. Et donc je dis merci, non seulement pour moi, mais je vous remercie également pour eux et je peux vous assurer que ce jour me restera cher aussi longtemps que la mémoire le permettra.
Il y a trois problèmes urgents auxquels nous sommes confrontés non seulement aux Etats-Unis d’Amérique mais partout dans le monde aujourd’hui. Ce sont les problèmes du racisme, le problème de la pauvreté et le problème de la guerre. Et ce que j’ai essayé de faire dans notre lutte chez nous et ailleurs, a été de traiter franchement et en profondeur tous ces grands et graves problèmes. Comme vous le savez, le racisme est une réalité dans de nombreuses régions du monde. Le racisme est toujours le fardeau de l’homme de couleur et la honte de l’homme blanc. Et le monde n’atteindra jamais sa maturité morale, politique ou même sociale complète tant que le racisme ne sera pas totalement éradiqué.
Le racisme est exactement ce qu’il dit. C’est le mythe de la race inférieure ; c’est l’idée qu’une race est sans valeur et dégradée naturellement et la tragédie du racisme, c’est qu’il n’est pas fondé sur une généralisation empirique, mais sur l’affirmation ontologique. C’est l’idée que l’Être même d’un peuple est inférieur.
Il est peut-être vrai que la morale ne peut être légiférée mais le comportement peut être réglé. Il peut être vrai que la loi ne peut pas changer le cœur, mais elle peut retenir les sans-cœur. Il peut être vrai que la loi ne peut pas faire qu’un homme m’aime, mais elle peut l’empêcher de me lyncher ; et je pense que c’est très important aussi. Et bien que la loi ne puisse changer le cœur des hommes, elle change les habitudes des hommes si elle est rigoureusement appliquée, et par le changement des habitudes, bientôt les changements d’attitude se produisent et même le cœur peut être changé dans le processus. Tel est le défi et il est grand. Pour tous les hommes de bonne volonté qui travaillent avec passion et sans relâche pour se débarrasser de l’injustice raciale, qu’elle existe aux Etats-Unis d’Amérique, qu’elle existe en Angleterre, ou qu’elle existe en Afrique du Sud, où elle est vivante, elle doit être vaincue et quelque part le long du chemin, dans ce monde parfois malade et souvent terriblement schizophrénique, nous devrons en venir à voir que le destin des personnes de couleur et blanches est lié. Au sens réel, nous sommes pris dans un inextricable réseau de mutualité.
Et finalement, il ne peut y avoir aucune voie noire séparée vers le pouvoir et la réalisation qui ne croise les voies blanches, et il ne peut y avoir aucune voie blanche séparée vers le pouvoir et la réalisation qui ne courre au désastre social, qui ne reconnaisse pas la nécessité de partager ce pouvoir avec les aspirations colorées à la liberté et la dignité humaine. Avec cette foi, nous pourrons transformer la cacophonie des discordes de notre nation, et de toutes les nations dans le monde, en une belle symphonie de fraternité et hâter le jour où toute la justice du monde coulera à flots, et la droiture comme un torrent intarissable. Je vous remercie. »
