Terreur dans l’empire

Partage international no 159novembre 2001

par Christian Parenti et Christopher D. Cook

Les causes de la catastrophe du 11 septembre sont multiples. Avant tout, il y a la pauvreté écrasante qui règne dans l’ensemble des pays du Sud. Prenez par exemple le Moyen-Orient, d’où sont originaires les pilotes kamikazes. La Banque mondiale rapporte que 30 % des Egyptiens subsistent avec moins de deux dollars par jour. Au Yemen, ils sont 35 %. Dans le monde, 1,5 milliard de personnes vivent dans une « abjecte pauvreté ». Ce qui signifie qu’ils ne disposent même pas de l’indispensable : une nourriture correcte, un abri et de l’eau potable.

Et la situation continue à se dégrader. Environ 40 % de la population du Moyen-Orient a moins de 17 ans, et un cinquième
de tous les jeunes gens n’ont pas d’emploi. Dans cette région du monde, le revenu moyen par habitant est d’environ 2 100 dollars par an (ces données émanent de la Banque mondiale, qui tend pourtant à présenter les choses sous un aspect favorable).

Le coût de la dette alimente la misère

Pourquoi une telle misère ? Les Etats-Unis, entraînant l’ensemble des nations riches du Nord, ont imposé pendant des dizaines d’années une politique générant la pauvreté, obligeant les Etats à privatiser leurs ressources et à réduire leurs dépenses publiques. Tout cela a accru le chômage, augmentant la pauvreté, la maladie, la migration forcée et la dégradation de l’environnement. En Egypte (patrie de Mohammed Atta, qui pilotait le premier avion qui a percuté le World Trade Center), le gouvernement dépense à peine 4 % de son budget pour la santé publique. Le résultat est qu’en Egypte, 8,5 % des enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans.

C’est le coût de la dette qui alimente toute cette misère. Les crédits avantageux ayant suivi le boom pétrolier des années 1970 ont été réduits à néant par la hausse des intérêts et du prix des produits de consommation du début des années 1980. Depuis lors, les pays en voie de développement se sont trouvés piégés dans le cercle vicieux d’emprunts usuraires et de remboursements qui enrichissent les banques du Nord aux dépens d’une majorité du Sud toujours plus pauvre. Au cours des 17 dernières années, le transfert net du Sud vers les créditeurs du Nord s’est élevé à 1 500 milliards de dollars.

Le professeur Saskia Sassen, de la London School of Economics, a écrit dans le quotidien britannique The Guardian : « Il existe actuellement environ 50 pays surendettés, incapables de redresser la situation. » Le Fonds monétaire international exige que les pays lourdement endettés paient au titre de leur dette 20 à 25 % de leurs bénéfices à l’exportation. « En comparaison, écrit S. Sassen, les Alliés avaient annulé 80 % de la dette de l’Allemagne [suite à la Seconde Guerre mondiale], et demandé seulement 3 à 5 % des bénéfices à l’exportation. »

La pauvreté provoque la colère et la révolte

La pauvreté provoque la colère et la révolte, surtout parmi les jeunes. La réaction américaine face à la situation du Moyen-Orient a été, tout comme ailleurs, d’écraser la gauche par la force militaire et de soutenir les régimes de droite.

D’après le Département d’Etat américain, 78 % de l’ensemble des fonds envoyé au Moyen-Orient, l’est sous forme d’aide militaire. Ces armes soutiennent les Etats policiers, de l’Arabie saoudite à l’Algérie. La gauche étant battue, de dangereuses forces islamiques fondamentalistes occupent aujourd’hui la place vacante, offrant une solution religieuse totalitaire aux problèmes quotidiens posés par les privations et la répression.

La seule solution : partager les richesses

Tout cela engendre une haine intense envers les Etats-Unis, haine qui explose sous la forme d’attentats suicides insensés. Atta et ses compagnons sont responsables de leur décision perverse, mais ils l’ont prise dans un contexte totalement agencé par le pouvoir américain.

La réaction du gouvernement américain aux horreurs du 11 septembre (bombardements, sanctions et guerre ouverte contre les « terroristes » du monde entier) est très précisément le type de politique qui a engendré le désastre. Si l’agression constitue une mesure préventive efficace contre les terroristes, pourquoi les 19 terroristes n’ont-ils pas été neutralisés plus tôt ? Des représailles massives ne feront que repousser la résolution des problèmes qui sont à l’origine des attentats suicides.

Il n’existe, à long terme, qu’une seule solution rationnelle : entrer dans un processus de renoncement à l’empire informel des Etats-Unis. Cela signifie cesser de financer des despotes et d’exploiter les populations et les terres du Sud. Il s’agit d’instaurer au contraire de nouvelles formes de réglementation internationale et une redistribution permettant un développement équitable. C’est très simple : soit nous partageons les richesses, soit nous n’avons plus qu’à espérer que la prochaine cible ne sera pas une centrale nucléaire.

Auteur : Christian Parenti et Christopher D. Cook, Christian Parenti est l’auteur de Lockdown America et Christopher D. Cook est journaliste primé.
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Divers ()