Stéphane Hessel : le diplomate rebelle

Partage international no 299juillet 2013

par Jeannette Schneider

Stéphane Hessel, le grand homme de « l’appel à l’indignation sociale » est décédé le 23 février 2013 à l’âge de 95 ans. Son pamphlet Indignez-vous ! a été publié en 2010 et initialement adressé aux Français, notamment les jeunes. A sa grande surprise, deux millions d’exemplaires ont été vendus en très peu de temps en France. A l’heure actuelle, 4,5 millions d’exemplaires ont été vendus dans 35 pays. En Espagne, le mouvement d’occupation Los Indignados s’est inspiré du livre de S. Hessel et en a repris le titre. S. Hessel a publié ultérieurement trois autres livres, chacun sur la nécessité d’un changement social et politique.

Pourquoi sa voix s’est-elle fait si largement entendre ? Tout d’abord, comme il le dit lui-même, il y avait beaucoup à apprendre de sa longue vie et de son expérience. Mais il y a plus : la simplicité de ses mots, leur spontanéité, ses paroles directes et surtout, le fait qu’il ait touché un point sensible – nous savons tous que beaucoup de choses vont très mal aujourd’hui. Nous sommes heureux que quelqu’un de son calibre ait osé parler dans un langage clair de ce qui ne va pas dans notre société.

Stéphane Hessel avait l’autorité pour qu’on l’écoute. Né à Berlin, il déménage avec sa famille à Paris en 1924 (il fut naturalisé français en 1937). Après des études de philosophie, il sert dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Capturé en 1940, il s’enfuit en Angleterre, revient en 1944 et rejoint la Résistance française. Capturé et déporté à Buchenwald où il attendait son exécution, il fut assez rusé pour saisir une occasion de s’évader, et ce faisant, d’échapper à la mort. Il travailla sous un autre nom dans des usines allemandes, s’échappa à nouveau, et il réussit finalement à rejoindre les Alliés. En 1946, il entre dans le service diplomatique pour le gouvernement français, puis à New York de 1946 à 1949, il devient membre de la Commission des droits de l’homme des Nations unies, participant à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il représente ensuite la France dans diverses fonctions diplomatiques et politiques, en restant toujours fidèle à ses anciens idéaux.

Nous voyons ici résumé l’esprit de Stéphane Hessel : un diplomate incapable de supporter l’injustice et n’ayant pas peur d’exprimer ses opinions. Sa formidable carrière ajoute un poids supplémentaire à ses paroles. Malgré l’expérience du danger et du désastre, il a réussi à maintenir son équilibre.

Indignez-vous !

Bien que S. Hessel centre son argument sur la France dans Indignez-vous !, la majeure partie est applicable au reste du monde. Son universalité explique l’énorme succès de ses écrits. Il admettait que, même s’il était optimiste par nature, il se sentait parfois triste que son combat après la Seconde Guerre mondiale pour la nationalisation des industries, pour le contrôle des services publics par l’État et pour les droits de l’homme ait été négligé ces dernières années.

Comme point de départ de son argumentaire, S. Hessel cite le programme du Conseil national de la Résistance de 1944, destiné à être le fondement d’une démocratie libre en France une fois la guerre terminée. Pour résumer : la sécurité sociale et une pension pour tous, la nationalisation de l’électricité et du gaz, des mines de charbon, des compagnies d’assurance et des banques ; la restitution au peuple des grands moyens de production monopolisés, fruits du travail collectif. Le collectif doit primer sur le secteur privé : le juste partage des richesses du monde produit par les peuples, doit être placé au-dessus du pouvoir de la finance. En 2013, nous voyons toutefois un écart sans cesse croissant entre riches et pauvres. Un autre objectif déclaré du programme de 1944, une véritable démocratie a besoin d’une presse libre et indépendante de l’État, de la puissance de l’argent ou des influences extérieures.

S. Hessel souligne que l’indépendance des médias est en danger de nos jours. La Résistance a exigé l’éducation pour tous les enfants français, sans exception ni discrimination. En 2008, les mesures prises par le gouvernement français minent cet idéal.

Tout au long de sa vie, il resta ferme sur ces principes, mais c’est maintenant, à notre époque, qu’il pensait qu’il était temps de faire entendre sa voix sur ce qu’il voyait se produire : la destruction progressive de tout ce pour quoi il s’était élevé et avait combattu. Les gouvernements nationaux, par exemple, disent qu’ils ne peuvent plus se permettre de tels programmes de sécurité sociale. Il est évident que ce n’est pas le cas. Depuis 1945, quand l’Europe était en ruines, d’énormes quantités de richesse ont été générées. Mais maintenant, c’est le pouvoir du monde financier qui prévaut – décrit par S. Hessel comme « la domination insupportable des forces du marché ». Les banques privatisées accordent actuellement à leurs dirigeants et aux actionnaires des salaires et des dividendes trop importants sans aucune préoccupation pour le bien collectif.

La base de la Résistance française était une indignation active. S. Hessel appelle les jeunes en particulier à s’inspirer des anciens combattants de la Résistance. Il admet qu’alors il était plus facile qu’aujourd’hui d’agir à l’unisson parce que les questions étaient plus faciles à définir : l’occupation nazie et, une décennie plus tard, la lutte pour la décolonisation. Pour lui le monde moderne est beaucoup plus complexe maintenant puisque la planète elle-même est en danger, quelque chose que personne n’aurait pu imaginer il y a soixante-dix ans. Cela fait d’autant plus de raisons d’être à la fois indigné et engagé.

Il cite J.-P. Sartre : « Chacun est responsable en tant qu’individu », c’est-à-dire, sans référence à aucun pouvoir en dehors de soi. La pire attitude, c’est l’indifférence, l’engagement passionné est, après tout, une qualité humaine essentielle qui confère le pouvoir de résister.

L’indignation est essentielle parce que notre dignité est menacée, et la dignité est le concept fondamental de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Comme S. Hessel dit dans Tous comptes faits : « La violation de la dignité est inacceptable », soulignant l’universalité de la Déclaration. C’est une question d’éthique, pas de morale, car la morale est liée aux conventions et à des modes de conduite qui diffèrent selon les parties du monde, alors que l’éthique concerne l’action juste au bon moment. Les mesures appropriées impliquent la dignité et la justice, déterminées par la personne qui agit et la situation en question. Si on considère le concept du dharma dans l’hindouisme, alors l’indignation est la première étape en rejetant ce qui est inacceptable. Toutefois, l’indignation en tant qu’émotion peut devenir malsaine (Spinoza), mais si elle est tenue sous contrôle par la raison elle peut conduire au résultat souhaité. Elle exige la conscience collective, suivie par des étapes créatives et innovantes pour développer des idées à partir desquelles la volonté de changer suit automatiquement.

Les 29 pages du livret de S. Hessel sont un appel à sortir de la léthargie et de l’abattement pour croire à la possibilité du changement. Il appelle à l’engagement, l’implication active non violente. Il explique, cependant, qu’il est généralement illusoire de s’attendre à des résultats immédiats, que certains échecs sont inévitables et que la persévérance est nécessaire. Il admet que cela implique l’espoir, que le passage des paroles aux actes est difficile. Néanmoins, il reste optimiste et espère que son message poussera les gens à agir.

Il cite plusieurs épisodes de l’histoire où une situation improbable s’est inversée et est devenue réalité, quand ce qui semblait utopique a été réalisé, par nos propres actions, et non par la recherche de quelque force transcendantale extérieure. Ni par la révolution, qui pourrait détruire les trésors du passé. Au contraire, le changement vient de la métamorphose, qui garde intacte l’identité, et la transforme en quelque chose de nouveau. Il conclut ainsi dans Indignez-vous ! : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. »

Auteur : Jeannette Schneider,
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Divers ()