Si les Américains savaient

ISRAEL-PALESTINE : JUSTICE POUR TOUS, LA SEULE VOIE VERS LA PAIX

Partage international no 313septembre 2014

Interview de Alison Weir par Felicity Eliot

Alison Weir a été militante des droits civiques et a travaillé dans les Peace Corps avant de devenir rédactrice en chef d’un hebdomadaire aux Etats-Unis. Mais en 2001 le conflit israélo-palestinien s’est dégradé et elle a décidé d’aller se rendre compte de la situation sur place. Elle s’est rendue seule dans les territoires palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Son attitude modérée lui a permis d’entrer en contact avec de nombreux Palestiniens et Israéliens. Elle a relaté de ses expériences là-bas partout aux États-Unis  et dans d’autres pays. Elle est l’auteur de : Against Our Better Judgment : The Hidden History of How the USWas Used to Create Israel, (A votre bon jugement : l’histoire cachée montrant comment les États-Unis  ont été utilisés pour créer Israël), ainsi que de nombreux écrits et articles, et elle est la fondatrice du site Internet ifamericansknew.org.

Felicity Eliot l’a interviewée via Skype, le 5 août, pour Partage international.

Partage international : De par votre travail, il se peut que vous soyez accusée d’être antisémite. Etes-vous contre Israël ?
Alison Weir : Non, je ne suis pas contre Israël. Je ne suis contre aucun être humain. Je suis contre la politique du gouvernement israélien.

PI. Lorsque vous êtes allée en Palestine en 2001, avez-vous pu parler librement avec les gens ordinaires ?
AW. Oui, j’ai interviewé tellement de personnes – des gens de tous âges et de tous les milieux – à la fois Palestiniens et Israéliens. J’essayai également d’assister à des scènes violentes avec une caméra. J’ai ainsi pu voir ce qu’était réellement la vie quotidienne pour les civils, les écoliers, les personnels des hôpitaux et ainsi de suite. J’ai assisté à des scènes de destruction épouvantables – des habitations dévastées, des quartiers entiers détruits. J’ai été le témoin de tragédies et de terribles souffrances. Cela a eu des effets durables sur moi.

PI. Lorsque vous êtes revenue aux Etats-Unis, vous vous êtes décidée à passer à l’action. Qu’avez-vous décidé de faire ?
AW. Ce qui m’a le plus frappé (à part évidemment la misère, la souffrance, la destruction), c’est le décalage entre ce que j’avais vu directement sur place et ce qui était rapporté dans les médias de mon pays. Les informations diffusées quotidiennement dans les médias ne correspondaient pas à ce que j’avais vu. Il n’y avait presque aucune ressemblance entre la réalité du conflit et ce qui était rapporté dans les médias américains. A mon retour j’ai commencé à parler du conflit et à écrire dessus. Et j’ai créé le site : Si les Américains savaient (http://ifamericansknew.org/about_us/whoweare.htm).

PI. Les graphiques et les statistiques présentés sur le site donnent un véritable aperçu de la situation.
AW. Nous mettons à jour ces informations aussi fréquemment que possible ; nous envisageons de la faire quotidiennement. A part la diffusion en toute transparence d’informations provenant de sources sûres, d’actualités et d’analyses, Si les Américains savaient a mené à bien sept études statistiques approfondie (http://ifamericansknew.org/media/). Notre travail est factuel et nous nous basons sur des analyses qui se fondent sur des faits réels.

PI. Je suppose que si le public n’est pas bien informé ou même désinformé, il ne pourra pas participer d’une manière significative au processus démocratique.
AW. Oui, effectivement. Sinon comment parvenir à comprendre ce conflit ? Je crois aux faits – la vérité représente le meilleur espoir pour établir la justice et la paix pour les Palestiniens, les Israéliens, les Américains ou qui que ce soit.

PI. En parlant de statistiques, j’ai vu sur votre site que les États-Unis  donnent 8,5 millions de dollars par jour à Israël en aide militaire. C’est l’argent des contribuables.
AW. Oui. Au cours de ces deux dernières décennies, les États-Unis  ont graduellement remplacé l’aide économique à Israël par une aide militaire qui va en augmentant. En 2007, l’Administration Bush et le gouvernement israélien se sont entendus pour l’attribution à Israël d’une aide militaire globale de 30 milliards de dollars, de l’année fiscale 2009 jusqu’en 2018.
Depuis 2012, les États-Unis  donnent à Israël 3,1 milliards de dollars par an, soit en moyenne 8,5 millions de dollars par jour. La même somme doit être versée chaque année jusqu’à la fin de l’année 2018. C’est tellement étonnant que les gens ont du mal à y croire. A chaque fois que je donne une conférence, les gens s’interrogent sur cela et sont choqués de l’apprendre. En fait, on peut y ajouter quelques accords supplémentaires : Ainsi, les États-Unis  ont attribué 504 millions de dollars au Programme de défenses anti-missiles israélo-américain au cours de l’année 2014. Si on ajoute ce montant, les contribuables américains donnent à Israël 9,9 millions de dollars par jour.

PI. Israël semble bénéficier d’une sorte d’impunité. Les Nations unies ont voté presque 80 résolutions contre Israël. Pourquoi ? Est-ce à cause des accords militaires ?
AW. Israël tient vraiment les États-Unis  dans sa poche – pour toutes sortes de raisons. Vous savez peut-être (et nous le citons sur notre site) que l’ancien président Carter a déclaré : « Ce serait quasiment un suicide politique pour les membres du Congrès de vouloir qu’un équilibre s’établisse entre Israël et la Palestine, de vouloir qu’Israël respecte la loi internationale ou de demander que la justice et les droits de l’homme soient respectés en ce qui concerne les Palestiniens. »

PI. Pensez-vous que l’opinion publique mondiale a de l’importance ?
AW. Oui, tout à fait. Benjamin Netanyahu se retient à cause d’elle. Bien sûr, pour l’instant, l’objectif déclaré des Israéliens est atteint – en attendant le prochain. Mais les Israéliens sont très sensibles au fait que leurs propres gens meurent, et ce nombre de morts a atteint les deux chiffres ; en comparaison, ce nombre atteint les quatre chiffres pour les Palestiniens. Mais l’opinion publique mondiale ainsi que la voix des électeurs est importante même au niveau local. Je sais qu’il y a des politiciens américains qui aimeraient pouvoir s’opposer plus ouvertement à l’injustice. Mais ils ne diront rien à moins de savoir qu’ils ont l’appui et le soutien de l’électorat. Vous pouvez donc agir de manière significative en appelant vos élus pour leur demander d’agir afin de faire évoluer la situation.
Au fait, je n’ai pas dit qu’il existe en Israël un groupe relativement restreint mais courageux d’Israéliens qui travaillent pour la paix et la justice pour les deux peuples.

PI. Pour en revenir à la question des sanctions des Nations unies – assurément le problème, c’est qu’elles ne peuvent pas être appliquées ?
AW. Oui, c’est ça. Elles ne peuvent pas être appliquées, alors il faut employer d’autres approches.

PI. Par exemple boycotter les produits israéliens ? Ou retirer l’aide militaire ? Ou une politique économique de désinvestissement ?
AW. Tout cela à la fois. Et agissez, diffusez des informations, donnez des conférences, parlez, participez à des manifestations, jusqu’à ce que des millions de personnes réclament justice. L’équipe de Si les Américains savaient a développé nombre d’outils éducatifs et donné des conseils utiles.

PI. Malgré les déformations et le parti pris des médias en ce moment, le monde est au courant, au moins jusqu’à un certain degré, des atrocités et des horreurs qui se sont déroulées à Gaza au cours de ces quatre dernières semaines. Certains commentateurs ont employé le mot de « génocide » ; pensez-vous que ce soit le cas ?
AW. Je pense que le terme génocide décrit bien la réalité. Il s’agit d’un génocide graduel. Petit à petit, les terres sont confisquées, les habitations détruites, des civils sont tués ainsi que des femmes et des enfants.

PI. Le Hamas refuse d’accepter le droit à l’existence d’Israël. Il semble qu’Israël préfèrerait que la Palestine n’existe pas. Les raisons qu’Israël donne pour justifier ses attaques, par exemple pour se défendre contre les roquettes palestiniennes ou les tunnels utilisés par le Hamas, ne sont-elles selon vous que de simples prétextes ?

AW. Avant que j’aille en Palestine en 2001, Israël avait déjà attaqué. A chaque fois, c’est une nouvelle raison qui est donnée pour justifier les attaques.

PI. Y aurait-il un intérêt à amener les auteurs de tels crimes devant la Cour pénale internationale ?
AW. Oui. Quel qu’en soit le résultat, ce serait une façon de montrer à une échelle internationale que les droits de l’homme sont bafoués et que c’est inacceptable.

PI. Nous n’avons pas abordé le sujet des atrocités, des morts et des tragédies de ces 30 derniers jours : bien que la couverture médiatique soit faussée, un nombre suffisant d’images affreuses a été diffusé sur les écrans de télévision dans le monde entier. A un certain moment, les deux partis et la communauté internationale devront aborder sérieusement la question de la restitution de terres aux Palestiniens ainsi que la création de deux Etats indépendants ?
AW. Oui : un retour aux frontières d’avant 1967 ainsi que l’indépendance totale et la justice pour les deux peuples.


Pour plus d’informations : http://ifamericansknew.org

Israël, Palestine Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société, peuples et traditions
Rubrique : Entretien ()