Se libérer des combustibles fossiles

Partage international no 319mars 2015

Interview de Jay Carmona par Jason Francis

Fossil Free est un projet lancé par 350.org, un groupe environnemental qui opère dans 188 pays pour bâtir un mouvement climatique mondial. Jay Carmona est la directrice de cette campagne pour les Etats-Unis. Jason Francis l’a interviewée pour Partage international.

Partage international : Quels sont les objectifs de votre campagne de désinvestissement ?
Jay Carmona : Fossil Free fait campagne pour obtenir de tous les grands investisseurs – universités, fondations, institutions diverses, religieuses et autres, ainsi que des individus qu’ils « désinvestissent » (se désengagent) du secteur des combustibles fossiles comme le pétrole, le charbon et le gaz.
En effet, nous remettons en cause l’acceptabilité sociale des combustibles fossiles et nous nous opposons à la puissance des lobbies de ce secteur, qui recherchent le profit au détriment des personnes et de la planète. Le moment est venu de nous forger un futur sans combustibles fossiles.

PI. Combien d’entreprises détiennent la majorité des réserves mondiales de pétrole, de charbon et de gaz ?
JC. Il existe une liste bien précise de 200 grandes entreprises.

PI. Et combien d’argent ont-elles investi dans ces ressources ?
JC. Des milliers de milliards de dollars. Quelque 10 % des actifs globaux de la planète.

Laisser intactes 80 % de nos ressources fossiles

PI. On parle aujourd’hui de « stranded assets ». De quoi s’agit-il ?
JC. Ce sont des actifs (réserves de pétrole, de charbon, de gaz) que les entreprises ont intégrés dans leur comptabilité, mais qui se montreraient largement surévalués si les régulations en matière de limitation du réchauffement climatique devenaient plus sévères, entraînant une augmentation sensible des coûts d’exploitation et rendant ces réserves inexploitables. Tous les experts s’accordent pour dire qu’il faut empêcher que la température de la planète augmente de plus de deux degrés Celsius d’ici 2050 car cela bouleverserait gravement les équilibres écologiques. Or, pour atteindre cet objectif, nous devons laisser inexploitées 80 % des ressources connues de combustibles fossiles. Cette « décarbonisation » de l’économie va coûter très cher aux entreprises qui ont déjà comptabilisé ces ressources fossiles dans leurs actifs, mais elle est nécessaire si nous ne voulons pas détruire la planète.

PI. Et ces 200 grandes entreprises entendent-elles le message du désinvestissement des combustibles fossiles ?

JC. C’est en bonne voie. Cinquante milliards de dollars ont déjà été redirigés vers d’autres investissements par plus de 180 institutions, fondations, universités, etc., et plus de 650 gros investisseurs individuels. En mars 2014, la New School, une université de New York, s’est ajoutée à cette liste et a liquidé ses investissements sur les ressources fossiles pour un total de quelque 220 millions de dollars. Il s’agit du deuxième plus grand fonds de dotation d’université dans le monde.

Soutenir un mouvement organisé par des jeunes

PI. Comment fonctionne Fossil Free ?
JC. Nous faisons un travail de soutien à tout un tas d’initiatives et de manifestations citoyennes émanant, le plus souvent, des campus universitaires. Partout, des associations d’étudiants naissent pour promouvoir le désinvestissement des combustibles fossiles. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour les soutenir et les coordonner. En fait, c’est difficile tellement ces initiatives sont nombreuses.

PI. Est-il difficile de convaincre une institution de céder ses actifs en combustibles fossiles, un investissement considéré jusqu’ici comme très rentable ?
JC. Cela dépend de l’institution et des sommes concernées. On a un peu de mal avec les fonds d’investissement les plus importants, comme les fonds de pension, dont dépendent des millions de gens pour leur pain quotidien. Ces fonds bougent prudemment, lentement, après une étude approfondie du dossier, en particulier sur le plan financier.
Mais six rapports montrent que l’on peut se séparer de ces actifs sans conséquence sur un portefeuille d’actions. Au contraire, ces rapports montrent que la cession des actifs en combustibles fossiles protège le portefeuille de la volatilité inhérente à ce secteur.
Les dirigeants de ces grands fonds ont aussi des enfants et des petits-enfants, et ils comprennent nos arguments. Nous arrivons à les convaincre. C’est difficile, mais justement, nous devons le faire. Nous sommes là pour ça.

Influencer l’économie mondiale

PI. La chute récente des cours du pétrole a-t-elle eu un impact sur le mouvement de désinvestissement ?
JC. Ce qui est important, c’est d’analyser l’impact qu’a eu cet effondrement sur les fonds de pension et les revenus des retraités qui en dépendent. Bloomberg a fait le calcul et constaté que la chute des cours du pétrole a déjà fait perdre environ 390 milliards de dollars à ces fonds d’investissement. La bourse s’en sort mieux parce qu’elle peut liquider des actions plus rapidement.
La chute des cours du brut coûte déjà très cher à beaucoup de gens. On entend maintenant dire que les investisseurs veulent se départir de leurs portefeuilles d’actifs en combustibles fossiles pour des raisons qui sont autant financières qu’écologiques. Il devient clair que ces investissements ne sont bons ni sur le long terme ni à court terme, et ça aide.

PI. Quel impact ce désinvestissement peut-il avoir sur les entreprises du secteur des combustibles fossiles ?
JC. Ces entreprises ont de très gros budgets et à leur tête des gens intelligents. Elles vont continuer à dire que cela n’a pas d’impact sur leur santé, pour ne pas effrayer les investisseurs.
Pour notre part, nous regardons moins l’impact sur les entreprises que sur l’économie mondiale. Nous observons une demande croissante de la part des consommateurs pour des placements hors combustibles fossiles. Des capitaux importants sont redirigés vers les énergies renouvelables, par exemple. De plus en plus d’investisseurs « sociaux » veulent mettre en concordance leurs portefeuilles et leurs idées. L’avenir de la planète les préoccupe. C’est positif. Nous voulons accompagner la transition économique ; les entreprises, elles, vont toujours s’efforcer de faire croire qu’elles n’en souffrent pas.

Une Journée mondiale du désinvestissement

PI. Pouvez-vous nous parler de la prochaine Journée mondiale du désinvestissement (13 et 14 février 2015) ?
JC. La Journée mondiale du désinvestissement va marquer un tournant important dans le mouvement mondial pour délégitimer le secteur des combustibles fossiles. Elle va rassembler des milliers de gens tout autour du monde et elle sera l’occasion de lancer beaucoup de nouvelles campagnes.
De nombreuses manifestations sont prévues. Beaucoup d’usagers vont clôturer leurs comptes avec les banques et les fonds de pension qui investissent dans les combustibles fossiles. Les étudiants exigeront que les fonds qui financent les universités et les diverses institutions éducatives se désengagent des combustibles fossiles. Des rassemblements auront aussi lieu dans les centres financiers pour appeler les investisseurs à couper leurs liens avec ce secteur.
Plusieurs centaines de manifestations sont déjà prévues, dans 48 pays, à travers les six continents. Cette journée permettra d’évaluer l’ampleur globale de la résistance à l’exploitation des combustibles fossiles.

PI. Y a-t-il autre chose que vous voudriez ajouter ?
JC. Oui. Juste ajouter que nous sommes un mouvement citoyen qui s’oppose à un lobby incroyablement puissant, dangereux et destructeur. Et tout ça part des villes, des universités, de la base. Voilà le point central. Les gens s’engagent à tous les niveaux, par tous les moyens possibles et partout dans le monde contre la mainmise de l’industrie des combustibles fossiles sur l’économie et la politique. Le désinvestissement est un message global. C’est aussi un incroyable mouvement de la jeunesse. J’encourage nos leaders à y être attentif. C’est vraiment un mouvement dont nous parlerons à nos petits-enfants.

Pour plus d’informations : www.gofossilfree.org/fr/, www.350.org/fr/ ; http://gofossilfree.org/fr/journee-mondiale/

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Entretien ()