Partage international no 241 – septembre 2008
Interview de Prabhavati Dwabha par Jason Francis
Prabhavati Dwabha est directrice du Jardin de Ramana, un foyer pour enfants indigents qu’elle a fondé il y a seize ans dans le cadre de « Say Yes Now ! » (« Dire oui maintenant ! »), projet destiné à donner la parole aux femmes et enfants défavorisés des villages de l’Etat de l’Uttarkhand (nord-ouest de l’Inde). Homéopathe de formation, elle vivait la vie prospère d’une actrice américaine jusqu’à ce qu’elle s’embarque dans un voyage spirituel qui allait radicalement changer sa vie. C’est ce cheminement qu’elle évoque avec notre correspondant.
Partage international : Qu’est-ce que le Jardin de Ramana ?
Prabhavati Dwabha : Le Jardin de Ramana accueille 67 enfants qui y vivent en permanence : les « internes ». D’autres viennent nous rejoindre chaque jour. Leur point commun, et la condition pour leur admission au Jardin, c’est qu’ils appartiennent à la classe sociale la plus basse du village, les « intouchables ». Outre une éducation qui n’a rien à envier aux meilleures écoles, on leur fournit gratuitement tout ce dont ils ont besoin : livres, repas, uniformes, vêtements chauds ainsi que soins médicaux, y compris les soins d’urgence (dans les limites du raisonnable) pour leurs familles. Nous voulons que cette éducation devienne un véritable atout pour ces enfants et leur famille. C’est notre façon de combattre le système des castes.
Car ce genre d’éducation de qualité est pratiquement interdit aux enfants intouchables. C’est pour cela qu’il leur est si difficile de sortir de ce système. Leur passage par le Jardin leur donnera accès à des métiers comme médecins, infirmières, enseignants, etc. Notre premier élève vient d’entrer en faculté de médecine !
PI. Qu’est-ce que le système des castes ?
PD. Le système des castes existe depuis des siècles, voire des millénaires. A l’origine, il avait pour but de réguler la société indienne, notamment en répartissant les tâches au sein de la population : balayeurs, collecteurs d’ordures, enseignants, prêtres, hommes de loi. Certaines activités étaient destinées à la classe la plus basse du pays, les intouchables. On essaie parfois de faire croire que ce système a été aboli, mais ce n’est absolument pas le cas.
PI. Comment se passe une journée, à l’école ?
PD. Cela dépend des saisons. En ce moment, les cours commencent à 8 h, parce que c’est la saison chaude. Les externes arrivent à 7 h 30, et jouent en attendant le début des cours. Ils rejoignent les internes pour une cérémonie de prières d’une vingtaine de minutes, puis gagnent leurs classes. Le programme scolaire est structuré autour de la lecture, du calcul et de l’écriture, et comprend un cours d’écologie. On dispose aussi d’un centre de formation en informatique du dernier cri. A cela s’ajoutent de nombreuses classes d’art, où ils apprennent la danse indienne classique, la musique, la composition, et parfois le théâtre. A 14 h, c’est la cantine, approvisionnée par les produits « bio » de nos jardins. Puis c’est la fin de la journée scolaire. Les externes rentrent chez eux.
PI. Quel est le profil des enfants que vous accueillez ?
PD. Les élèves sont, pour beaucoup, des orphelins – dont un certain nombre de réfugiés népalais qui ont fui la guérilla et perdu leurs proches ; les autres sont des enfants dont l’unique parent n’est pas en mesure de les élever, pour différentes raisons. Un père alcoolique et violent, par exemple, surtout quand il a été, au moins en partie, responsable de la mort de sa femme ; ou une veuve trop démunie pour subvenir aux besoins de sa famille. Nous avons, enfin, des filles vendues à un réseau de prostitution, et que nous avons pu récupérer avant qu’elles n’intègrent une maison close. Tous ces enfants ont pour point commun d’avoir eu une enfance très sombre.
PI. Avez-vous remarqué des changements importants chez eux ?
PD. Ils sont littéralement transformés. Ils s’affirment davantage, donnent libre cours à leur créativité. Nous avons une troupe de danse qui a donné une semaine durant un spectacle à la station thermale himalayenne d’Anand, une des plus cotées de la planète. Elle doit aussi faire une tournée en Grande-Bretagne à l’invitation du syndicat d’initiative de Butlins. Rien de tel pour développer la confiance en soi. L’estime de soi. Les résidents du Jardin de Ramana confectionnent des vêtements, pour eux-mêmes et pour d’autres enfants dans le besoin. Nous avons également notre propre boulangerie et notre fabrique de café bio, dans le cadre de notre formation professionnelle – qui ont plus qu’un succès d’estime. Ce qui, d’ailleurs, dans le cas de la consommation de café, donne aux enfants et aux ados l’occasion d’être en contact avec les gens. Ils tiennent également une boutique de cadeaux, qu’ils ont en grande partie fabriqués . Peu à peu, leur assurance augmentant, ils parviennent à accepter l’idée que c’est le poids, les traumatismes de leur enfance qui leur ont donné le courage et la force qu’ils possèdent désormais. Et ils commencent à prendre conscience de l’immense avantage qu’ils ont.
PI. Et en ce qui concerne les femmes ?
PD. Nous leur proposons des cours d’alphabétisation. Elles ne pourront pas connaître leurs droits et s’informer sur ce qui les concerne si elles ne savent pas lire et écrire. Nous leur apprenons aussi la couture. Autant de possibilités qu’elles auraient du mal à trouver ailleurs. Nous les avons aidées, et continuons à les aider, à mettre en place des groupes d’entraide, qui ont reçu un statut légal, ce qui leur donne la capacité de mieux se faire entendre dans leur Etat. Elles font des uniformes et tricotent des pulls pour les enfants de nos écoles, moyennant finances, bien sûr. 804 enfants en ont bénéficié à ce jour.
PI. Que faisiez-vous avant ?
PD. Avant de venir en Inde, j’étais actrice. Je suis née et j’ai vécu aux Etats-Unis, mais je suis venue en Inde il y a une trentaine d’années pour y entreprendre une recherche spirituelle. D’abord une recherche personnelle les dix-sept premières années, avant de m’engager dans ce projet. Mon premier guide spirituelle a été Osho. Après qu’il eut quitté son corps, j’ai repris mes voyages de plus belle, jusqu’à ce que je rencontre Poona Ji, appelé affectueusement Papa Ji, disciple de Ramana Maharshi – c’est lui qui nous a suggéré de donner son nom au Jardin. Il m’a envoyé passer un an dans une grotte des bords du Gange. C’est là que j’ai eu l’idée de ce projet, et que j’ai trouvé la confiance nécessaire pour le lancer.
PI. Vous étiez d’ailleurs sur le point de quitter l’Inde quand une crue du fleuve a inondé votre grotte et emporté toutes vos affaires. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris ?
PD. Je crois que le maître voulait que j’apprenne qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, que le changement est infini et incessant. Cette crue du Gange était destinée à ancrer cette leçon en moi, à me faire comprendre concrètement, dans ma vie même, que tout est en mouvement, en perpétuel changement. Ce n’est qu’ainsi que l’on a une chance de trouver ce qui est nécessaire pour accéder à la paix intérieure. Je crois que c’est pour cela que Papa Ji m’a envoyée là-bas. La part impermanente de l’expérience, c’était la crue qui a vidé ma grotte de toutes mes possessions terrestres. Je ne pourrais dire avec certitude que j’ai accompli tout ce qu’il avait projeté pour moi. Mais ce qu’il m’a donné, c’est une immense confiance dans la vie et dans l’existence et, cela ne fait aucun doute, la capacité de vivre plus pleinement dans le présent, dans l’ici et maintenant.
PI. Que voulez-vous dire par « faire passer l’abondance intérieure avant l’abondance extérieure » ?
PD. Pour les enfants, c’est essentiel, parce qu’aucun d’eux ne sait ce que l’avenir lui réserve. Personne ne peut savoir à l’avance si les murs ne s’écrouleront pas un jour autour de nous, les renvoyant à la rue. Il n’y a rien que je puisse leur donner sur le plan matériel qui soit en mesure de leur assurer une véritable sécurité, même si j’avais des millions en banque… ce qui n’est pas le cas !
La seule chose qui apporte la sécurité, c’est de comprendre qu’elle ne dépend pas de nos possessions extérieures. Elle naît de la connaissance de ce que l’on est réellement. D’un sentiment de gratitude intérieure. Si l’on a confiance en notre nature réelle et en notre valeur propre, alors, rien ne peut enlever cette sécurité, même si tout s’effondrait autour de nous. Quand on vit dans la richesse et le confort, on a peur de les perdre ; on a un plus grand nombre d’attachements. Ces enfants n’ont rien. Certains d’entre eux sont venus tout droit du caniveau. Et ils savent qu’ils y ont survécu. Nous nous efforçons de leur faire voir dans cette épreuve un don divin.
Je crois qu’on apprend ce qu’on vit. En vivant ce qu’ils ont vécu, ils ont eu l’occasion de voir le côté le plus obscur de la vie. C’est cette expérience qui leur ouvrira les yeux, qui leur permettra d’apprécier l’existence qu’ils mènent maintenant, de ne pas avoir peur de retourner dans les ténèbres d’où ils sont venus, de comprendre qu’ils possèdent en eux quelque chose que rien ne pourra leur enlever. Nous sommes très heureux d’avoir des murs autour de nous, un lit pour dormir, une nourriture abondante, mais notre être, notre bonheur véritable n’en dépendent pas.
La vie nous donne plein d’occasions de le comprendre et de le vivre : chaque fois que nos finances sont basses. Les enfants font alors avec ce qu’ils ont. Aucun ne s’en montre véritablement affecté.
Nous avons connu, une fois, un Noël particulièrement maigre où, n’ayant presque pas de cadeaux, nous nous sommes tous mis à composer des cartes et à recycler des objets à offrir. Nous avions, alors, bien plus de gratitude pour le peu que nous avions, pour le fait d’être ensemble, que si tous nos souhaits avaient été satisfaits.
PI. Vous dites que ces difficultés font partie de l’enseignement…
PD. Il doit forcément en être ainsi, car les difficultés surviennent sans cesse, les unes après les autres. Par exemple, je voyage énormément depuis dix-huit ans pour trouver des financements pour ce projet. Je fais régulièrement le tour du monde, en m’arrêtant dans une vingtaine de villes. Je rencontre des PDG d’entreprises dans l’espoir qu’ils me fassent un chèque me permettant de prolonger le Jardin une vingtaine d’années de plus, et tout cela sans résultat tangible. Cette succession de hauts et de bas contient donc nécessairement une leçon, sinon, nous jouirions de la prospérité matérielle. Cela serait même possible dès aujourd’hui. Nous ne pouvons qu’accepter ce qui n’est pas encore arrivé pour apprendre à faire mieux avec ce que nous avons.
PI. Qu’entendez-vous par « dire oui maintenant » ?
PD. Dire oui maintenant consiste à dire oui au présent – qu’il soit celui de la prospérité ou celui de l’austérité, avec le même regard. Ce n’est pas dire oui seulement quand tout va bien, car alors, on souffrira. Il y aura toujours des situations conflictuelles, déplaisantes.
Acceptez simplement ce qui arrive maintenant. Cette attitude est essentielle pour ces enfants, parce que je ne sais pas combien de temps nous allons durer. Les gens s’étonnent de notre précarité. Nous nous efforçons de garder sans cesse notre esprit fixé sur le présent. De nous dire que maintenant, nous avons assez – peut-être pas autant qu’hier ou demain, mais ni le passé ni l’avenir n’ont la moindre réalité. En ce moment même, nous avons assez, et nous avons assez pour en éprouver de la reconnaissance. Vivre dans la gratitude. Tout est là.
[www. sayyesnow.org]
