Partage international no 339 – novembre 2016
Interview de Josh Fox par Gill Fry
Durant trois ans, Josh Fox, réalisateur, auteur et militant écologiste américain, a parcouru douze pays, sur six continents, pour réaliser son nouveau documentaire How to let go of the world and love all the things climate can’t change (Ne pas s’accrocher au monde tel que nous le connaissons et renforcer les valeurs que le changement climatique ne peut changer). Son film précédent, Gasland, sorti en 2010 et nominé aux Oscars, était un des tout premiers documentaires à exposer les méfaits de l’industrie de la fracturation hydraulique. Son dernier film, présenté au Festival de Sundance en janvier 2016, montre les effets dévastateurs du changement climatique et comment des communautés à travers le monde se battent pour protéger leurs maisons et sauver la planète. Gill Fry a interviewé Josh Fox pour Partage international au lendemain de la sortie de son film à Londres, en octobre 2016.
Partage international : Je trouve votre nouveau film inspirant, émouvant et puissant. Qu’est-ce qui vous a motivé pour le réaliser ?
Josh Fox : Nous venions de remporter la victoire sur l’industrie de la fracturation dans le bassin de la rivière Delaware dans l’Etat de New York et tout ce que je voulais faire, c’était de rester à la maison et profiter du magnifique endroit où je vis, le bassin versant, la nature. Mais cela ne dura que le temps de me rendre compte que les arbres autour de moi étaient en train de mourir d’un parasite dû à l’augmentation des températures. Puis l’ouragan Sandy s’est abattu sur New York. Donc, même si vous pouvez battre l’industrie de la fracturation dans votre région, le changement climatique peut emporter tout ce que vous aimez. J’ai donc compris que je devais retrouver de la motivation et continuer à travailler.
Employant la même méthode que pour Gasland [sur la fracturation aux Etats-Unis] je me suis demandé : « Quels sont les enjeux du changement climatique ? » Nous avions réussi à cerner la problématique de la fracturation hydraulique, mais j’ai rapidement vu que l’ampleur de la question était totalement différente : il s’agit d’un problème humain d’ordre systémique à l’échelle planétaire et à bien des égards, il est trop tard pour en résoudre certains des pires aspects. Je devais donc me placer bien au-delà des campagnes contre le changement climatique.
Une grande part du mouvement contre le changement climatique s’appuie sur la science pour affirmer que « nous pouvons arrêter le réchauffement si nous faisons ceci et cela », mais on constate que nombre des pires conséquences se font déjà sentir. Cela soulève tout un ensemble de nouvelles questions, telles que : « Comment survivre sans dommage pour l’humanité ? » C’était une structure intéressante pour le film, il y aurait presque deux films : comment s’abandonner au changement d’abord, puis la seconde partie : chérir ce que le climat ne peut changer. Je pensais faire un film sur le changement climatique, mais j’ai fini par faire un film sur les valeurs humaines.
PI. Le changement climatique est-il un problème purement environnemental ?
JF. Non, c’est un problème pour tout. Nous avons déjà réchauffé la planète de 1°C, ce qui est suffisant pour que ce qui est gelé commence à fondre. Cela rend l’atmosphère 5 % plus humide, ce qui entraîne des super tempêtes et des ouragans plus gros et plus sévères, et des températures plus extrêmes. L’atmosphère contient maintenant assez de dioxyde de carbone et de méthane pour que le réchauffement atteigne 1,5°C, mais à 2°C nous atteignons le seuil irréversible d’élévation du niveau des mers de 5 à 9 mètres, la disparition de 30 à 50 % des espèces de la planète, une déforestation massive, des feux de forêt, la mort des récifs coralliens et l’acidification des océans. C’est donc un scénario de cauchemar.
Les Nations unies estiment qu’il y aura 800 millions de réfugiés du changement climatique supplémentaires si nous atteignons 2°C. Quand on pense à la crise des réfugiés en Europe, avec la violence, le racisme, la xénophobie, on se rend compte que 800 millions de réfugiés de plus créeraient un monde avec des contraintes incroyables sur tous nos systèmes. Aussi, plutôt que de se concentrer sur la réaffirmation des valeurs qui ont construit notre société par la cupidité et la concurrence – où l’industrie du pétrole et du gaz dirige le monde – il faut changer de priorités pour survivre à la crise en préservant la dignité humaine. Eh bien, ces nouvelles valeurs émergent dans le monde parmi ceux qui vivent le changement climatique de première main. Le film se concentre sur les valeurs que le climat ne peut changer : la démocratie, les droits de l’homme, l’innovation, la créativité, la résilience, l’amour.
Alors que les réfugiés sont à nos portes, il n’est plus temps de sortir le fusil ou les escadrons de police anti-émeute. Au contraire, c’est le moment d’ajouter un couvert à table, et d’ouvrir la chambre d’amis aux personnes qui sont en danger.
Les guerres en Syrie et au Soudan sont des guerres du changement climatique. De toute évidence, les causes sont plus complexes mais le changement climatique a exacerbé les tensions jusqu’à les rendre ingérables. La Syrie a connu cinq ans sans pluie et la pire sécheresse de son histoire. La crise climatique a rendu la situation totalement instable et il est effrayant de penser qu’à l’avenir, les conflits de ce type vont se répandre si nous ne nous attaquons pas au changement climatique.
PI. Vous avez rencontré des gens incroyables pour votre film. Quelqu’un en particulier se démarque-t-il pour vous ?
JF. Je ne pourrais pas choisir entre mes amis ! Mais ce que je trouve étonnant, que ce soit en Amazonie où les populations indigènes luttent contre l’industrie du pétrole et du gaz, ou dans des lieux très urbanisés comme New York, ou encore aux Samoa, des gens aux modes de vie très différents disent la même chose : que la cupidité et la concurrence ne sont pas les meilleures valeurs sur lesquelles fonder notre société et qu’il faut changer cela. C’est remarquable. L’une des choses la plus émouvante dans ce film, c’est d’entendre les populations autochtones et les populations les plus urbaines dire que nous devons protéger la nature, l’environnement, nous-mêmes.
PI. Vous admettez dans le film avoir parfois envie de vous cacher la tête sous le sable et rester à la maison. Avec la spirale de mauvaises nouvelles sur le changement climatique et les crises que traverse le monde, c’est exactement ce que ressentent quantité de gens en ce moment. Mais ensuite vous avez agi. Qu’est-ce qui vous a poussé à affronter les difficultés et à passer à l’action ?
JF. S’informer sur le climat peut provoquer un choc, et la dépression et le désespoir peuvent s’installer. Cela peut entraîner deux réactions différentes. La première est de se dire : « Je n’ai aucun moyen d’action » et de réprimer les émotions qui surgissent. Cela conduit à la dépression, la répression des ressentis, le silence, la morosité, une attitude de déni et d’évitement – comme le déni climatique. Ou bien vous pouvez vous dire : « Je vais m’engager avec douleur et tristesse » et tout d’un coup vous vous sentez éveillé et vivant ; la joie et la fête deviennent possibles, les combats, le bon sens et l’inspiration deviennent possibles. Les rencontres avec les combattants du climat apportent de la joie, vous redonnent la foi et l’espoir ainsi qu’une plus grande compréhension de « ce que c’est de se sentir vivant. » Ainsi, vous pouvez soit embrasser la vie et toutes ses difficultés, soit vous fermer à tout.
La première moitié de ce film est typique de ce genre de film sur le climat qui vous fait désespérer, puis on passe par la fenêtre du désespoir et on s’échappe de l’autre côté. En fait c’est ce qui m’est arrivé, et je n’ai pas pu faire un film uniquement déprimant.
Donc, en se concentrant sur les choses que le climat ne peut changer – notre culture – on peut s’éloigner de ce modèle de superficialité, de consommation et de violence. Il faut encore se battre, mais le combat se présente différemment, c’est un combat pour l’humanité plutôt que pour nous-même.
PI. Certaines scènes de votre film sont vraiment choquantes, comme la pollution en Chine, la déforestation en Amazonie, la fonte de la banquise, les ouragans aux Etats-Unis et leurs conséquences. Vues ensembles, elles prouvent que nous sommes dans un état écologique très précaire. Pourquoi les grands médias ne traitent-ils pas ces questions plus sérieusement ?
JF. Il est clair que les médias traditionnels sont influencés par les gouvernements conservateurs, eux-mêmes influencés par l’industrie du pétrole et du gaz. En Angleterre, vous avez un mouvement populaire démocratique [à Blackpool] qui a fait ce qu’il fallait. Des citoyens modèles : ils ont lancé des pétitions, collecté des données scientifiques, organisé des conférences, montré des films, puis convaincu leur conseil municipal que la fracturation était mauvaise pour leur santé, leurs enfants, l’environnement, le climat, et la commune a décidé d’interdire la fracturation. C’était une approche rationnelle, non violente, prudente et réfléchie. Mais le gouvernement national, acquis à l’industrie du pétrole et du gaz, a fait passer une mesure appelée Loi sur l’infrastructure 2015, dont l’objet est de renverser la volonté démocratique des citoyens au niveau local. C’est de la tyrannie, c’est le contraire de la démocratie. Les gouvernements disent : « Nous en avons besoin comme source d’énergie pour garder les lumières allumées. » Mais nous savons comment garder les lumières allumées, avec des panneaux solaires, des éoliennes, l’énergie marémotrice et l’énergie géothermique. Ce sont des solutions bien meilleures. Ils disent que nous avons besoin de pétrole et de gaz pour maintenir notre niveau de vie, mais plus nous utilisons les combustibles fossiles, comme vous pouvez le voir en Chine, plus notre niveau de vie diminue, il n’augmente pas. Si nous voulons préserver notre niveau de vie, nous devons faire la transition du pétrole et du gaz vers les énergies renouvelables.
Que font les médias traditionnels ? Ce matin, à la BBC [programme Radio 4], ils me posaient des questions sur la fracturation comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Ils demandaient : « Y a t-il des cas de contamination de l’eau due à la fracturation hydraulique ? » Cela revient à dire : « Est-il vrai que toute personne qui a fumé a eu le cancer du poumon ? » Si cela ne tenait qu’aux médias grand public, nous ne parlerions jamais de la fracturation.
PI. Vous avez mentionné lors de la première que récemment une journaliste et présentatrice de télévision, Amy Goodman, a été arrêtée pour avoir filmé des manifestations d’autochtones contre un oléoduc dans le Dakota du Nord.
JF. Oui, et ma productrice Deia Schlosberg est actuellement en prison pour avoir fait un reportage sur une manifestation contre un pipeline pour les sables bitumineux. Les militants ont fermé manuellement le pipeline à l’aide d’une vanne d’arrêt d’urgence ; ils ont posé des verrous en expliquant qu’il s’agissait d’une « urgence planétaire ». Ma productrice ne faisait pas partie de la manifestation, mais elle était là pour filmer en tant que journaliste, et elle a été arrêtée comme complice. Ceci est une tendance aux Etats-Unis. Ils ont également arrêté l’actrice Shailene Woodley pour la diffusion en direct sur Internet d’une prière amérindienne pour arrêter le pipeline Dakota Access. La Constitution des Etats-Unis est censée protéger les journalistes : le premier amendement s’appelle ainsi car c’est l’amendement le plus important pour la liberté d’expression, et la liberté de la presse.
PI. Pouvez-vous décrire les manifestations culturelles organisées partout aux Etats-Unis, sous l’appellation Révolution climatique ?
JF. Pendant longtemps, le mouvement climatique s’est à juste titre focalisé sur l’approche scientifique conduite par des universitaires qui ont fait un excellent travail d’information du public. Ce dont nous avons besoin maintenant est d’un mouvement basé sur la culture. La révolution politique actuellement en cours aux Etats-Unis est extraordinairement positive et passionnée, aidée par la campagne de Bernie Sanders qui a unifié tant de nos mouvements – Black Lives Matter, Occupy, les militants du climat et de la fracturation, la lutte pour un salaire minimum fédéral décent, le système de santé unique, Native Lives Matter, l’Union nationale des infirmières et bien d’autres. Les manifestations organisées par la Révolution climatique réunissent des intervenants qui représentent les multiples aspects de notre mouvement, et puis nous faisons de la musique, nous regardons mon film, et nous dansons à la fin de la projection. Voilà le mouvement qu’il nous faut. Si nous voulons résoudre nos problèmes, nous devons vraiment nous rassembler, c’est une action de groupe. On ne peut pas le faire chacun dans son coin, si bien que la communauté est l’une des valeurs les plus importantes. Et il est important d’être connecté, centré et ouvert aux circonstances. Voilà ce que je veux : je veux que nous soyons plus éveillés !
Pour plus d’informations : www.howtoletgomovie.com
Auteur : Gill Fry, collaboratrice de Share International basée à Londres (G.-B.).
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
