Partage international no 301 – septembre 2013
Interview de Sandra Steingraber par Jason Francis
Sandra Steingraber est docteur en biologie et enseigne au Ithaca College de New York. Elle s’est rendue célèbre par son travail inlassable pour mettre en évidence les liens entre l’environnement et la santé humaine. Elle est elle-même atteinte d’un cancer d’origine environnementale. Elle a écrit quatre livres, dont : Living Downstream : An Ecologist’s Personal Investigation of Cancer and the Environment (Vivre en aval : recherches d’une écologiste sur le cancer et l’environnement) (non traduits en français), et donne de nombreuses conférences. Jason Francis l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux liens possibles entre le cancer et les facteurs environnementaux ?
Sandra Steingraber : Mon propre cancer. J’avais 20 ans lorsque l’on m’a diagnostiqué un cancer de la vessie. Il y a eu d’autres cancers dans ma famille. Ma mère avait un cancer du sein avec métastases et nous avons lutté ensemble. Ma tante est morte du même cancer que moi. Pourtant, je suis une enfant adoptée ; ce n’est donc pas une question de gènes.
Les questions que mon médecin m’a posées sur une possible exposition à des conditions environnementales néfastes m’ont persuadé de faire des études dans ce domaine. Après mon doctorat et post-doctorat à Harvard de nombreuses années plus tard, je suis retournée dans ma ville natale et j’ai commencé à enquêter sur les causes des cancers. Ces conclusions ont donné la matière de mon premier livre.
PI. Est-ce qu’on connaît les taux de cancer aux Etats-Unis et quelle est leur évolution ?
SS. Oui, les taux sont connus grâce à la Loi nationale sur le cancer adoptée par le président Nixon en 1971, qui impose d’avoir des statistiques sur le cancer dans chaque Etat. Ces bases de données permettent d’ajuster les chiffres selon l’âge, donc si on observe une augmentation des cas pour un cancer donné, on sait que ce n’est pas parce que la population vieillit. On voit une augmentation globale des taux de cancer, y compris chez les enfants. Les cancers pédiatriques sont mêmes en progression rapide.
Ces registres du cancer ne fournissent pas de preuve absolue sur les causes de cancer, mais ils nous donnent des indices pour orienter nos études. Par exemple, on voit une augmentation des cancers qui ne sont liés ni à l’héritage génétique ni au tabagisme. Les cancers qui progressent le plus sont le cancer des testicules chez les jeunes hommes, les cancers du foie, du cerveau, des ovaires (en particulier chez les adolescentes), et la leucémie chez les enfants.
PI. Pourquoi une telle augmentation ?
SS. Cela dépend des cancers. Nous savons par exemple que le radon (un gaz radioactif, incolore et inodore) est la première cause de cancer du poumon chez les non-fumeurs. Le radon est un gaz naturel qui se trouve dans des couches géologiques profondes, mais qui peut être libéré par des actions non naturelles, comme la fracturation hydraulique. Lorsqu’on extrait du gaz naturel de sols schisteux, du radon peut lui être mélangé. Lorsqu’on fonctionne au gaz naturel chez soi, on peut donc respirer du radon.
On sait aussi parfaitement que le benzène (un hydrocarbure liquide inflammable présent dans le pétrole) provoque la leucémie. Encore une fois je mets en garde contre les forages pétroliers et l’exploitation du gaz naturel, parce qu’en même temps que le gaz, ces puits libèrent du benzène dans l’air.
Des études récentes conduites dans le Colorado suggèrent que vivre à moins de quinze cent mètres d’un forage ou d’un point de fracturation hydraulique augmente sensiblement le risque de leucémie. Pour d’autres cancers nous n’avons encore que des suspicions mais pas de certitudes.
La question est simple : « Combien de preuves faudra-t-il accumuler avant que nous commencions à faire les choses différemment, comme décider de développer les énergies renouvelables et abandonner les combustibles fossiles cancérigènes ? »
Tester les produits chimiques
PI. Combien de produits chimiques sont réellement testés avant d’être utilisés dans des produits de grande consommation ?
SS. Aux Etats-Unis, aucune loi n’oblige à tester la cancérogénéité des produits chimiques avant de les mettre sur le marché. On utilise aujourd’hui quelque 100 000 produits chimiques et seulement quelque 2 % ont été l’objet d’analyses rigoureuses qui permettent d’établir s’ils sont des cancérigènes connus, des cancérigènes possibles ou sont clairement sans danger.
Ceux qui vendent ces produits chimiques devraient être obligés de démontrer leur innocuité, à la fois pour les êtres humains, pour les animaux et pour l’environnement. Malheureusement, aujourd’hui, ce n’est pas le cas. On a tout un stock de vieux produits utilisés couramment qui sont arrivés sur le marché bien avant que les législateurs commencent à s’intéresser au problème.
La situation est différente en Europe, où les industriels doivent démontrer que leurs produits chimiques ne nuisent pas à la santé. C’est un processus coûteux, bien sûr, mais en Europe, on semble avoir compris que le cancer aussi est coûteux. Et tout l’argent économisé en réduisant les taux de cancer aidera à financer la transition vers une chimie verte.
PI. Pourquoi y a-t-il autant de différence entre les Etats-Unis et l’Europe ?
SS. Aux Etats-Unis, les législateurs sont à la solde des lobbies. Leurs votes sont achetés par l’industrie chimique qui joue un rôle important dans le financement des campagnes électorales. On voit vraiment des entreprises qui rédigent les lois et les remettent aux députés pour qu’ils les proposent et les votent !
Lorsque je suis intervenue à Bruxelles pour apporter mon témoignage ou lors de négociations à Genève dans le cadre de l’Onu par exemple, j’ai vu les lobbyistes de mon pays à pied d’œuvre dans les couloirs des grandes institutions pour tenter d’influencer les votes d’une manière que je trouve honteuse. J’ai le sentiment que l’emprise des industriels sur les organes de pouvoir est moindre en Europe.
PI. Est-ce qu’il est possible d’établir un lien direct entre le début de notre utilisation du pétrole et de la pétrochimie et l’augmentation des taux de cancer ?
SS. Nous n’avons de statistiques sur le cancer que depuis les années 1970. La révolution industrielle, avec la découverte de réserves de pétrole et de gaz, a commencé bien avant, au 19e siècle, et elle a pris son envol après la Seconde Guerre mondiale. Un grand nombre de produits et de biens de consommation qui étaient autrefois fabriqués en matériaux naturels, sont maintenant fabriqués en nylon, en PVC et avec un grand nombre de plastiques divers qui sont autant de risques nouveaux pour la santé.
Malheureusement, les registres du cancer sont toujours en retard par rapport aux progrès industriels et il faut rattraper le temps perdu. Cela étant dit, nous savons avec certitude, par exemple, que les gaz d’échappement des véhicules ont un lien direct avec le cancer du poumon et les maladies cardiaques chez les non fumeurs, et augmentent le risque d’accident vasculaire cérébral. On peut vraiment calculer l’influence de notre dépendance aux énergies fossiles sur les taux de morbidité et la mortalité. Bien sûr, le charbon est également impliqué.
Par exemple, Mark Jacobson (professeur de génie civil et environnemental et directeur du Programme Atmosphère et énergie), et ses collègues de l’Université de Stanford ont analysé les taux de maladie et de décès causés par l’exposition à un air pollué provenant de l’utilisation de combustibles fossiles de toutes sortes. Ils ont conclu qu’ils causent 4000 décès par an rien que dans l’Etat de New York. Bien sûr, la plupart de ces gens ne tombent pas raides morts ; ils font des AVC, des cancers, des maladies cardiaques, de l’asthme, etc. Tous ces malades coûtent énormément d’argent à la collectivité.
La transition vers les énergies renouvelables, à partir du vent, de l’eau et du soleil, sauverait de nombreuses vies. Et on résoudrait aussi le problème du climat. Il faut encourager l’utilisation de matériaux qui ne sont pas issus de l’industrie pétrochimique.
David contre Goliath
PI. Parlez-nous du groupe « Les New-Yorkais contre la fracturation hydraulique ».
SS. J’en suis un des fondateurs. Il y a cinq ans, lorsque nous avons commencé à nous intéresser à cette technique d’exploration, nous pensions qu’il n’y avait aucun espoir que nous puissions stopper les projets en cours dans l’Etat de New York. On pensait juste pouvoir avoir un œil sur l’évolution des choses et sur la mise en place de la règlementation touchant la fracturation hydraulique. Mais au final, nous avons pu exprimer nos revendications et faire passer l’idée que règlementer la fracturation hydraulique c’est comme mettre des filtres sur les cigarettes. Nous ne voulons pas que la fracturation soit réglementée. Nous voulons qu’elle soit interdite ! Cette pratique est une abomination !
Aujourd’hui, cinq ans plus tard, il n’y a toujours pas de fracturation hydraulique dans l’Etat de New York. Mais ce n’est qu’un moratoire temporaire et fragile qu’il faut convertir en interdiction définitive. L’opinion publique est très motivée contre la fracturation, tous les sondages le montrent. Nous avons obtenu ce résultat en organisant de nombreuses réunions, parfois dans les sous-sols des églises le vendredi soir, dans les écoles, et en parlant avec les commissions municipales, les chambres de commerce…
J’ai passé deux années de ma vie à voyager à travers l’Etat pour parler à des groupes écologistes et informer sur les faits scientifiques. Cela nous a permis de constater à quel point les gens se sentent concernés par les questions environnementales, pour leur propre santé et celle de leurs enfants. Et cet intérêt transcende les clivages politiques. Quand vous apportez de bonnes informations avec un esprit optimiste, ça motive beaucoup les gens à agir. Ils sentent qu’ils peuvent être les instruments de quelque chose d’important, un peu comme la génération de mon père qui a dû partir pour combattre Hitler, ou le Mouvement des droits civiques aux Etats-Unis qui a fait prévaloir ses idées malgré d’énormes obstacles. On a tendance à aimer les combats à la David et Goliath, parce qu’on sait que David peut gagner.
Agir en amont
PI. Que peuvent faire les parents pour protéger leurs enfants de tous les agents cancérigènes de notre environnement ?
SS. Même si vous avez de l’argent vous ne pouvez pas acheter de l’air propre. Nous sommes bien obligés de boire l’eau que l’on nous donne. Et même si nous ne la buvons pas, on prend des bains, des douches. Quinze minutes sous la douche équivalent à boire un litre d’eau du robinet. Nous ne pouvons pas faire grand-chose pour protéger nos enfants. Ils grandissent de toute façon dans un monde toxique. Par contre nous pouvons agir au sein de groupes qui œuvrent pour faire changer les choses.
Nous pouvons faire passer le message qu’il n’est pas bien d’exposer nos enfants aux produits chimiques toxiques, et de vivre dans un monde totalement dépendant de combustibles fossiles qui détruisent la planète et notre santé – on a les risques de cancer, l’augmentation des difficultés d’apprentissage chez les enfants, les naissances avant terme et d’autres problèmes graves. Il faut corriger tout cela et sortir des combustibles fossiles. Voilà ce que nous devons faire.
PI. Si la solution à ce problème requiert une mobilisation populaire, que conseillez-vous aux gens qui voudraient y participer ?
SS. De nombreuses organisations travaillent déjà sur ces questions. Certaines luttent pour la réglementation des substances toxiques, d’autres pour arrêter le forage et la fracturation hydraulique, d’autres contre le projet de l’oléoduc Keystone, ou encore contre les exploitations minières à ciel ouvert.
Beaucoup de groupes travaillent aussi pour développer les énergies solaire, éolienne, marémotrice… Au dos de mes livres j’ai mis de longues listes d’organisations que je trouve particulièrement efficaces. En les rejoignant, nous contribuons à constituer une force puissante.
PI. Parlez-nous du mouvement appelé Walking Upstream (Agir en amont).
SS. « Walking upstream » est une expression utilisée dans le livre et le film Living Downstream (Vivre en aval) pour parler de l’action politique. Nous vivons tous en aval. Dans mon cas, le cancer a probablement été provoqué par les conséquences de décisions prises par certaines personnes bien avant ma naissance, qui ont déversé des produits chimiques à l’arrière d’une usine. Ces produits se sont lentement infiltrés dans le sol et ont contaminé les nappes phréatiques.
Voilà comment j’ai grandi en buvant des solvants et du perchloroéthylène (liquide utilisé pour le nettoyage à sec). J’ai payé très cher les décisions irresponsables de la génération précédente. Et beaucoup d’autres malades aussi.
Comment peut-on fermer les yeux sur cette situation révoltante au lieu de faire simplement les choses différemment ? En d’autres termes, Walking upstream c’est ne pas se contenter de traiter la question dramatique du cancer en aval ; c’est agir en amont pour résoudre le problème à sa source.
Plus d’informations : www.steingraber.com ; www.livingdownstream.com
Sandra Steingraber, Living Downstream : An Ecologist’s Personal Investigation of Cancer and the Environment. Da Capo Press, Cambridge, Mass., 1997, rev. 2010.
Sandra Steingraber, Raising Elijah : Protecting Children in an Age of Environmental Crisis. Da Capo Press, Cambridge, Mass., 2013.
Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Sciences et santé, environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète (« Les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade... Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! » Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012.)
