Risque d’implosion imminente du système financier mondial.

Partage international no 452avril 2026

par Pauline Welch

Pour comprendre l’état actuel de l’économie mondiale, il n’y a qu’à prendre l’exemple du plus grand iceberg jamais répertorié nommé A23a – d’une profondeur exceptionnelle et d’une superficie de 4 000 kilomètres carrés, plus de deux fois l’étendue du Grand Londres. Après s’être détaché en 1986 de la barrière de glace de Filchner-Ronne en Antarctique occidental, il s’est échoué sur un bas-fond de la mer de Weddell, où il semblait destiné à demeurer intact pendant très longtemps. Pourtant, vers 2020, A23a s’est remis à bouger et a commencé à se fragmenter. Ce processus s’est accéléré à mesure qu’il pénétrait dans des eaux plus chaudes, et l’on constate actuellement qu’il est sur le point de se désintégrer complètement à une vitesse croissante, sous l’effet du changement climatique et du réchauffement des océans. Certaines prévisions évoquent un délai de seulement quelques semaines.

La portée symbolique d’un tel événement devrait nous interdire de rester inactif dans le contexte actuel de guerres multiples qui libèrent d’énormes quantités de gaz, ce qui a un impact sur le climat. Pourtant, comme toujours, il est rare de voir dans les médias traditionnels une analyse reliant ces deux phénomènes. À titre d’exemple, les 120 premiers jours de la guerre d’Israël à Gaza ont généré des émissions dépassant le volume annuel de 26 pays. Et depuis, les conflits Israël/États-Unis/Iran et Russie/Ukraine ont certainement dépassé ce seuil, en raison des attaques délibérées de part et d’autre contre des infrastructures énergétiques critiques telles que dépôts de pétrole, raffineries, champs gaziers, et pipelines.

Pourtant, ce sont les inquiétudes concernant la disponibilité de l’énergie qui ont ébranlé les marchés boursiers – et non ce qui menace la vie sur cette planète, que ce soit du côté des bellicistes ou des partisans de la paix.

À présent, nous ne devrions avoir aucun doute : la lutte pour sauver notre planète atteint un point très critique et prend une dimension de plus en plus personnelle. Les Australiens, habitués depuis longtemps à des niveaux extrêmes de chaleur et de sécheresse, ont appris cette année à redouter les périodes chaudes en raison d’épisodes particulièrement violents de chaleur, d’incendies et de pluies. Le Royaume Uni, tout comme de nombreux pays de l’hémisphère nord, oscille d’un extrême à l’autre, battant des records de sécheresse et de précipitations, qui affectent à la fois la production alimentaire et les exploitations agricoles. Des phénomènes similaires ont été observés à travers l’Europe, le jet-stream s’étant abaissé et accéléré en réponse à des périodes de froid extrême en Amérique du Nord. Des scientifiques associent ce type de choc climatique à la pollution liée aux énergies fossiles et prévoient qu’il se répétera. Mais quand écouterons-nous enfin ces vérités dérangeantes ?

Ironiquement, le secteur le plus à même de changer à la fois la perception du public et les priorités politiques nécessaires pour sauver notre planète est le secteur de l’assurance, car, selon The Guardian, les assureurs n’apprécient guère les risques auxquels les confronte la multiplication sans fin des catastrophes climatiques.

Incendies près de Seco Canyon, à Santa Clarita et Saugus, en 2007 (Photo : Jeff Turner, Wikimedia Commons)

Le secteur de l’assurance est décrit comme la base de l’économie mondiale. Il garantit un filet de sécurité lorsque les choses tournent mal de manière soudaine et imprévisible. Il réduit les risques liés au transport de grandes quantités de marchandises à travers le monde pour faciliter le commerce, les échanges et l’agriculture ; enfin, il soutient l’investissement et l’innovation. Mais l’imprévisibilité croissante des événements météorologiques extrêmes a une incidence sur les prix au point que, pour beaucoup, l’assurance devient inabordable, bien que ce secteur ait généré en 2024 des profits record de 168 milliards de dollars.

Bien sûr, ce secteur souhaite préserver cette rentabilité ! Mais, rien que dans la première moitié de l’année 2025, les pertes ont dépassé 100 milliards de dollars, entraînant dans l’industrie elle-même une forte hausse de l’inquiétude liée au risque. Certes, ce secteur vit et respire le risque, mais il prend peur et retire désormais son soutien à de nombreuses zones exposées aux incendies et aux inondations. Les assureurs ne gardent d’ailleurs pas pour eux leurs inquiétudes : ils rappellent aux économistes et aux responsables politiques que de nombreux autres services financiers essentiels deviennent également non viables lorsque leurs risques ne peuvent plus être couverts. À titre d’exemple, Günther Thallinger, membre du conseil d’administration d’Allianz SE, l’une des plus grandes compagnies d’assurance au monde, a évoqué les nombreux emprunts immobiliers et investissements de tous niveaux.

Les impacts du climat sont donc désormais voués à toucher de plus en plus de monde.

L’organisme de suivi des mesures en faveur du climat (« Climate Action Tracker ») prévoit que les politiques actuelles entraîneront une hausse de la température mondiale comprise entre 2,2 °C et 3,4 °C par rapport aux niveaux préindustriels. G. Thallinger précise que les dégâts causés par une hausse de 3 °C seront tels que les gouvernements ne pourront plus financer des plans de sauvetage et qu’il sera impossible de s’adapter à de si nombreux impacts climatiques. Cependant, il rappelle aussi que « la bonne nouvelle est que nous disposons déjà des technologies nécessaires pour passer de la combustion des énergies fossiles à une énergie sans émissions. La seule chose qui manque, c’est la rapidité et l’ampleur. Il s’agit de préserver les conditions permettant aux marchés, à la finance et à la civilisation elle-même de continuer à fonctionner. »

Combien de signaux d’alarme et d’icebergs en train de fondre nous faudra-t-il encore avant de relever le défi de transformer durablement nos priorités, individuelles comme collectives, et d’accepter le fait que la puissance militaire et les guerres sans fin ne nous apporteront jamais la sécurité ? Peut-être que l’effondrement total du système financier mondial sera le dernier signal d’alerte ?

Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.      
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