Réflexions sur les conférences de Reith 2/3

LES CONFERENCES REITH 2000 : RESPECTONS LA TERRE

Partage international no 149février 2001

par Prince de Galles

Cette année, les Conférences Reith ont accordé une large place à la réflexion suggérant qu’un développement durable est inséparable d’un intérêt personnel bien compris. L’intérêt personnel est, pour chacun d’entre nous, une puissante force de motivation, et si nous pouvons nous pénétrer de l’idée qu’un développement durable est de notre intérêt à tous, alors, nous aurons fait un premier pas important pour l’atteindre. Mais cet intérêt peut revêtir de nombreuses formes en concurrence les unes avec les autres – et il est peu probable que toutes conduisent loin dans la bonne direction, ni qu’elles embrassent les multiples besoins des générations à venir. Je suis convaincu qu’il nous faudra creuser plus profondément pour trouver l’inspiration, le sens de l’urgence et le dessein moral requis pour faire face aux choix difficiles qui nous attendent sur la longue route vers un développement durable. C’est pourquoi, je me propose de parler de la dimension spirituelle de notre existence.L’idée qu’il existe un pacte de confiance sacré entre l’humanité et notre Créateur, et au nom duquel nous acceptons le devoir de prendre soin de la Terre, a constitué un trait majeur de la pensée religieuse et spirituelle tout au long des âges. Même ceux dont les croyances excluent l’existence d’un Créateur en sont venus à adopter une position identique, sur des bases d’ordre moral et éthique. Ce principe directeur n’a été étouffé que depuis peu, et recouvert par les couches presque impénétrables du rationalisme scientifique.

Je crois que nous ne pourrons réaliser un développement authentiquement durable que si nous commençons par redécouvrir, ou reprendre conscience d’un sens du sacré dans nos rapports avec le monde, et les uns avec les autres. Si nous ne tenons plus rien pour sacré – parce que c’est pour nous synonyme de superstition ou d’irrationnel – qu’est-ce qui nous empêche de transformer notre monde et la vie en une sorte de « grand laboratoire », avec toutes les conséquences potentiellement désastreuses à long terme ?

Fondamentalement, une compréhension du sacré nous aide à prendre conscience qu’il existe des impératifs d’équilibre, d’ordre et d’harmonie à respecter dans le monde naturel, posant des limites à nos ambitions et définissant les paramètres d’un développement durable. Dans certains cas, ces limites sont, d’un point de vue rationnel et scientifique, parfaitement comprises.

Pour prendre un exemple simple, nous savons que faire paître trop de moutons sur un flanc de colline se révélera tôt ou tard contre-productif pour les moutons, la colline, ou les deux. Plus généralement, nous comprenons que l’utilisation excessive des insecticides et des antibiotiques provoque des phénomènes de résistance, et nous commençons à mesurer pleinement les conséquences effroyables qui découlent de l’éjection dans l’atmosphère de trop grandes quantités de dioxyde de carbone.

Mais les mesures prises pour réduire les dommages dus au dépassement des limites de la nature, là comme ailleurs, sont insuffisantes pour garantir des effets durables. Dans d’autres domaines, comme dans le transfert artificiel et sans retenue de gènes entre espèces végétales et animales, on considère souvent que le manque de preuves scientifiques quant aux conséquences néfastes de ces manipulations constituent une raison suffisante pour continuer. Si l’idée d’adopter une conduite prudente dans cette situation, et dans de nombreuses autres potentiellement dangereuses, reçoit un soutien général dans le public, elle se heurte à une certaine opposition officielle, comme si admettre la possibilité du doute était un signe de faiblesse, voire d’un désir d’arrêter le « progrès ».

L’humanité, partie intégrante de la nature

Je crois, au contraire, que c’est un signe de force et de sagesse. Il semble que nous ne faisons pas suffisamment pour remédier à la situation, lorsque nous savons, preuves scientifiques à l’appui, que nous portons atteinte à notre environnement. Et lorsque nous ne disposons d’aucune preuve, nous avons tendance à ne rien faire du tout, en oubliant les risques. Une partie du problème vient de l’approche dominante qui tend à réduire le monde naturel, êtres humains compris, à un simple processus mécanique. Nous avons perdu cette référence à une unité, un ordre, une sagesse et un dessein parfaits, qui était celle des théologiens naturalistes des XVIIIe et XIXe siècles, comme Thomas Morgan, et que rejettent d’un haussement d’épaules un grand nombre de scientifiques actuels, tel Bertrand Russell qui écrivait : « Je crois que l’univers est un univers de bric et de broc, sans unité ni continuité, sans cohérence ni ordre. »

Sir Julian Huxley écrivait, dans Création, une synthèse moderne, que « la science moderne doit éliminer toute notion de création spéciale ou de direction divine ». Mais pourquoi ? Comme l’a écrit Alan Linton, professeur à l’Université de Bristol : « L’évolution est une théorie construite par l’homme pour expliquer l’origine et la continuité de la vie sur cette planète, sans référence à un Créateur. » C’est notre incapacité ou notre refus d’accepter l’existence d’un Guide qui nous a conduit à voir dans la nature un système que l’on peut changer à notre guise ou une nuisance à fuir et à manipuler, une nature dans laquelle tout ce qui se produit peut être amélioré par la technologie.

Fritz Schumacher avait bien vu les dangers inhérents à cette façon de voir quand il disait « qu’il y a deux sciences : la science de la manipulation et celle de la compréhension ». En cette ère dominée par la technologie, il est facile d’oublier que l’humanité fait partie intégrante de la nature. C’est pourquoi nous devrions agir en harmonie avec elle, car c’est elle qui est, pour reprendre les mots de l’économiste Herman Daly, « l’enveloppe qui contient, soutient et nourrit l’économie, et non l’inverse ».

Alors, laquelle de ces conceptions triomphera, selon vous : celle d’un monde vivant et un, ou celle d’un monde fait de parties aléatoires, simple produit du hasard, et justifiant d’avance n’importe quel type de développement ? Nous sommes là, je crois, au cœur de ce que nous appelons le développement durable. Nous avons besoin de redécouvrir une référence pour le monde naturel, indépendamment de tout point de vue utilitariste, de devenir plus conscient, comme le dit Philippe Sherrard, de « la relation d’interdépendance, d’interpénétration et de réciprocité qui lie Dieu, l’Homme et la Création ». Surtout, nous devrions montrer plus de respect pour le génie de la nature, dont les plans ont été rigoureusement testés et perfectionnés sur des millions d’années.

Cela signifie, veiller à utiliser la science pour comprendre le fonctionnement de la nature, non pour changer ce qu’elle est, comme c’est le cas avec les manipulations génétiques qui cherchent à transformer un processus d’évolution biologique en quelque chose de complètement différent. On rejette trop facilement l’idée que les diverses parties du monde naturel sont reliées par un système complexe de contrôles et d’équilibres, que nous perturbons à nos risques et périls.

Prendre soin de la Terre

Aussi, à une époque où l’on nous dit que la science a toutes les réponses, quelle chance y a-t-il de travailler en accord avec la nature ? Je crois que si l’on employait une partie de l’argent consacré actuellement aux manipulations génétiques sur les céréales à comprendre et à améliorer les systèmes traditionnels d’agriculture, qui ont passé victorieusement les tests suprêmes du temps, on obtiendrait des résultats remarquables. On a déjà de nombreuses preuves de tout ce que l’on peut obtenir si l’on applique plus de connaissances et moins de produits chimiques aux diverses méthodes de culture céréalière. Ce sont des méthodes véritablement durables, et qui n’ont rien à voir avec les pratiques fondées sur la monoculture, visant à une exploitation commerciale à grande échelle, et que Vandana Shiva a condamné de façon pertinente et convaincante dans sa conférence (mondialisation et paupérisation).

Nos scientifiques les plus éminents reconnaissent volontiers qu’il nous reste encore beaucoup à connaître de notre monde et des formes de vie qui l’habitent. Ainsi que l’indique Sir Martin Rees, de la Société Royale d’Astronomie, c’est la complexité qui rend les choses difficiles à comprendre, non leur dimension. Pour lui, et seul un astronome pouvait dire cela comme il le fait, un papillon constitue pour la science un défi intellectuel bien plus redoutable que le cosmos ! D’autres, comme Rachel Carson, nous ont rappelé avec éloquence que nous sommes incapables de créer un seul brin d’herbe. Et saint Matthieu, dans sa sagesse, souligne que même Salomon, dans toute sa gloire, n’était pas vêtu d’autant de splendeur que les lys des champs.

Une conscience instinctive

Face à tant d’inconnu, il est difficile de ne pas éprouver d’humilité, d’émerveillement et de crainte quand on examine notre place dans l’ordre naturel, et de ne pas voir que ces sentiments ont leur source dans notre raison intérieure, sentie avec le cœur, et qui parfois, à notre insu, nous dit que nous sommes là intimement plongés dans les mystères de la vie et que n’avons pas toutes les réponses. Peut-être n’est-il pas nécessaire de les avoir pour savoir ce que nous devrions faire dans certaines circonstances.

Ainsi que l’écrivait Blaise Pascal au XVIIe siècle : « On sent Dieu par le cœur, et non par la raison. » Alors, ne sentez-vous pas que, enfouie profondément en chacun d’entre nous, il y a une conscience instinctive, perçue par le cœur, qui nous donne – pour peu que nous le lui permettions – le guide le plus sûr pour nous dire si nos actes servent ou non les intérêts à long terme de notre planète et de toute la vie qu’elle abrite et nourrit ? Cette conscience, cette sagesse du cœur, peut n’être guère plus que le vague souvenir d’une harmonie lointaine, bruissant comme une brise à travers les feuilles, mais elle est suffisante pour nous rappeler que la Terre est unique et que nous avons le devoir d’en prendre soin. Nous ne voyons pas quelle place la sagesse, l’empathie et la compassion pourraient avoir dans le monde empirique, mais les sagesses traditionnelles pourraient nous demander : « Sans elles, sommes-nous vraiment humains ? » Et ce serait une bonne question. Socrate, à qui l’on demandait de définir la sagesse, répondit : « C’est savoir que l’on ne sait pas. » En suggérant que nous aurons besoin d’écouter davantage le sens commun qui émane de nos cœurs si nous devons réaliser un développement durable, je ne veux pas dire que l’information obtenue par la recherche scientifique n’est pas essentielle. Loin de là ! Mais je crois que nous avons besoin de rétablir l’équilibre entre la raison de la sagesse instinctive, sentie par le cœur, et les perspectives rationnelles de l’analyse scientifique. Seule, aucune de ces deux approches n’est utile.

Le cœur et la raison, inséparables d’un développement durable

Ce n’est donc qu’en utilisant en même temps les deux parties de notre nature, l’instinctive et la rationnelle, – notre cœur et notre mental – que nous pourrons vivre à la hauteur du pacte sacré qu’a placé en nous notre Créateur. Ainsi que Gro Harlem Brundtland nous l’a rappelé, le développement durable ne concerne pas que le monde de la nature, mais également les hommes. Il s’applique tout autant aux vastes multitudes qui manquent de nourriture ou d’eau potable qu’à ceux qui vivent dans la pauvreté et qui sont sans travail.

S’il est incontestable que la mondialisation a apporté des avantages, elle apporte aussi des dangers. Sans l’humilité et l’humanité, qui sous-tendent la notion d’« économie connectée », de John Browne – une économie qui tient compte du contexte social et environnemental dans lequel elle opère – nous courons le risque de voir les plus pauvres et les plus faibles, non seulement en tirer très peu d’avantages, mais, ce qui est pire, perdre leurs moyens mêmes d’existence et leurs cultures. C’est pourquoi on ne saurait s’occuper sérieusement de développement durable sans se rappeler que les leçons de l’Histoire sont particulièrement essentielles quand on se tourne vers l’avenir.

Une éducation où s’équilibre raison et intuition

Naturellement, aujourd’hui où seul compte ce qui est « moderne », il est extrêmement dangereux de parler des leçons du passé. Et ces leçons sont-elles jamais enseignées ou comprises correctement, à une époque où transmettre ce type de connaissances acquises est souvent considéré nuisible au progrès ? Nos descendants auront évidemment des connaissances scientifiques et des capacités technologiques qui dépassent notre imagination, mais auront-ils suffisamment d’intuition ou de maîtrise de soi pour les utiliser sagement, à la fois grâce aux leçons tirées de nos succès et de nos échecs ? Je ne le crois pas, à moins que nous n’intensifions nos efforts pour élaborer une éducation qui équilibre raison et intuition. Sans quoi, le développement véritablement durable est voué à l’échec. Ce ne sera plus qu’un mantra creux, répété ad nauseam pour nous donner bonne conscience. Il nous faut donc envisager de mieux équilibrer l’éducation des populations, de sorte que la sagesse pratique et intuitive du passé puisse s’harmoniser avec les technologies et les connaissances du présent, afin de créer des individus profondément conscients des mondes visibles et invisibles. Le futur a besoin de personnes qui comprennent que le développement durable ne se résume pas à une série de données techniques, à une reprogrammation de l’humanité ou à un réaménagement de la nature comme une extension de l’industrialisation mondiale, mais au contraire qu’il concerne la reconnexion avec la nature et une profonde compréhension du concept de responsabilité, inséparable de l’intendance à long terme.

Redécouvrir l’unité du monde

Ce n’est qu’en redécouvrant l’unité et l’ordre essentiel du monde vivant et spirituel – comme c’est le cas dans l’agriculture biologique, la médecine holistique, ou encore notre façon de construire nos maisons – et en comblant l’abîme qui sépare le sécularisme cynique et l’intemporalité de la religion traditionnelle, que nous éviterons la désintégration complète de notre environnement. Surtout, je ne veux pas voir le jour où nos petits-enfants rassemblés autour de nous, nous demanderont, sur un ton de reproche, pourquoi nous n’avons pas mieux suivi la sagesse de nos cœurs et l’analyse rationnelle de nos têtes ; pourquoi nous ne nous sommes pas plus souciés de préserver la biodiversité et les communautés traditionnelles, ou de mieux comprendre notre fonction d’intendants de la Création ? Il n’est jamais aussi plaisant d’adopter des attitudes de prudence et de respect de l’équilibre dans la vie que l’inverse, mais c’est précisément cela, le développement durable.

Royaume Uni Auteur : Prince de Galles, Fils aîné de la Reine d’Angleterre, prétendant au trône.
Sources : Extraits d'une émission de la BBC Radio 4, G-B. Reproduction dans Partage international autorisée par la BBC
Thématiques : environnement, spiritualité, éducation
Rubrique : Divers ()