Perfectionner l’art de la tricherie

Partage international no 196décembre 2004

Interview de Greg Palast par Felicity Eliot

L’Américain Greg Palast est l’auteur de The Best Democracy Money Can Buy (La meilleure démocratie que l’argent peut acheter). Michael Moore a qualifié son reportage pour la BBC de « courageux », et Noam Chomsky, de « dérangeant pour toutes les personnes concernées ». Au Royaume-Uni, Greg Palast est reconnu comme « le plus grand journaliste d’investigation de notre époque » (Tribune magazine, R.-U.). Pourtant, ses reportages primés ont été interdits sur les ondes américaines, et ses articles pour le journal britannique Guardian arrêtés à la frontière.
Greg Palast est bien connu aux Etats-Unis pour ses rapports sur la fraude électorale de l’an 2000 en Floride et les liens qui unissent les familles Bush et Ben Laden. Ces thèmes font l’objet du dernier film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11.

Partage international : Nombreux sont ceux qui croient qu’il y a eu une tricherie généralisée lors des élections présidentielles américaines de novembre 2004 plus encore qu’en l’an 2000. Il semble que les républicains soient passés maîtres dans l’art de corrompre l’opération électorale. Partagez-vous ce point de vue ?
Greg Palast : En l’an 2000, le parti républicain s’en est tiré en volant les élections. Nous n’avons aucun doute à ce sujet. Il en existe des preuves tangibles, que vous pouvez consulter dans mon livre. Cette fois-ci, de nouveau, ils ont utilisé quantité de stratagèmes, anciens et nouveaux.

PI. Pouvez-vous donner un aperçu de ces stratagèmes ?
GP. Ils ont consisté à continuer à radier des noms des listes électorales sous de faux prétextes : prétendant par exemple qu’une personne avait commis un crime, alors qu’il n’en était rien. Les républicains ont élargi la notion d’« électeurs illégaux », et organisé, pour la première fois depuis cinquante ans, une attaque massive contre le droit de vote des citoyens noirs américains. Ils ont d’abord contesté l’enregistrement, puis le droit de vote, de centaines de milliers de Noirs.

PI. C’est tout simplement incroyable !
GP. C’est effectivement incroyable. Le moindre point de détail suffisait aux républicains pour qu’ils contestent la validité d’un vote : une signature légèrement différente, l’ajout d’une initiale, un déménagement même à proximité de l’adresse inscrite, un électeur qui ne présentait pas une carte d’identité, etc.
J’ai vérifié avec des fonctionnaires électoraux en Floride, où j’ai pu obtenir une liste de milliers d’électeurs noirs que le Parti républicain avait radiés, et douze scrutateurs m’ont affirmé que, de toute leur carrière, ils n’avaient jamais eu connaissance d’une seule radiation de quelqu’un déjà autorisé à voter.

PI. Ainsi les électeurs noirs étaient particulièrement visés ?
GP. Cela était courant au temps de la ségrégation. Durant cette période, il n’y avait, en fait, aucune loi dans le Sud interdisant aux Noirs de voter, mais il existait un ensemble de règlements et de lois qui rendaient le vote des Noirs presque impossible. Le parti républicain s’est servi de cette vieille ruse lors du dernier scrutin, en appliquant soudainement quelques règles de moindre importance aux électeurs noirs. C’est une opération très facile à réaliser: les Noirs et les Blancs vivent séparés aux Etats-Unis et ne votent pas dans les mêmes circonscriptions électorales.

PI. Qu’en est-il des gens d’autres ethnies, comme les Latino-Américains ?
GP. Je viens juste de recevoir des informations sur des irrégularités massives au Nouveau-Mexique, où le vote hispanique est important, et aussi sur le vote amérindien. Les Latino-Américains et les Amérindiens sont des partisans démocrates, presque autant que la population noire. Au Nouveau-Mexique, on a utilisé un tout nouveau stratagème : les bulletins de vote provisoires, qu’on a remis à la population à la place de bulletins de vote réguliers.

PI. Qu’est-ce qu’un bulletin de vote provisoire ?
GP. C’est comme un faux bulletin de vote, quelque chose qui ne sera probablement jamais enregistré. On vous le remet provisoirement, et il équivaut à « Nous ne savons pas si nous enregistrerons votre vote ou non. » On le met de côté pour en débattre après les élections. C’est aux fonctionnaires électoraux de chaque Etat qu’il appartient de décider si un vote sera ou non enregistré. Dans le cas de l’Ohio, l’actuel secrétaire d’Etat, J. Kenneth Blackwell, responsable de tout le processus du dépouillement du scrutin, fait ressembler Katherine Harris (secrétaire d’Etat en Floride en l’an 2000) à un ange.

PI. Je dois vous avouer qu’il m’est incompréhensible, en tant qu’étrangère, que quelqu’un d’aussi partisan soit en charge du décompte des votes.
GP. C’est également incompréhensible pour un grand nombre d’Américains. Il existe des gens qui sont farouchement partisans. Dans le cas de K. Harris et de J. Blackwell, ils participaient officiellement à la campagne de G. W. Bush. Nous avons ici une situation où des politiciens et des responsables de campagnes électorales sont en charge du scrutin. Jusqu’à tout récemment, ces personnes se montraient prudentes, mais ce n’est plus du tout le cas.

PI. Vu de l’étranger, il semble évident que les attitudes se sont durcies, et que le truquage est plus évident, et même indéniable.
GP. C’est juste. A un point tel que lorsqu’on a questionné J. Blackwell (secrétaire d’Etat en Ohio, où J. Kerry a perdu) sur son intention d’imiter la conduite de K. Harris en Floride en l’an 2000, il a répondu qu’« il n’avait pas vu K. Harris faire récemment la queue à la soupe populaire, mais plutôt siéger au Congrès ! » En d’autres termes, faites bien votre travail, livrez le pays à G. Bush, et vous serez récompensés.
En Ohio, on a utilisé des tactiques racistes frauduleuses. J. Blackwell a remis des formulaires d’inscription aux électeurs, et lorsque les électeurs noirs les ont retournés, on leur a signifié qu’ils étaient invalides parce qu’imprimés sur un papier non conforme! Si vous êtes un électeur noir, vous avez trois fois plus de chances de voir votre nom radié de la liste électorale.
Maintenant, dans l’Ohio, nous sommes confrontés à un problème majeur, avec environ 200 000 votes bloqués en tant que votes provisoires. En outre, nous avons aux Etats-Unis, et cela aussi étonne les Européens, environ deux millions de votes qui ne sont pas enregistrés. Ils sont rejetés.

PI. Pourquoi ?
GP. Pour des raisons techniques. Nous utilisons habituellement des appareils en très mauvais état : les gens vont voter, mais leur vote n’est pas enregistré, ou il apparaît une marque supplémentaire sur le bulletin de vote, etc.
Nous savons qu’environ la moitié de ces quelques deux millions de votes rejetés ont été remplis par des Noirs. Dans l’Ohio, cette fois-ci, il y a eu 93 000 votes qui n’ont pas été enregistrés. Et après vérification, nous pouvons dire que ces votes ont été, pour la plupart, remplis par des Noirs et des électeurs pauvres, majoritairement démocrates. Maintenant, si vous ajoutez les bulletins de vote annulés aux bulletins de vote provisoires (et nous savons qui a rempli ces deux catégories), on peut affirmer que G. W. Bush a effectivement perdu l’Ohio.

PI. Qu’en est-il du Nouveau-Mexique ?
GP. Là encore, c’est la même histoire. Nous savons que si tous les votes avaient été enregistrés, J. Kerry aurait gagné au Nouveau-Mexique et dans l’Ohio. Si vous y ajoutez les votes de ceux qui ont tout simplement été empêchés de voter parce que leurs noms avaient été illégalement radiés des listes électorales, nous ignorons combien d’autres Etats seraient allés à J. Kerry. Probablement la Floride, ainsi que deux ou trois autres Etats.
Nous pouvons donc constater que les républicains sont passés maîtres dans l’art de supprimer le vote noir. La raison pour laquelle ils ciblent les électeurs noirs est qu’il s’agit d’individus politiquement vulnérables. Comme ces gens sont concentrés dans certains quartiers, on peut leur fournir des appareils en mauvais état et même truquer le vote. Je connais des endroits où les files d’attente étaient tellement longues que les gens devaient attendre jusqu’à sept heures pour voter. Le New York Times a fait mention de ces longues files d’attente, mais a omis de signaler qu’elles ont surtout été observées dans les communautés noires.

PI. Je voulais aussi m’informer de la réaction des médias américains.
GP. Notre presse ne veut pas admettre que l’Amérique maintient un système électoral basé sur l’apartheid, et que la situation s’aggrave. Je viens juste de parler avec un spécialiste des élections, qui me confirme qu’un sondage des votants montre J. Kerry gagnant dans l’Ohio, au Nouveau-Mexique, en Floride et dans plusieurs autres Etats. Les sondages de votants sont utilisés, par les observateurs, pour déterminer si les élections ont été truquées ou non. Nous avons donc ici une divergence entre ce que les gens disent avoir voté et les votes enregistrés sur les machines. C’est un problème énorme. On peut en attribuer une grande partie au fait que de nombreux votes n’ont pas été enregistrés. Ainsi, vous votez, mais vous n’avez aucune manière de vérifier si votre vote a vraiment été enregistré.
Un autre problème est que nous sommes passés au vote électronique avec de très étranges résultats. Plus particulièrement dans de petits comtés ruraux. Il semble qu’il soit plus facile de jouer au plus fin avec un ordinateur sans que personne ne s’en rende compte, ou ait le pouvoir de le prouver. Ainsi dans un endroit principalement démocrate, qui a voté démocrate aux dernières élections, vous obtenez soudain une majorité écrasante pour G. W. Bush sur des machines que vous ne pouvez vérifier, comme on a pu le constater de manière saisissante en Floride.

PI. Pouvez-vous expliquer le phénomène de la Floride, il semble incroyable, à un étranger, que G. Bush ait pu gagner après la débâcle de l’an 2000 !
GP. Vous devez comprendre que la Floride fait partie du vieux Sud – le vieux Sud des plantations. Une fois que vous quittez Miami et Palm Beach, vous êtes dans un autre monde.
Tout d’abord, il y a le fait que c’est le frère du président qui est responsable du scrutin dans cet Etat crucial. Vous avez ensuite eu la radiation de milliers de soi-disant électeurs « illégaux », qui d’ailleurs seront remis sur les listes après les élections. Ainsi, vous débutez avec des dizaines de milliers, peut-être même une centaine de milliers, d’électeurs radiés. C’était encore pire cette fois-ci que la précédente. Viennent ensuite les votes naturellement perdus, sans tricherie ou manœuvres frauduleuses, et les votes perdus à cause du piètre état des appareils. Il existe un autre facteur, un facteur culturel.

PI. Que voulez-vous dire ?
GP. Les gens ont tendance à penser qu’en amour, en temps de guerre et en temps d’élection, tout est permis. Si vous pouvez voler un vote, alors allez-y ! Les démocrates étaient reconnus pour être les meilleurs dans ce genre, faisant voter des gens décédés, et ainsi de suite dans les grandes villes. Mais maintenant les républicains ont plus d’argent et ont acquis des méthodes nouvelles, plus sophistiquées, de stopper le vote en utilisant toutes les méthodes précédemment mentionnées. Et l’avènement de l’informatique a énormément facilité la fraude électorale.

PI. Croyez-vous que Kerry a concédé la victoire trop rapidement ?
GP. Il a utilisé l’arithmétique politique. Il savait qu’une contestation se terminerait à la Cour suprême, qui, comme nous le savons tous, est une institution politique. Il est facile de comprendre que bien qu’il puisse avoir eu les suffrages, il ne pouvait espérer qu’on allait les compter. En définitive, nous avons affaire à un gouvernement qui met en place des dictateurs fantoches, comme en Irak, et qui appelle cela de la démocratie !
Cela prête à sourire, mais c’est un phénomène dangereux. Non seulement la démocratie y perd-elle en Amérique, mais cela a des répercussions dans le reste du monde.

PI. L’échec de l’Amérique à poursuivre la démocratie a nui à sa reconnaissance dans le monde. Etes-vous d’accord ?
GP. L’administration Bush a fait fondre la cote d’estime dont jouissait l’Amérique durant l’administration Clinton, et la sympathie qu’on nous a témoignée après les événements du 11 septembre 2001. Le capital de sympathie envers les Etats-Unis accumulé par Bill Clinton a été dilapidé par George W. Bush.

Etats-Unis Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Entretien ()