Par-delà le temps et la mort de Jenny Cockell

Partage international no 79mars 1995

par Bette Stockbauer

Cet article n’est pas le compte rendu de lecture de l’ouvrage de Jenny Cockell, Across Time and Death (Par-delà le temps et la mort), mais le résumé d’une histoire remarquable, un exemple de l’interaction entre deux vies liées par la loi de renaissance ; une histoire qui viendra confirmer pour beaucoup l’existence de la réincarnation.

En 1932, Mary Sutton agonisait dans la terreur et la solitude, sur un lit d’hôpital, à Dublin. Elle n’était âgée que de 35 ans, mais des complications consécutives à un accouchement l’avaient progressivement privée de ses forces. Le souvenir de sa maison lui renvoyait l’image de ses enfants et, bien qu’une forte fièvre altérât sa perception du temps et de la réalité, une unique crainte dominait ses pensées : « Que deviendront mes enfants quand je serai morte ? » Effectivement, le 24 octobre, la mort la délivra d’une vie pénible, laissant huit jeunes enfants affronter leur destin sans sa protection.

Vingt et un ans plus tard, naissait Jenny Cockell, dans une famille bourgeoise d’Angleterre. C’était une enfant solitaire, vivant dans son propre monde. Ses journées étaient remplies d’images d’une autre époque et d’un autre lieu, ses nuits hantées par un rêve terrible, rêve où elle « éprouvait l’angoisse d’une femme consciente d’être destinée à mourir avant que ses enfants ne soient élevés. Je pleurais comme elle, sa douleur était la mienne. J’avais peur pour les enfants et je me demandais avec inquiétude comment ils se débrouilleraient. Les sentiments de colère et d’injustice l’emportaient sur la souffrance de la mort elle-même. Car la mort était l’issue inéluctable de chacun de ces rêves. »

Across Time and Death est l’histoire de ces deux vies, la première se terminant avant l’heure, la seconde ayant un but : retrouver ces enfants abandonnés à leur propre sort, connaître leurs vies, voyager dans un temps révolu et guérir ces sentiments de culpabilité et de séparation. Au cours de cette quête, Jenny Cockell allait découvrir la profondeur de sa propre vie intérieure, réunir une famille longtemps dispersée et tisser pour le monde entier une histoire aussi captivante qu’un roman de science-fiction.

Quand elle était enfant, Jenny Cockell pensait que tout le monde avait connaissance des vies antérieures. Ses émotions étaient liées aux joies et aux craintes de celle qu’elle avait toujours connue sous le nom de Mary. Ses jours et ses nuits étaient peuplés d’images : la petite maison de Mary, couleur terre, protégée de la route par un mur de pierre, les hectares de terrains marécageux, le cours d’eau et le jardin potager. Mary passait beaucoup de temps à faire la cuisine. Les pommes de terre et la bouillie d’avoine composaient leur quotidien, car l’argent manquait pour acheter de la viande. A une bonne distance de marche, se trouvait un village plus important avec une gare, une boucherie et une église. Il y avait une rue bordée d’éventaires où l’on vendait des articles qu’elle ne pouvait jamais se permettre d’acheter.

Jenny avait toujours su que la période concernée s’étendait approximativement de 1898 à 1930, que c’était pendant cette période que la vie de Mary s’était déroulée. « J’étais également consciente qu’elle avait toujours vécu en Irlande. Un jour, alors que j’étais enfant, j’acquis la certitude que, si j’avais l’occasion de regarder une carte d’Irlande, je saurais intuitivement situer le village et que cela coïnciderait avec les cartes que je n’avais cessé de dessiner depuis que j’avais l’âge de tenir un crayon. Toutes les fois que j’ai essayé, j’ai toujours été attirée par un même point de la carte. Le village s’appelait Malahide et était situé juste au nord de Dublin. »

Les souvenirs les plus vifs étaient ceux relatifs aux enfants : un fils aîné d’environ 13 ans, plein d’assurance mais ne craignant pas d’exprimer sa douceur ; une fille brillante en classe, patiente et serviable à la maison ; ainsi que trois garçons plus jeunes, une très jolie petite fille blonde de 5 ans et un tout petit bébé qui venait de naître.

Elle avait des souvenirs de Mary elle-même, vêtue de corsages à manches trois-quart et de jupes de laines foncées, ses longs cheveux lisses ramenés en chignon. Dans l’une de ces scènes, elle se revoyait attendant seule, sur une jetée de bois, enveloppée dans un châle pour se protéger du froid, et scrutant la mer. Il semble qu’elle venait là souvent, mais Jenny était incapable de se rappeler qui elle attendait. A l’âge de 4 ans, Jenny demanda à sa mère pourquoi son professeur de catéchis­me ne faisait jamais allusion aux vies antérieures en parlant de la vie et de la mort. Compré­hensive, sa mère lui apprit que la ré­in­car­nation était considérée comme une croyance et non comme une certitude, et gé­né­ralement non admise en Grande-Bretagne. « Cette révélation que ma vérité n’était pas celle de tout le monde, que j’étais différente, fut un grand choc pour moi et je ne cessais de me tourmenter et de m’interroger. »

A l’âge de 8 ans, Jenny fit des rêves prémonitoires qui lui redonnèrent confiance en elle, car elle pouvait les voir se réaliser. Elle commença alors à développer son propre sens de la normalité et ne partagea plus sa vie secrète qu’avec un nombre restreint de personnes. Elle vivait la plupart du temps dans le monde de Mary. Adolescente, Jenny commença à modeler sa vie au présent. Elle poursuivit des études et devint pédicure diplômée. Elle épousa Steve, avec qui elle vit toujours, et s’installa à la périphérie d’un village. Elle eut deux enfants et mena une vie heureuse. Les incursions du passé devenaient plus rares, mais des fragments de souvenirs émergeaient parfois.

La recherche

Ses souvenirs, ses dessins d’églises et de cartes qu’elle exécutait enfant et ses nombreux rêves étaient soigneusement consignés dans des cahiers. Un jour, elle réalisa qu’elle avait maintenant le temps et la possibilité financière de se consacrer totalement à la recherche des souvenirs de Mary.

Elle reçut l’impulsion dont elle avait besoin en 1980, lorsqu’elle trouva un plan détaillé de Malahide. Pour la première fois, elle avait une preuve tangible de l’exactitude de ses propres dessins : les routes et les limites des terrains étaient placées correctement, les distances étaient à l’échelle. La gare de chemin de fer et la route de Dublin coïncidaient exactement.

Elle écrivit à des auteurs de livres sur la réincarnation, demandant conseil pour contacter les membres de la famille de Mary. Elle étudia des ouvrages consacrés à ce sujet et raconta son histoire à tous ceux qui voulaient bien l’écouter. En 1988, un hypnotiseur lui demanda de participer à une recherche sur les vies antérieures. Cela provoqua une exploration à un niveau encore plus profond. L’hypnotiseur découvrit une période de vie correspondant à la plupart des obsessions de son enfance.

De nouvelles scènes émergèrent, comme l’image matinale d’enfants excités lui faisant signe de l’extérieur. Ils maintenaient suspendu par les pattes un lapin qu’ils avaient pris au collet et qui paraissait anormalement long, distendu et effrayé. Elle sursauta et s’exclama avec surprise : « Il vit encore ! »

Elle revécut une nouvelle fois la mort de Mary. A un certain moment, elle se sentit flotter au-dessus de son corps tandis qu’elle contemplait d’en haut cette coquille vide. Elle vit son mari, près du lit, anéanti par le désespoir. Pour elle, l’hypnose avait ouvert une boîte de Pandore, expérience à la fois positive et douloureuse. « Jusqu’ici, j’avais refoulé dans un endroit reculé de ma conscience à la fois ma frustration d’être incapable de faire quoi que ce soit pour retrouver les enfants et ma colère accablante face à cette situation. J’avais dû agir ainsi pour pouvoir vivre normalement. Cependant, l’hypnose brisait toutes les barrières que j’avais érigées autour de moi pour me protéger tant bien que mal de la souffrance. Bien que je puisse toujours me remémorer et ressentir cette souffrance, j’avais tout rationalisé afin d’être capable d’assumer mon identité présente. L’intensité des souvenirs sous hypnose me laissa à vif, déchirée, vulnérable et en pleine confusion. Un terrible conflit éclata entre la préservation de mon intégrité et les exigences du passé. Du point de vue psychologique il est souvent préférable de regarder les choses en face plutôt que de les fuir, mais le traumatisme qui en résulte ne devrait pas être sous-estimé. »

En juin 1989 elle fut finalement en mesure d’aller à Malahide. Les nuits précédant le voyage furent peuplées de rêves : la petite maison avait été rasée et il en restait seulement les fondations, enfouies dans les boutons d’or et les touffes d’herbe, et elle était toujours entourée d’un groupe de personnes qui regardaient avec elle les restes de la maison.

Quand elle fut à Malahide, ses visions se confirmèrent, elle y trouva en effet son chemin sans difficulté. Elle marcha jusqu’à l’église et se retrouva devant le bâtiment qu’elle avait dessiné enfant. La boucherie était toujours là. Elle ne put retrouver sa maison, mais seulement les ruines du mur de pierre dissimulées par une haie. Derrière, les marécages avaient été asséchés lors de l’extension du village.

Des prises de contacts

C’est à partir de ce moment que la recherche commença à se concrétiser. Une équipe de la BBC, qui préparait un documentaire sur les phénomènes paranormaux, entendit parler de cette histoire et apporta son aide pour certains détails. Un cultivateur de Malahide, qui habitait près de la maison, se souvenait de la famille et communiqua enfin leur nom : Sutton, ce dont Jenny n’avait jamais pu se rappeler, et ajouta que les enfants avaient été placés dans des orphelinats. Un prêtre de Dublin retrouva l’enregistrement du baptême de six enfants Sutton : Jeffrey (1923), Philomena (1925), Christopher (1926), Francis (1928), Bridget (1929) et Elisabeth (1932). L’enregistrement des deux aînés, Sonny et Mary, ne fut jamais retrouvé.

En mars 1990, une personne contactée à Dublin retrouva le certificat de décès de Mary Sutton. Elle était décédée à l’hôpital de la Rotonde, à Dublin, le 24 octobre 1932, de gangrène gazeuse, pneumonie et toxémie. Jenny avait enfin la preuve écrite dont elle avait besoin.

Des petites annonces dans des journaux permirent de retrouver la trace du troisième enfant, Jeffrey, en Irlande. Jenny ne lui parla qu’une fois, au téléphone, et se sentit très mal à l’aise. Il lui donna néanmoins les adresses de ses trois frères : Sonny, Franck (Francis) et Christy (Christopher). Après cet appel, quelque chose avait changé. « J’étais enfin capable d’admettre sur le plan émotionnel que les enfants étaient devenus des adultes. J’avais beau savoir qu’ils devaient avoir plus de 50 ou 60 ans, il fallut ce contact concret pour me libérer de cette partie de ma mémoire qui faisait que je les considérais toujours comme les enfants qu’ils étaient jadis. Mes sentiments restaient profondément maternels, mais j’étais capable de comprendre que les « enfants » avaient maintenant leur autonomie. Je me sentais étrangement libre. »

Ensuite elle put contacter Sonny, le fils aîné, qui vivait en Angleterre. Elle lui dit qu’elle se souvenait de la famille dans ses rêves et lui décrivit la petite maison de Malahide. Sonny confirma aussitôt sa description et sembla n’avoir aucun mal à accepter l’essentiel de son récit. Il lui dit que six des huit enfants avaient survécu et que deux étaient morts en bas âge. Les frères s’étaient retrouvés en 1985, mais ils ne savaient rien de leurs sœurs. Il exprima le désir de la rencontrer et d’échanger leurs souvenirs.

Dès le début de leur conversation, Sonny accueillit chaque révélation sur son enfance avec enthousiasme et émerveillement. Quand elle lui parla du lièvre pris au piège, qui se balançait, il la regarda d’un air déconcerté et demanda : « Comment pouvez-vous savoir cela ? » Ils parlèrent de Mary attendant seule sur la jetée, à la tombée de la nuit. « Je vais vous dire pourquoi vous vous souvenez de la jetée, déclara Sonny. Quand j’étais enfant, je servais habituellement de caddie aux joueurs de golf de l’île et, à la tombée de la nuit, ma mère m’attendait sur la jetée afin que nous puissions rentrer à la maison ensemble. » Le châle qu’elle portait la protégeait de la fraîcheur de la brise marine.

Sonny évoqua son père et Jenny comprit pourquoi elle en avait effacé le souvenir. John Sutton était un ouvrier qui gagnait bien sa vie mais qui dépensait sa paye au café du village. Il maltraitait Mary et battait les enfants avec un ceinturon à boucle de cuivre. La prévoyance tranquille de Mary et son éternel manque d’argent commençaient à prendre un sens. La plupart de ses craintes concernant les enfants devaient être fondée sur la conduite de son mari et sur l’incertitude qu’elle éprouvait quant à ses capacités à prendre soin d’eux.

Des quantités de réponses

Elle eut enfin la réponse à la question qui l’avait poursuivie pendant 35 ans : « Que deviendront les enfants quand je serai morte ? » La benjamine fut prise en charge par son oncle paternel. Les autres, excepté Sonny, furent enlevés à leur père qui fut jugé inapte à s’occuper d’eux. Les garçons furent placés dans un orphelinat de frères chrétiens, les filles dans l’école d’un couvent de Dublin. Sonny resta à la maison avec son père et mena une existence misérable pendant quatre ans, travaillant de longues heures au dehors et se faisant battre continuellement. A 17 ans il entra dans l’armée, et Mary, la fille aînée, revint à la maison. Plus tard elle se maria et mourut en couches à l’âge de 24 ans.

La première fille que l’on retrouva fut Elisabeth, la plus jeune, surnommée Betty. Une petite annonce avait attiré son attention. Elle prit cela comme un cadeau du ciel, car à 17 ans, elle avait appris qu’elle avait été adoptée et cherchait depuis à retrouver la trace de sa famille. La seconde fut Philomène, surnommée Phyllis. Elle avait lu un article de journal qui décrivait une réunion des membres de la famille en Irlande et le rôle exceptionnel de Jenny. Quand Phyllis rencontra Jenny pour la première fois, elle apporta un cadeau précieux : la seule photo existante de sa mère, Mary, tenant tendrement dans ses bras une petite Phyllis âgée de 2 ans. Le mari de Bridget, la troisième fille à être identifiée, fut finalement retrouvé en Australie. La famille apprit que Bridget était décédée depuis vingt ans.

Finalement Jenny réussit à faire la connaissance de cinq de ses enfants. Jeffrey mourut en 1993, avant qu’ils n’aient pu se rencontrer. Chacun des enfants a réussi à trouver une explication personnelle au rôle de Jenny. Certains croient à la réincarnation et les autres pensent que Mary s’exprime à travers Jenny dans le but de réunir la famille. Tous ont trouvé un terrain d’entente et d’acceptation pour cette histoire.

De nouvelles visites à Malahide ont permis de retrouver des restes de la maison, que Jenny n’avait pu découvrir lors de son premier voyage. Des parties du mur de pierre longeant la route, les piliers de la porte d’entrée, les fondations et les murs à hauteur de taille sont encore intacts. Au printemps 1994, à la suite d’une tournée médiatique américaine, Jenny, Sonny et Phyllis furent invités à l’émission de télévision de Phil Donahue. Sonny, maintenant âgé de 75 ans et Phyllis de 68 ans ont reconnu avec une émotion touchante qu’ils considéraient Jenny comme leur mère. La fille de Sonny, Kathleen, née la même année que Jenny et qui était parmi le public, a admis elle aussi la possibilité que Jenny ait pu être sa grand-mère.

Une émission d’information de la télévision américaine, 20 sur 20, a réuni la famille à Malahide pour fêter le 75e anniversaire de Sonny. Quand ils se sont trouvés devant les ruines de la maison, Christy était visiblement ému de retrouver cet endroit qu’il n’avait jamais revu depuis son enfance. Se tenant à l’emplacement où il avait vu sa mère pour la dernière fois, il décrivit ses sentiments d’enfant de 6 ans : « Je me rappelle de ce jour comme si c’était hier. Je revois les deux hommes qui portaient ma mère sur une civière, la mettaient dans l’ambulance et l’emmenaient. Elle ne revint jamais. » Puis il ajouta en désignant Jenny : « Mais elle est maintenant de retour, elle est là. » Tous deux étaient au bord des larmes. La famille a désormais retrouvé la paix. Les retrouvailles sont pleines de rires et de conversations chaleureuses. Les photos des petits-enfants et arrières-petits-enfants sont échangées. Tous partagent avec Jenny un héritage inaccessible à la plupart des gens de notre époque.

Jenny elle-même a trouvé la paix et s’exprime en ces termes : « J’ai l’impression d’avoir franchi un seuil. Après avoir suivi pendant des années un chemin tortueux, où mes craintes et mes sentiments d’insuffisance me retenaient en arrière, tout autant que les difficultés réelles, j’ai atteint un point où je me sens autorisée à exprimer mes pensées et mes expériences beaucoup plus ouvertement que jamais auparavant. Cela m’a semblé étonnant de découvrir que de nombreuses personnes ont eu des expériences « étranges » dont elles n’ont pu parler par crainte du ridicule. Elle sont maintenant à même de me les raconter. Tout ceci m’incite à me demander si les expériences « paranormales » ne sont pas plus fréquentes qu’on ne le pense généralement, dans la mesure où l’on en parle pas ouvertement. »

Auteur : Bette Stockbauer, journaliste freelance associée avec Share International, basée à Red Rock, Texas (Etats-Unis).
Thématiques : spiritualité
Rubrique : Divers ()