ISRAEL-PALESTINE : JUSTICE POUR TOUS, LA SEULE VOIE VERS LA PAIX
Partage international no 313 – septembre 2014
Interview de Hanan Ashrawi par Andrea Bistrich
Le monde entier est aujourd’hui profondément troublé par l’aggravation du conflit israélo-palestinien. Nous souhaitons ici présenter ce sujet de la façon la plus équilibrée possible, en pensant à la manière dont Maitreya pourrait lui-même en parler : toute solution débouchant sur une paix durable ne peut être basée que sur la justice pour tous.
Nos correspondants et l’équipe éditoriale ont donc rassemblé des interviews, des articles et des commentaires offrant un éventail de points de vue, ainsi que des indications sur le rôle que jouent les États-Unis dans ce conflit.
Nous nous rendons compte que notre approche de cette question complexe ne peut être définitive. Benjamin Creme a déclaré à plusieurs reprises dans ses livres et dans ce magazine que s’il appartient aux hommes de trouver eux-mêmes une solution à ce conflit, seule l’intervention de Maitreya permettra à cette solution d’être mise en œuvre.
Hanan Ashrawi, universitaire et militante politique, est l’un des représentants les plus en vue de la cause palestinienne. Elle est membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et a été la porte-parole officielle de la délégation palestinienne lors des différentes négociations de paix depuis la fin des années 1980.
En 1998, elle a fondé le mouvement Miftah, qui milite pour le respect des droits de l’homme, pour la démocratie et la paix en Palestine. Elle en est la secrétaire générale.
Le Dr Ashrawi a reçu de nombreuses récompenses pour son travail, comme le Prix Olof Palme, le Prix Mahatma Gandhi pour la réconciliation et la paix, le Prix pour la Paix de Sydney, et beaucoup d’autres. Elle est également l’auteur de poèmes, de nouvelles, de livres et de nombreux articles sur la culture et la politique palestiniennes.
Andrea Bistrich l’a interviewée à deux reprises par téléphone pour Partage international, à la fin du mois d’août 2013 et au mois de juin dernier. Mme Ashrawi dressait déjà en 2013 un sombre constat de la situation qui pouvait laisser présager la crise actuelle.
Août 2013
Partage International : Pensez-vous qu’Israël est prêt à négocier ?
Hanan Ashrawi : Je pense que, comme à son habitude, Israël négocie pour ses propres intérêts, en total décalage avec la réalité du terrain, et qu’ils utilisent les négociations comme une couverture pour poursuivre leurs activités illégales et faire ce qu’ils veulent en toute impunité. Et tout cela avec la bénédiction des Américains. C’est très grave. En conséquence, ces négociations sont sans intérêt, dénuées de crédibilité parce qu’Israël fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire pour donner une chance à la paix.
PI. Quelles sont les questions que vous allez aborder à la table des négociations ?
HA. Ça fait vingt ans que la question du statut de l’Etat palestinien est à l’ordre du jour des négociations. Jérusalem, les frontières, les colonies juives, les réfugiés, la ressource en eau, la sécurité – on parle de tout ça depuis des années. Tous ces sujets n’ont plus besoin d’être négociés, il faut simplement les mettre en œuvre. Il faut mettre fin à l’occupation, retrouver les frontières de 1967 et, bien sûr, cesser toutes les actions de colonisation israéliennes, libérer les prisonniers, et respecter les engagements et les accords qu’Israël a signés sans jamais les respecter. Parler pour parler ne nous intéresse plus. Et encore moins parler uniquement des intérêts d’Israël, et leur permettre ainsi de gagner du temps. Nous avons besoin d’un calendrier contraignant. Israël doit agir d’une façon qui soit compatible avec les exigences de la paix et en accord avec le droit international.
PI. Lorsque le secrétaire général de l’Onu Ban Ki-moon s’est rendu à Jérusalem au début du mois, il a dit qu’il espérait que les deux parties, Israéliens et Palestiniens, sauront se souvenir de l’héritage de M. Rabin et accepteront une solution à deux Etats.
HA. Oui, je sais. Tout le monde parle de la solution à deux Etats, tout le monde veut la paix, mais personne n’intervient pour mettre fin aux violations des accords par les Israéliens et à leur impunité. Les mots ne suffisent plus, il faut agir et faire ce qui est décidé dans les pourparlers. Si on veut une solution à deux Etats, alors il faut que les Israéliens cessent de tout faire pour rendre non-viable un Etat palestinien. Mais personne ne fait rien.
PI. Quel est le rôle et la responsabilité de l’Onu ?
HA. L’Onu aurait dû jouer un rôle plus important depuis le début. Au lieu de cela, elle a brillé par son absence. L’Onu devrait faire respecter les résolutions qui sont prises en son sein. Après tout, elle est la source de la législation internationale, et elle devrait exprimer la volonté de la communauté internationale. Nous croyons que la reconnaissance de l’Etat palestinien, même en tant qu’observateur non membre1, est la reconnaissance de la réalité d’un Etat palestinien indépendant, souverain, et non d’un territoire occupé par les Palestiniens et contesté par Israël. Cette reconnaissance devrait également confirmer les frontières de 1967 de cet Etat avec Jérusalem comme capitale et ainsi de suite. La Palestine devrait aussi pouvoir rejoindre les organismes internationaux et avoir sa place dans le concert des nations.
L’Onu a donc un rôle important à jouer parce qu’elle représente la communauté internationale. Malheureusement, les États-Unis utilisent leur droit de veto la plupart du temps et tentent de faire pression sur d’autres pays. Pendant ce temps, Israël continue à utiliser sa force en totale impunité.
PI. Tout le monde parle de paix – mais qu’en est-il de la justice ? Que signifie ce mot dans la vie quotidienne des deux pays ? Les médias n’en parlent pas souvent.
HA. C’est exact ! La justice est la clé. Je suis heureuse que vous souleviez ce point. Les Israéliens occupent une nation indépendante – c’est illégal, c’est cruel, et c’est injuste. C’est une agression intolérable et une violation du droit international. Nous sommes une nation captive. Mais tout le monde aborde la question comme si c’était juste une question de négociation. Non, ici, il y a un peuple souverain et un envahisseur. Et tout le monde dit : « C’est facile, il faut que les deux parties se parlent. » Comment pouvez-vous parler tranquillement quand votre pays est occupé ? Quand un grand fort utilise sa puissance contre un petit faible ? On est dans l’injustice dès le départ. Il faut d’abord garantir la justice par des solutions juridiques, humaines et morales.
PI. Pensez-vous que le conflit israélo-palestinien pourrait être la cause même de l’éruption constante de la violence et de la guerre dans cette région du monde ?
HA. Le Moyen-Orient traverse une période de transition, qui, par définition, est caractérisée par une grande instabilité ; ça peut être très dangereux et l’issue n’est jamais certaine. Mais au lieu de voir les choses ainsi et d’œuvrer pour essayer de conclure un accord visant à instaurer une certaine stabilité, Israël continue de mener une politique qui aggrave l’instabilité et accentue la violence. Et qui, bien sûr, encourage l’extrémisme. La seule façon de faire face à la situation est de mettre fin à l’occupation de la Palestine et de rétablir la justice.
PI. Existe-t-il des mouvements politiques de jeunes Palestiniens qui offrent quelque espoir pour l’avenir ?
HA. Il y a des mouvements de jeunes, mais ils n’ont pas réussi à fusionner ni à faire des propositions nouvelles. Ils n’ont pas encore trouvé leur rôle et leur message. On observe une désaffection croissante chez les jeunes, qui sont profondément déçus par la situation, par les dirigeants politiques, par le processus de paix ; et bien sûr, il y a un énorme ressentiment face à l’injustice de l’occupation. Mais pour que ces sentiments se transforment en programme politique, il faudra encore du temps.
J’espère que leur réponse politique sera sage et responsable plutôt qu’une réponse violente. Mais comme vous le savez, Israël utilise la violence, et la violence appelle la violence. C’est le langage qu’Israël emploie dans la région et avec les Palestiniens.
Juin 2014
Un an après cette entrevue avec Hanan Ashrawi, Partage international a pu lui parler à nouveau pour évoquer l’actualité récente. Au cours d’une brève conversation téléphonique, le Dr Ashrawi a déclaré que la situation au Moyen-Orient est devenue explosive. Un mois plus tard, le 7 juillet, Israël entrait en guerre en bombardant et en envahissant Gaza.
PI. Lors de notre dernière conversation l’an passé, vous étiez très occupée par la préparation des négociations de paix. Elles sont maintenant à l’arrêt. Ces mois de négociations ont-ils permis d’avancer ?
HA. Non, ça a été un désastre, et un désastre coûteux. Israël a profité des négociations de paix pour construire plus de colonies ; pour voler davantage de terres, annexer Jérusalem, et tuer davantage de Palestiniens. Ces négociations ont fait beaucoup de tort aux Palestiniens. Israël a renié ses engagements et a quitté la table des négociations pour créer une situation de volatilité et pousser les Palestiniens au-delà des limites de leur endurance.
PI. Comment avez-vous réussi à mettre en place un gouvernement de coalition avec les deux factions politiques palestiniennes, dont les divergences sont profondes ?
HA. Ça fait longtemps que nous essayons de parvenir à un gouvernement de coalition nationale, et les deux parties sont finalement parvenues à un accord. Il y avait surtout une demande forte de la part du peuple palestinien.
PI. Quand le pape François a invité Shimon Peres et Mahmoud Abbas pour un sommet de la prière au Vatican il y a deux semaines, il a souhaité « ouvrir une fenêtre d’opportunité pour le monde ». A-t-il réussi ?
HA. Cette initiative a eu une signification morale, humaine, et spirituelle.
Mais elle n’a eu aucune conséquence politique ni d’effet sur le terrain. Elle n’a pas empêché Israël de violer le droit international et ne l’a pas convaincu d’adopter un comportement qui favorise la recherche de la paix. Pour Israël, ce fut juste une occasion de faire semblant de s’intéresser à la paix, alors que pendant ce temps, ses actions démontraient le contraire.
PI. A l’heure actuelle, il semble y avoir un sentiment croissant que la fin du conflit israélo-palestinien ne serait plus la clé de la paix dans la région, comme c’était le cas dans le passé. Beaucoup doutent que la création d’un Etat palestinien indépendant puisse avoir un effet sur la dynamique des événements en Syrie, en Egypte ou en Irak. Qu’en pensez-vous ?
HA. Je ne suis pas d’accord. Je pense que si on mettait fin à l’occupation israélienne en Palestine, ça apaiserait beaucoup de colère et ça calmerait beaucoup d’extrémistes dans cette région du monde. Si les Palestiniens obtenaient leur droit à l’autodétermination et leur liberté, ça changerait énormément de choses au Moyen-Orient.
1 – En novembre 2012, la Palestine a obtenu le statut d’Etat observateur non membre à l’Assemblée générale des Nations unies. Les États-Unis et Israël ont été parmi les neuf Etats qui ont voté contre cette proposition.
