Paix et alphabétisation en Palestine

Partage international no 285mai 2012

Interview de Emma Swan par Gary Dorko

Emma Swan a obtenu son diplôme en Etudes sur les questions de paix et de conflit au Collège Langara de Vancouver (Canada). Elle a vécu pendant de longues périodes dans des pays en proie à des conditions économiques et politiques difficiles comme la Palestine, la Sierra Leone et le Cambodge. En 2011, elle a créé une bibliothèque en Palestine. Gary Dorko l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Pour quelles raisons êtes-vous allée en Palestine et avez-vous créé une bibliothèque dans un des camps de réfugiés de Cisjordanie ?
Emma Swan : Bien que j’aie consacré une année à étudier le conflit palestinien dans le cadre de mes études, je n’arrivais pas à concevoir intellectuellement ce qui se passait. C’est ce qui m’a incité à travailler dans cette région du monde. L’idée de cette bibliothèque est venue petit à petit.
Au début, j’avais décidé d’aller en Palestine pour enseigner l’anglais au centre Karama, qui dispense des cours gratuits de lecture et d’écriture en anglais à des femmes et des enfants du camp de réfugiés de Deheishe. Mais je me suis rendue compte que si beaucoup de femmes quittaient ce programme en sachant lire et écrire elles perdaient ces connaissances au bout d’un an. Il ne sert à rien de prendre des cours si on n’a pas ensuite accès à des livres, des magazines et de la littérature en général. Ouvrir une bibliothèque tombait sous le sens.

PI. La bibliothèque que vous avez créée est bilingue – anglais et arabe. Comment avez-vous choisi les livres ?
ES. Les livres que nous avions initialement étaient en anglais, et nous avons acheté des livres en arabe sur place. Pour les enfants, nous avons essayé de trouver des livres en anglais qui n’étaient pas culturellement imprégnés par des valeurs occidentales qui auraient été insultantes ou inappropriées pour les enfants d’un camp de réfugiés. Initialement nous avons pensé aux livres en rapport avec la paix ou le processus de paix, mais Yasser, le directeur, a insisté pour laisser la politique en dehors du Centre Karama. Il voulait que ce soit un endroit pour jouer, lire et écrire et qui ne rappelle pas le conflit qui les forçait à vivre dans ce camp de réfugiés.

PI. Quels sont les difficultés rencontrées lorsqu’on crée une bibliothèque dans les Territoires occupés ?
ES. Le financement est le principal enjeu, avec également les contrôles très stricts sur les entrées de marchandises en Cisjordanie. Il existe de nombreux cas de bénévoles qui se sont vu refuser l’entrée et à qui on a confisqué leur matériel éducatif.

PI. Alors, ce n’est pas illégal d’amener des livres, mais les forces israéliennes peuvent les confisquer aux check-points ?
ES. Oui. Nous avions environ 420 livres dans de très grandes valises à roulettes remplies au maximum. Ils n’avaient qu’à ouvrir les valises pour voir ce qu’elles contenaient, mais nous avons réussi à passer. Nous avons eu de la chance, contrairement à d’autres.

PI. Vous êtes arrivée avec des livres anglais et ensuite vous êtes allée à Jérusalem-Est acheter des livres arabes, ce qui impliquait que vous deviez passer par plusieurs check-points avec vos livres.
ES. Nous faisions cela environ une fois par semaine. Le camp de réfugiés est juste à côté de Bethléem, à environ trente minutes de voiture de Jérusalem-Est. La sécurité est toujours renforcée lorsqu’on quitte la Cisjordanie, car on entre alors en Israël. Ils fouillent tout et veulent savoir pourquoi vous êtes en Cisjordanie et pourquoi vous voulez entrer en Israël. Nous quittions toujours la Cisjordanie sans rien emporter, c’était relativement simple. Et nous avions toujours affaire à des soldats différents aux check-points, alors ils ne se méfiaient pas. Lorsque nous quittions le camp de réfugiés ou que nous revenions plus tard avec des livres, nous leurs disions que nous allions à Bethléem pour nous rendre sur le lieu de la Nativité.

PI. Comment enfants et adultes ont-ils accueilli la bibliothèque ?
ES. C’était beau de voir la réaction des enfants lorsqu’ils réalisaient qu’ils pouvaient ramener des livres chez eux. Chaque matin, les enfants enthousiastes faisaient la queue en vous faisant une bise sur la joue et en vous parlant avec excitation des nouveaux mots qu’ils avaient appris. Parfois, alors que je marchais dans le camp, des parents venaient vers moi et me remerciaient pour la bibliothèque, racontant comment leur fils ou leur fille lisait chaque jour des livres. Il y a un certain nombre d’adolescents qui fréquentent le Centre. L’un d’entre eux va à l’Université de Bethléem et un autre est passé par le programme d’alphabétisation du Centre. Lorsque je suis partie, ils venaient apporter leur aide à la bibliothèque quatre fois par semaine. Nous devons maintenant trouver un ou une bibliothécaire à plein temps. En ce moment, nous n’avons pas le budget requis mais c’est mon principal objectif lorsque je reviendrai : être en mesure d’embaucher quelqu’un pour un contrat d’un an. Je voudrais également enrichir la bibliothèque de 1 000 livres.

PI. Comment ferez-vous pour mettre les 1 000 livres dans vos valises ?
ES. (Rires.) Non, je ferai la navette avec l’Egypte. J’ai un ami en Egypte qui habite près de la frontière avec Gaza. Alors j’irai en avion au Caire acheter les livres. Je les stockerai chez mon ami et je ferai chaque semaine l’aller-retour entre l’Egypte et la Cisjordanie en en rapportant à chaque fois.

PI. Comment Yasser en est-il venu à ouvrir ce Centre ?
ES. Il dit que cela le choquait de voir sa famille maltraitée. Il n’est pas né dans le camp, mais beaucoup de ses nièces et de ses neveux y sont nés et ne sont jamais sortis du camp. Il évoque ses souvenirs d’enfance en Palestine, lorsqu’il jouait dehors, qu’il grimpait dans les oliviers. Il voit ces enfants qui grandissent dans ce camp surpeuplé. Il n’y a nulle part où jouer au football, ou taper dans un ballon, il n’y a pas assez d’espace. Initialement, il voulait juste que le Centre soit un lopin de terre où les enfants puissant jouer et juste être des gamins comme les autres. A partir de là, son Centre s’est développé et il a proposé d’autres activités, collecté des fonds pour acheter des ballons de football et un jeu de badminton. Ensuite des enseignants se sont portés volontaires pour donner des leçons de lecture après leur journée de travail.

PI. Quelles perspectives l’apprentissage de la lecture et de l’écriture offre-t-il aux enfants ?
ES. Bien qu’ils aient quotidiennement de nombreux obstacles à surmonter, en comblant leur retard scolaire ils seront mieux armés pour trouver un emploi. Savoir lire et écrire vous permet également d’accéder à d’autres modes de pensée, élargit votre horizon, votre vision du monde. Par exemple, les gamins lisaient un livre illustré pour enfants sur la vie de Nelson Mandela. Ils ont adoré et demandé : « Cet homme existe-t-il vraiment ? » parce qu’ils n’avaient jamais entendu parler de lui. Un autre livre avait pour titre Les Enfants dans la Paix, et traitait du sujet de jeunes activistes. Une jeune fille tuée à Gaza, Rachel Corey, était dans ce livre et ils voyaient comment ces jeunes gens agissaient dans le monde. Ils n’étaient pas riches ni célèbres mais ils étaient informés et dénonçaient des choses avec lesquelles ils n’étaient pas d’accord ; on peut espérer que cela inspirera les enfants du camp. S’éduquer développe également l’esprit critique des enfants, ce qui peut les aider à surmonter leur frustration. Yasser s’était alarmé de l’augmentation du nombre de femmes commettant des attentats suicides à la bombe et il avait attribué cela au fait qu’un grand nombre d’entre elles n’étaient pas éduquées.

PI. Le programme d’alphabétisation permettra-t-il aux enfants de poursuivre leurs études à un plus haut niveau ?
ES. Tout à fait. Des opportunités existent mais elles sont très limitées. Des places sont prévues pour les étudiants arabes dans les écoles israéliennes, mais à cause des inégalités structurelles et de la violence que subissent chaque jour les étudiants arabes, ils n’arrivent plus à remplir les places disponibles et le taux d’échec dans les écoles israéliennes est d’environ 50 %.

PI. Vous étudiez actuellement la paix et la sécurité. Dans quel domaine pensez-vous travailler après vos études ?
ES. Je prépare une maîtrise en Sécurité humaine et de la paix. Avant ce projet en Palestine, je travaillais dans une école de la Sierra Leone dédiée à la réintégration des enfants soldats. J’ai écrit un rapport pour l’école sur les enfants soldats filles, leur situation après le conflit et un programme que j’appelle DDR ‑ désarmement, démobilisation et réintégration. Ce programme me tient à cœur. Les programmes actuels ne tiennent pas toujours compte des besoins de la personne. Ils sont conçus pour traiter le problème dans sa globalité mais pas au niveau individuel. Alors, lorsque j’aurai mon diplôme, j’espère travailler avec des jeunes touchés par un conflit et chercher à développer une approche plus holistique de la réintégration, une approche qui tienne compte des besoins culturels et individuels.

PI. Comment voyez-vous une sortie au conflit en Palestine ?
ES. Depuis mon retour au Canada, je voudrais parler aux gens de la situation en Palestine. Mais, lorsque vous parlez de quelque chose qui ressemble à l’apartheid, cela fait peur aux gens. A tel point que je pense que c’est une des raisons pour lesquelles cette situation dure depuis si longtemps. Nous devons reconnaître cette situation : donner un nom à ce qui se passe. Je pense que lorsque nous aurons fait cela, un dialogue s’établira au sein de la communauté internationale qui mènera, espérons le, à une solution pacifique. Lorsque j’utilise le mot apartheid, les gens frémissent. Si c’est de l’apartheid, alors nous ne pouvons pas accepter cela : les Nations unies ont été très claires à ce sujet. Il est important d’être informé et de réaliser que c’est ce qui se passe en Palestine. Les gens ont tendance à considérer que ce conflit qui dure depuis toujours n’est que d’ordre religieux. Ils pensent : « Je ne suis pas musulman. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas de cette partie du monde, alors je ne peux pas avoir d’opinion sur le sujet. » J’estime que cette façon de penser est dangereuse et permet au conflit de continuer.

Pour plus d’informations : www.karama.org

Palestine Auteur : Gary Dorko,
Thématiques : éducation
Rubrique : Entretien ()