Nous sommes tous un

Human Flow : le dernier film d’Ai Weiwei

Partage international no 350octobre 2017

par Elisa Graf

L’humanité assiste actuellement aux déplacements de population les plus massifs jamais connus. Selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 65,6 millions de personnes à travers le monde ont été contraintes de quitter leur foyer, ce qui est sans précédent. Près de 22,5 millions d’entre elles sont des réfugiés dont plus de la moitié sont des enfants de moins de 18 ans. Depuis 2010, le conflit syrien a produit à lui seul plus de 5,5 millions de réfugiés.

L’ampleur et les conséquences de cette énorme tragédie humaine sont telles que la plupart des gens sont incapables de l’appréhender. C’est ce qui a motivé Ai Weiwei, l’artiste chinois le plus connu de nos jours, à utiliser le langage de l’image pour exposer cette situation critique. Son nouveau film, Human Flow (Marée humaine) sortira dans les salles le 13 octobre 2017.

Les gens se sentent indifférents et impuissants face aux images des migrants lors de leurs dangereux périples par terre ou par mer, a déclaré Ai Weiwei à l’Associated Press, à Venise. « Vous vous rendez compte que cela n’a pas de sens. […] Alors vous vous déconnectez car la crise vous dépasse, vous ne pouvez rien faire. »

Né en Chine alors que son père était lui-même réfugié, il affirme : « A l’époque, j’étais très jeune mais j’ai compris les bassesses de l’humanité, et à quel point les choses pouvaient mal tourner. Je sens que j’en fais partie, dit-il au sujet de la crise des migrants. Je les connais si bien. Ils sont une partie de moi. »

L’artiste s’est souvent servi de son œuvre pour lutter contre l’indifférence et attirer l’attention sur la crise des réfugiés. En 2016, il a enveloppé les colonnes du Konzerthaus de Berlin de 14 000 gilets de sauvetage orange vif abandonnés par les migrants débarquant sur l’île grecque de Lesbos, après leur périlleuse traversée de la Méditerranée.

Avec une équipe de tournage de plus de 200 personnes, Human Flow se rend dans 23 pays différents pour mettre en lumière l’ampleur de la crise des réfugiés et sa puissance déshumanisante pour créer ce que le critique David Erlich appelle : « Une description épique de la migration de masse qui fait comprendre comment un déficit de compassion provient souvent d’un manque d’imagination.

Plus le film documentaire progresse, moins il devient politique, ajoute D. Erlich. Ai Weiwei accorde peu d’interviews mais une de ses citations flotte au-dessus de chacun de ses plans : « Etre réfugié est plus qu’un statut politique. C’est une cruauté qui touche l’être humain dans tous ses aspects. Vous le dépouillez de tout ce qui rendait sa vie non seulement supportable mais qui lui donnait un sens à bien des égards. »

D. Erlich poursuit : « Plus nous braquons nos regards sur des gens qui grelottent dans un camp en périphérie de la France, ou qui traversent péniblement les marécages bordant la frontière hongroise, ou qui attendent une nourriture qui a du mal à arriver dans un camp de fortune au bord d’une ligne de chemin de fer bruyante, plus nous apprécions les plans éclatés du cinéaste qui sautent d’un pays à l’autre comme au hasard, plutôt que de suivre un flot unique de réfugiés d’un pays à l’autre. Ces personnes vivent sans perspectives, ce qui veut dire qu’elles ne vivent pas réellement. »

Par ailleurs, le film met en évidence le paradoxe de la construction de murs contre l’immigration, à une époque où tout est connecté : « Non seulement les murs sont inhumains, ils sont complètement dépassés », affirme D. Erlich. Selon lui certains des passages du film les plus intéressants sont ceux où l’on voit des réfugiés échanger des vidéos sur YouTube et trouver comment contourner les obstacles qu’ils rencontrent. Alors qu’il est aisé de se représenter la civilisation comme quelque chose de statique, D. Erlich fait remarquer que même si les différents camps de réfugiés se mélangent au cours des 140 minutes du film, « c’est comme si le film était paralysé par la banalité de son thème principal : on est frappé par la preuve irréfutable du fait que le monde rétrécit ; les populations sont déplacées et les peuples de cultures différentes doivent apprendre à vivre ensemble. » D. Erlich conclut : « Il n’y a pas d’autre option. Préparez-vous en conséquence […] Déterminez une politique d’immigration durable, sinon cela ne fonctionnera pas. »

Ai Weiwei espère que les politiciens verront le film, et règlent le problème « non seulement pour ne pas esquiver la situation, ni pour élever des frontières, ni pour dire il y a eux et il y a nous, mais plutôt pour constater que nous tous sommes un ».

« L’Histoire nous dit de négocier pour trouver la meilleure solution, a-t-il déclaré. Et je pense que c’est possible car toutes les politiques sont conçues par des êtres humains, et au fond de notre cœur nous avons cette compassion et la capacité de rendre la vie de chacun plus agréable. »

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : washingtonpost.com ; indiewire.com
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Rubrique : Divers ()