Nous avons tous de la valeur

Partage international no 206octobre 2005

par Michiko Ishikawa

J'ai rencontré Giri Sequoya à Berkeley en juillet 2005, lors d'une conférence du Network of Spiritual Progressives Conférence (Réseau des Progressistes spirituels). Elle avait exposé dans un atelier sur la pratique de la non-violence son expérience de terrain auprès de paysannes vivant dans les villages déshérités de l'Inde du Sud. Sa famille appartient à la classe moyenne supérieure et à la caste brahmane, façon traditionaliste. Très tôt, elle fut profondément frappée par l'injustice et la discrimination dont étaient victimes les gens de castes inférieures et économiquement défavorisés.

Alors qu'elle avait neuf ans, sa servante, ayant eu un enfant, avait demandé à sa grand-mère de le bénir en le touchant ; celle-ci ayant refusé avec mépris – c'était un « intouchable » –, Giri alla aussitôt lui porter des vêtements qu'avait porté son frère bébé, et demanda à le prendre dans les bras, ainsi qu'à boire et à manger. Sa grand-mère, horrifiée, entreprit de la purifier, en la baignant et brûlant ses vêtements. Giri lui demanda comment elle allait s'y prendre pour l'intérieur de son corps, puisqu'elle avait pris de la nourriture impure. Ajoutant, à peine sèche, et pour faire bonne mesure : « Tu dis que le bébé est intouchable, mais il est aussi beau et doux que mon frère. »

Le pouvoir économique aux femmes

Giri partit de chez elle vers 1970, à 19 ans, encore célibataire parce que refusant d'accepter un « mariage arrangé ». Elle fut de la sorte très vite confrontée à la dure réalité de la condition féminine dans un pays où les hommes se considèrent comme ayant un droit de propriété sur les femmes. Ne bénéficiant d'aucune protection masculine, elle apprit rapidement les règles élémentaires de survie, notamment en se familiarisant avec les lois et le système judiciaire. Entre 1986 et 1995, elle travailla dans la section « développement » de nombreuses ONG, et plus spécialement dans tout ce qui touchait à la vie des femmes et des enfants – à qui elle apprenait à respecter tous les êtres humains, sans égard à leur sexe, leur caste et leur race.

En 1992, dans le cadre de son travail pour l'ONG Anitra (Asian Network for Innovative Training, Research and Action – Réseau asiatique pour l'action, la formation et la recherche innovantes), elle recueillit les traditions orales sur les plantes et les arbres médicinaux auprès des vieilles villageoises vivant entre les Etats de Tamil Nadu et d'Andhra Pradesh. Mais son enquête prit rapidement un autre tour car, devant cette jeune femme volontaire et attentive, elles n'ont pas tardé à aborder leurs problèmes : leurs dotes dilapidées, que ce soit sous forme de bijoux, d'argent ou de vaches ; les salaires gagnés dans les rizières, qu'elles devaient reverser jusqu'à la moindre roupie à leurs maris, qui s'en servaient pour acheter de l'alcool – illégal, de fabrication artisanale, et vendu dans des bouteilles en plastiques aux villageois pauvres, pour le plus grand malheur de leurs familles et de l'économie du village et au bénéfice de la police et des détenteurs de l'autorité gouvernementale, impliqués jusqu'au cou dans ce trafic.

Giri s'est alors aperçue qu'il fallait que les femmes s'emparent du pouvoir économique. Elle leur en montra les perspectives et les encouragea à changer radicalement leurs vies. « Nous avons formé une communauté (sanga) de femmes. Chacun des foyers du village (environ 45) devait y être représenté par une femme. S'il n'y avait pas de femme adulte, une fillette scolarisée de quatre ans pouvait faire l'affaire. » Elles s'employèrent à prélever une petite partie des légumes de leurs potagers, pour les vendre discrètement. Mais vu l'exiguïté de leur logement (une hutte), il leur fallait cacher l'argent dans leur soutien-gorge qu'il fallait tenir hors de portée de leurs maris ! La situation devenant risquée, et difficilement tenable, elles eurent l'idée d'ouvrir un compte bancaire. Ce qu'elles ne pouvaient faire sans l'aval de leurs époux. Giri s'est alors tournée vers un responsable de secteur (qui comportait cinq ou six villages) de l'Anitra pour obtenir une signature. Ce responsable a pour fonction d'aider l'économie villageoise, mais il n'était pas très chaud, par peur de perdre son emploi. Il refusa même de la recevoir. Elle s'assit alors devant les toilettes jusqu'à ce qu'il change d'avis. Elle lui expliqua qu'il était de son devoir de favoriser la vie économique du village. Impressionné par ses connaissances juridiques, il finit par signer le formulaire : la communauté avait un compte bancaire.

Chacun des foyers étant considéré comme membre, trois femmes le cosignèrent. « Il fallait voir comment ces femmes, en apprenant qu'elles disposaient d'un compte, se mirent à danser, à chanter. Elles se sentaient en mesure de participer activement à la vie du pays. » Ce succès les a changées. Elles n'avaient aucune éducation, ne pouvaient même pas écrire leurs noms, mais elles étaient pleines de confiance en elles-mêmes. Elles déposaient chaque semaine l'argent qu'elles avaient pu épargner.

Lorsque le relevé de compte fit apparaître un dépôt de 1 000 roupies et des versements réguliers, elles purent obtenir un prêt de 3 000 roupies. « Nous avons alors décidé d'acheter des poules. Toutes les maisons en avaient au moins une et pouvaient produire des œufs. Elles achetèrent ensuite des coqs pour avoir plus de poules, d'œufs et de volailles à vendre. Puis des chèvres, propriétés de tout le village ; tous les foyers finirent par en avoir au moins une. A mesure que nos finances s'amélioraient et que nous prenions davantage confiance en nous, l'attitude des hommes a commencé à changer. Ils se sont mis à nous regarder avec une espèce de « crainte ». Avec comme conséquence, d'augmenter le problème de l'alcoolisme, que les femmes durent prendre en mains. Car le fait de voir celles-ci s'émanciper les plongeaient dans un profond désarroi. Elles n'avaient pas l'habitude de leur dire de cesser de boire, ou de refuser de coucher avec eux, car elles risquaient d'être battues ou violées. » Les villageoises prirent conscience que si elles ne pouvaient empêcher leurs hommes de boire, elles pouvaient au moins empêcher l'alcool d'entrer dans le village. Elles entreprirent un dharna (un sit-in silencieux et non-violent) sur le chemin qui reliait le village à la route principale. Elles se divisèrent en deux groupes de garde, assurant alternativement l'action tandis que l'autre s'occupait des tâches domestiques et fermières. « Nous avons étendu notre linge et nos grains à sécher, nous nous sommes assises pour nous occuper des cheveux de nos enfants ou empêcher les vaches de manger nos graines. Les enfants jouaient autour de nous. »

« Lorsque les camions d'alcool sont arrivés, les chauffeurs nous ont demandé le chemin du village. Nous leur avons répondu : « Désolé, mais nous ne pouvons enlever tous ces vêtements. Il y en a qui appartiennent à d'autres femmes du village. Il faut qu'on aille les chercher. Pourquoi ne descendez-vous pas de votre camion pour marcher, leur dit-on sur un ton innocent et amical. » C'étaient des fonctionnaires qui étaient en pleine illégalité et ne pouvaient donc pas foncer dans les rangs de femmes et d'enfants. Ils n'eurent pas d'autre choix que d'aller dans un autre village.

Les hommes, n'ayant plus leurs quotas d'alcool hebdomadaire, nous en voulaient beaucoup. Ils se rendirent donc dans d'autres villages, où les femmes usèrent de la même technique. Une technique qui fit tache d'huile puisque, lorsque Giri partit en 1995, sept villages avaient ainsi mis fin à ce trafic.

Face à la confiance, à la position de force et au pouvoir économique qu'avaient acquis les femmes, les responsables (masculins) du village comprirent qu'il leur fallait faire la paix avec elles. Lorsqu'ils leur demandèrent ce qu'ils devaient faire en geste d'amitié, elles répondirent qu'elles voulaient avoir une représentante dans le panchâyat (sorte de conseil composé de cinq anciens, qui gère les affaires du village) et qu'elles ne voulaient plus que les services gouvernementaux, y compris la police, pénètrent dans le village, sauf après en avoir obtenu la permission – le panchâyat pouvant lui-même se charger de régler les litiges et les différends. Elles voulaient, de plus, être de véritables partenaires des hommes, y compris en matière économique. Ceux-ci ayant accédé à ces revendications, le village ressuscita le Panchâyat Raj, ancienne instance d'autogouvernement, pour limiter les risques de corruption. Cette institution s'est depuis étendue à d'autres villages et, selon Giri, continue à se répandre dans l'ensemble de l'Inde.

Aujourd'hui, Giri vit en Australie, mais elle retourne chaque année en Inde pour travailler avec de jeunes femmes et des enfants, en particulier avec des étudiantes qui souhaitent faire carrière dans le « travail social ». Elle leur apprend à être autonomes, à être elles-mêmes tout en vivant dans les cadres culturels de leur société.

Projet Alternatives à la violence

Aujourd'hui, Giri Sequoya collabore bénévolement au Project Alternatives to Violence (PAV – Projet alternatives à la violence). Sa sensibilité à la notion d'égalité l'a poussée très vite à s'intéresser à cette initiative. Elle va là où on l'invite. Elle a ainsi dirigé près de 600 ateliers dans les prisons, dans des communautés variées un peu partout à travers le monde (Etats-Unis, G.-B., Canada, etc.).

Le PAV est né en 1975 dans la prison new-yorkaise de Green Haven. Un groupe de détenus condamnés à perpétuité, ayant remarqué le taux élevé de récidives parmi les jeunes de même communauté qu'eux, essayèrent de rentrer en contact avec eux (seuls ou en bandes) pour les amener à ne plus gâcher leurs vies ainsi. Devant la difficulté de l'entreprise, ils firent appel à des Quakers, avec qui ils organisèrent des ateliers de « résolution de conflit ». Ce programme rencontra un tel succès qu'il ne tarda pas à s'étendre à de nombreux autres établissements pénitentiaires, en Amérique et dans une quarantaine de pays. Ces ateliers durent trois jours pleins. On y apprend concrètement (discussion de cas, jeux de rôles, etc.) à gérer les tensions entre individus.

Le principal objectif de Giri, c'est d'aider les détenus à reconnaître leur valeur, leur dignité d'êtres humains, « la beauté qui est la leur en tant qu'enfants de Dieu ». Une fois cette prise de conscience faite, ils l'étendront automatiquement aux autres personnes de leur entourage.

Elle explique comment se déroule un atelier : « Le premier jour, nous avons une séance non directive, où chacun explique pourquoi il est venu. Par exemple : « Je suis là parce que mon juge de l'application des peines me l'a recommandé. » A quoi nous leur répondons qu'étant nous-mêmes des volontaires, nous souhaitons qu'ils viennent ici parce qu'ils le veulent eux-mêmes vraiment, non parce qu'on le leur a recommandé. Qu'ils peuvent partir quand ils veulent, s'ils s'aperçoivent que cet atelier ne leur convient pas. A la fin de la première journée, généralement, la plupart veulent continuer. Nous ne leur parlons pas de ce pour quoi et à quelle peine ils ont été condamnés. Ce qui les a amenés en prison ne m'intéresse pas, dit-elle. Ce qui m'intéresse, c'est que ce sont des êtres humains. Je veux voir le bien en chaque personne. C'est quand on voit ce qu'il y a de bien en nous et qu'on honore la beauté de chaque être que l'on commence à communiquer, à coopérer les uns avec les autres, et que naît en nous un sentiment de confiance en la communauté. »

« Je leur demande : « Combien, parmi vous, aiment le conflit ? Combien, parmi vous, aimeraient vivre une vie sans conflit, une vie paisible, aimante, merveilleuse ? » Tout le monde lève la main. Je leur demande alors : « Qui aime regarder des films ou des émissions, lire des livres où il n'y a pas de conflit, qui montrent une belle famille, une maman et un papa avec une jolie fille et un garçon sympathique, sans conflit ? Regarderiez-vous ce genre de film ? Non, il faut qu'il y ait un méchant, une intrigue. Donc, vous aimez le conflit. C'est lui qui pimente votre vie. Pas de conflit, pas de vie possible. Le conflit n'est pas mauvais, mais il faut apprendre la manière de le régler. Par exemple, supposons que moi et mon mari ayons une discussion, et que la colère me gagne. Je peux prendre une hache et lui couper la tête. Fin du problème. Mais est-ce vraiment le cas ? Je n'ai fait que me créer un autre problème autrement plus grave. Je compterai les barreaux de ma cellule. Est-ce vraiment une vie ? Comment donc puis-je résoudre le conflit de façon à ce que je puisse vivre avec moi-même, vous avec vous-mêmes et que nous puissions vivre tous ensemble comme des amis, ayant surmonté le différend qui nous opposait ? Plus nous travaillons ensemble sur le conflit, plus le lien qui nous unit se resserre. Face à une situation conflictuelle, il faut s'arrêter un moment pour se dire : « J'ai besoin d'être en sécurité. L'autre également. Il faut y parvenir ensemble. » C'est ce que nous allons apprendre à faire, et vous pouvez m'y aider. » Ils me demandent alors comment. Je leur réponds : « Parce que vous êtes ici. Vous avez commis un assassinat. Pas moi. C'est pourquoi vous avez une expérience que je n'ai pas. Dites-moi quoi faire. Dites-moi ce que je dois faire quand je me sens des envies de meurtre sur mon mari, pour que je n'aille pas en prison. » Ils élaborent des stratégies alternatives à la violence. Mais ils ne s'en rendent pas compte parce que je ne fais que leur parler, que je les tire de leur esprit. »

Giri évoque ce détenu qui lui avait demandé de raconter son histoire à tous ceux qu'elle visiterait. Il avait été condamné pour un crime particulièrement violent et mis en isolement. Quand il vint à l'atelier, c'était la première fois depuis trois ans qu'il rencontrait autant de personnes à la fois. Il ne fut d'abord pas très communicatif. Il était assis, le dos au mur, à côté de la porte. Sa posture, ses gestes, tout démontrait qu'il ne se sentait pas en sécurité ; mais il a participé à la totalité de la session.

Son changement fut spectaculaire. Peu après l'atelier, on l'informa que le juge qui l'avait condamné devait venir le voir. Il avait contre lui une haine féroce, un violent désir de le gifler. Il s'est arrangé pour se procurer un couteau, l'aiguiser et, l'ayant dissimulé dans sa manche, il se mit à le guetter sur le pas de sa cellule. Il ressassait sa rancune, revoyait les images du tribunal : le regard des jurés, les procureurs et les plaignants s'adressant à lui comme si c'était la lie de la terre, et le juge le regardant du haut de son siège. A ce moment, une surveillante passa devant lui, par hasard. Elle n'avait aucune idée de ce qui se passait dans sa tête. Elle lui dit, sur un ton cordial : « Bravo, Johnny, je vois que vous allez à cet atelier du PAV. Je suis très contente que vous preniez votre vie en mains. C'est merveilleux ! » Aussitôt, les souvenirs de l'atelier vinrent remplacer ses pensées de vengeance. Il se rappela comme tous avaient eu quelque chose de positif à dire sur lui. A la fin du stage, les participants créent une affiche mettant en lumière les points forts de chacun d'entre eux, chacun écrit avec une encre de couleur un commentaire positif sur tous les autres. « Je suis un être humain d'une valeur inestimable, se dit-il alors. Si je tue le juge, ma vie sera encore pire. » Et il cassa son couteau.

« Ce que j'admire le plus, dans le Jésus historique, déclare Giri, c'est qu'il a vécu sa vie comme un exemple. L'exemple, c'est ce que voient les gens. Mes enfants ne voient pas combien de fois je vais à l'église, mais ils voient la façon dont je traite un enfant qui pleure sur la route. Si mes actes ne parlent pas, mes paroles sont creuses. Nous sommes tous des êtes humains ; chacun de nous est d'une valeur inestimable, et pour toujours.

Nous devons vivre dans le respect d'autrui. Ma fille m'avait dit, quand elle avait neuf ans, alors que nous parlions de la guerre du Golfe, que chaque être humain, chaque vie, ressemble à une pièce de puzzle de couleur et de forme différentes. Chacune est nécessaire au tout. Tuer quelqu'un, c'est détruire une pièce du puzzle ; on ne pourra plus avoir l'image complète. Une pièce située dans un coin de ce puzzle ne verra jamais celle qui est dans le coin opposé, mais que l'une manque, et l'on ne pourra le recomposer complètement. »

 

 

Inde Auteur : Michiko Ishikawa, collaboratrice de Share International demeurant à Berkeley (Etats-Unis).
Sources : www.avp in-ternational.org ; gsequoya@iinet.net.au
Thématiques : Société, femmes, Économie, éducation
Rubrique : Divers ()