Partage international no 353 – février 2018
par Corné Quartel
Au cours de l’histoire, de grandes âmes ont permis à l’humanité d’approfondir sa perception de la réalité. Elles ont su saisir un aspect plus élevé d’une vérité spirituelle et lui donner forme – une formule mathématique ou chimique, une œuvre musicale ou une peinture – montrant ainsi la voie et inspirant l’humanité à évoluer dans certaines directions.
Voulant supprimer les subventions aux activités artistiques et marchandiser ce qu’ils appellent « l’industrie créative », des politiciens conservateurs ont récemment posé la question : « Quelle est l’utilité de l’art ? A quoi est-il bon ? » On pourrait tout aussi bien demander « à quoi sert la beauté ? ou quelle est la raison d’être de l’amour ? » La question vaut néanmoins la peine d’être examinée. Ironie de la situation, ces dernières décennies l’art est devenu la plus grande industrie non réglementée (mise à part celle de la drogue), le commerce de l’art contemporain pesant environ 18 milliards de dollars par an.
L’art n’est-il pas vital à la culture d’une civilisation ? Il est intéressant de noter que les enseignements de l’Agni Yoga (cf. le livre Hiérarchie) ainsi que Nicholas Roerich interprètent la culture comme « cult-ur », c’est-à-dire comme le culte de ur, mot sanskrit désignant la lumière. La culture peut être définie comme un ensemble cohérent de valeurs immatérielles, graduellement réfléchies dans toutes les structures plus concrètes de la société qui forment une civilisation : la politique, l’économie, l’éducation et les structures sociales. Cela prend du temps. William Ogburn1, appelle cela le « décalage culturel ». Peut-on avancer que l’émergence de l’art moderne au XXe siècle, en rupture avec les formes traditionnelles dans lesquelles la beauté était censée se manifester, implique que la transformation de notre civilisation est imminente ?
Malheureusement, depuis les années 1980 notre culture – chaque domaine de la société – a souffert de l’expansion des forces du marché et du matérialisme. Dans le monde de l’art, le résultat fut une attention trop grande à l’aspect forme.
Ces dernières décennies, la marchandisation a affecté l’ensemble du monde de l’art et influence la façon dont l’art est fait, vendu, montré et par-dessus tout la façon dont il est vécu. L’art est devenu un investissement, et avec l’adoption de stratégies de marketing les prix ont flambé. De nos jours, les musées n’ont pas la moindre chance d’acquérir des œuvres d’art. Ils se retrouvent de plus en plus dépendants d’investisseurs et de gestionnaires de fonds spéculatifs dans le choix des œuvres à exposer et à mettre en avant. Mais la valeur d’une œuvre devrait-elle être définie par son prix ? Les musées sont devenus des marques, des institutions utilisant des stratégies marketing comme celle du « choc de la nouveauté ». Selon le critique d’art Robert Hughes : « Appréhendée comme un spectacle, l’œuvre d’art est déconnectée de tout contexte réel et perd sa signification. »
Ce qui distingue le grand art de la plupart de l’art contemporain, c’est qu’il se définit par son sens et non par sa forme. Des œuvres de musique ou de peinture peuvent être dépassées techniquement, mais restent pertinentes parce que nous répondons à leur signification et à leur beauté intérieure. Les gens réagissent à l’énergie des peintures de Rembrandt. Il pouvait peindre l’homme de la rue et lui donner l’étoffe du Christ, et ses derniers autoportraits incarnent l’âme. L’ancien directeur du Metropolitan Museum of Art (New York), Philippe de Montebello, affirmait : « Certaines œuvres, telle la Joconde, sont si véritablement transcendantes que nous n’avons aucun droit de les utiliser comme des marchandises. »
L’art est l’expression de la réalité telle que vécue par l’artiste. Plus il est évolué, plus sa perception de cette réalité sera fine et plus grande sera sa capacité à mettre cela en forme.
Penchons-nous brièvement sur quelques maîtres modernes. Par leur structure de rayons2, certains artistes comme Picasso ou Matisse vivent la réalité de façon plus terrestre et pratique, créant de la beauté en réponse à l’aspect extérieur de la vie, et dominent avec habilité l’aspect formel. D’autres, à l’instar de Rothko, sont plus en phase avec la vie intérieure. Enfin, Kandinsky, Mondrian, Malevich, Klee et Benjamin Creme introduisent les enseignements de la Sagesse éternelle dans le monde de l’art.
Considéré par beaucoup comme le peintre moderne le plus prolifique et le plus influent, Picasso était un initié du second degré ; l’inspiration de son âme du 7e rayon lui permettait de maintenir discipline, concentration et rythme. Son mental de 1er rayon de Volonté lui permettait de détruire les formes existantes de la peinture et de ne pas rester prisonnier d’un style. Matisse était également un initié du second degré et ami de Picasso, mais avec une âme de 3e rayon d’Intelligence active. Tous deux ont appliqué avec habileté des lois qui reflètent la beauté, et présenté cela sous de nouvelles formes, abstraites.
Point d’évolution et rayons de certains artistes :
Sri Chinmoy : A : 2 ; P : 4 ; M : 1 ; As : 6 ; Ph : 3. NE : 4.0
Creme, Benjamin : A : 2 ; P : 4 ; M : 1 ; As : 4 ; Ph : 3. NE : 3.5
Kandinsky, Wassily A : 7 ; P : 4 ; M : 4 ; As : 4 ; Ph : 7. NE : 1.6
Klee, Paul : A : 4 ; P : 2 ; M : 4 ; As : 6 ; Ph : 3. NE : 2.0
Léonard de Vinci : A : 4 ; P : 2 ; M : 4 ; As : 6 ; Ph : 3. NE : 4.4
Matisse, Henri : A : 3 ; P : 6 ; M : 1 ; As : 4 ; Ph : 7. NE : 2.4
Picasso, Pablo : A : 7 ; P : 4 ; M : 1 ; As : 6 ; Ph : 3. NE : 2.4
Rembrandt van Rijn A : 2 ; P : 4 ; M : 3 ; As : 4 ; Ph : 7. NE : 3.0
Rothko, Mark : A : 2 ; P : 4 ; M : 4 ; As : 6 ; Ph : 3. NE : 1.8
A : âme ; P : personnalité ; M : corps mental ; As : corps astral ; Ph : corps physique ; NE : niveau d’évolution.
Pour le célèbre critique d’art Hans den Hartog-Jager, il existe de claires indications d’un retour du sublime dans l’art. Dans son livre Le sublime, la fin de la beauté et un nouveau début (néerlandais, non traduit) il mentionne par exemple Olafur Eliasson ou James Turrel. Mais les grands artistes de notre époque ne sont peut-être pas encore reconnus par le grand public. Deux peintres se détachent, d’après moi : Benjamin Creme (1922-2016) avec son art ésotérique, et Sri Chinmoy (1931-2007) par ses puissants élans spontanés venus du cœur. Sri Chinmoy était enseignant spirituel, musicien, compositeur, poète et peintre. Initié du 4e degré et disciple de Maitreya, avec une âme de 2e rayon (d’Amour-Sagesse) il était enclin à enseigner, tout comme le fut Benjamin Creme dans sa vie exemplaire de service – en tant que fondateur et rédacteur en chef de Share International, messager de l’espoir et porte-parole de Maitreya, en tant que mentor inspirant tous ses co-workers dans le monde, et bien sûr, en tant que peintre. Peintre moderne au début de sa vie, il montrait déjà une maîtrise remarquable (et reconnue) dans l’utilisation de la couleur, des formes stylisées et des compositions abstraites analogues à Klee, Picasso et Matisse. Benjamin Creme ajoutait à cela une éloquence puissante et une sensibilité aux gens et aux situations. Ses portraits dégagent une rare combinaison de puissance et de tendresse. Ses peintures ésotériques, denses de sens, ont présenté au monde une sorte d’art spirituel tout à fait nouveau, profondément symbolique, exprimant dans un style révolutionnaire la vie intérieure et les enseignements de la Sagesse éternelle. Inspiré et adombré par son Maître, ses peintures sont chargées de vibrations et fournissent un outil galvanisant pour la méditation et la contemplation.
La consolation du grand art, c’est qu’il peut nous montrer une autre réalité, une beauté sublime, le royaume de l’âme : l’harmonie, la joie, l’unité, un plus grand dessein, l’amour et l’intelligence – une réalité magnifique que nous devons aspirer à refléter dans notre monde physique quotidien, pour que notre civilisation évolue.
Le monde est en train d’accoucher et l’art peut être bénéfique, bien que la crise spirituelle de l’humanité se résolve principalement dans les champs politiques et économiques. Quand nous ressentons la beauté, tout comme quand nous ressentons l’amour ou la gratitude, nous sentons faire partie d’un tout plus grand que nous. En fin de compte, c’est exactement ce dépassement de la séparation dont on a besoin plus que tout en ces temps éprouvants.
1. William Ogburn : sociologue américain et éducateur, connu pour sa théorie du « décalage culturel », c’est-à-dire le temps nécessaire à la société pour s’ajuster à des changements, technologiques ou autres.
2. Les 7 rayons sont sept courants primordiaux et archétypaux d’énergie, qui constituent tout ce qui existe. Voir la Mission de Maitreya, tome I et III, par B. Creme, pour plus d’informations et une liste d’initiés avec leur structure de rayons.
Auteur : Corné Quartel, artiste, designer et collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
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Rubrique : Divers ()
