Partage international no 181 – septembre 2003
par Oren Medicks
Israel
Un groupe d’Israéliens, de Palestiniens et de pacifistes de différentes nationalités vivant ensemble dans une oliveraie, en plein territoire palestinien : peut-être est-il nécessaire d’être Israélien pour comprendre à quel point cette situation est invraisemblable.
Des Palestiniens et des Israéliens qui, le soir, cherchent ensemble du bois pour allumer le feu, après avoir passé la journée ensemble à confectionner des panneaux d’information ; qui font la vaisselle sous un minuscule filet d’eau en provenance d’une vieille bouteille de coca toute cabossée, car il n’y a pas d’eau courante ; et qui prennent ensemble leur tour de garde, assis tranquillement côte à côte, sans autre crainte qu’un assaut éventuel de l’armée israélienne.
Aucun israélien ne pourrait imaginer une telle situation sans frissonner de terreur : se retrouver entouré de Palestiniens en plein cœur du pays de l’Antifada, sans soldat israélien pour le protéger ! Pas un n’accepterait de courir un tel danger s’il n’y était forcé. Il y a deux mois, même ceux qui se trouvent actuellement dans cette oliveraie, ou qui y ont passé quelques jours, n’auraient jamais cru s’engager un jour volontairement dans une telle aventure.
A l’origine de cette dernière se trouve un ordre de confiscation que reçut Nazeeh, un fermier de Mas’ha, petit village palestinien. Les autorités israéliennes voulaient le priver de 95 % de sa terre afin de prolonger ce qu’elles appellent la « zone de séparation », qu’elles présentent au public israélien comme une mesure raisonnable de sécurité destinée à séparer les Palestiniens des Israéliens (en réalité, elle ne fait que séparer certains Palestiniens de leur terre).
Comme tous les autres villages palestiniens, Mas’ha est déjà séparé de la vie normale par des amas de terre et de pierres destinés à empêcher tout véhicule d’entrer dans le village – ou d’en sortir. Survivre dans des conditions aussi inhumaines relève déjà de l’héroïsme. Aussi Nazeeh se rendit-il compte aussitôt que perdre sa terre signifierait la mort pour lui-même et ses sept enfants.
Pour nous qui vivons dans des pays souverains et pouvons nous déplacer comme bon nous semble, il est presque impossible d’imaginer le terrible sentiment d’impuissance et de frustration qu’éprouvent ceux qui sont confrontés à une puissance qui joue avec leur vie et qui, en réalité, ne désire qu’une chose : les voir disparaître. Accablé, Nazeeh examina tout de même le petit nombre d’options qui s’offraient à lui. Engager des poursuites judiciaires ? Mais avec quel argent ? De toute façon, les chances d’un Palestinien devant la justice israélienne étaient plus que minces. Organiser une manifestation ? Elle serait immédiatement dispersée par une volée de balles – en caoutchouc dans le meilleur des cas, réelles dans le pire. Alerter les médias ? Personne ne s’intéresserait au calvaire d’une famille palestinienne, elles sont trop nombreuses dans ce cas.
Alors Nazeeh, cet homme habitué à travailler 16 heures par jour, pieds nus, depuis l’âge de cinq ans, ne put contenir sa peine et sa colère. Il dit à sa femme : « Ne m’attends pas. Il ne me reste que quelques jours, tout au plus quelques semaines, avant que les bulldozers rasent mon oliveraie. Je veux y passer tout ce temps. » Il prit de l’eau, un peu de café et de sucre, deux paquets de cigarettes qu’il avait roulées lui-même avec du tabac bon marché, et partit.
Peu à peu, l’histoire de Nazeeh fit le tour du village, puis, franchissant les barrages routiers, parvint à un groupe multinational de pacifistes militants qui résidaient dans un village voisin, et qui contactèrent des pacifistes militants israéliens.
Puis, ces gens se rendirent sur place. Tout d’abord en petit nombre, seulement pour quelques heures, mais bientôt certains décidèrent de séjourner un ou plusieurs jours : une tente fut alors dressée dans l’oliveraie et se transforma rapidement en symbole de résistance à la confiscation. Les gens confectionnèrent des panneaux d’information illustrés de photos et de cartes. Les médias commencèrent à leur rendre visite : Nazeeh – et sa tente – étaient devenus dignes des journaux.
Deux mois ont passé. Pendant ce temps, Nazeeh n’a pas quitté son oliveraie plus de quelques heures. Et quelque 500 Israéliens et pacifistes militants de plusieurs pays y ont passé une ou plusieurs nuits – ce qui a sans doute changé à jamais leur façon de voir les choses.
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