Les véritables enjeux de l’éducation

Un livre de Alfie Kohn

Partage international no 147novembre 2000

par Gerard Aartsen

A la question de savoir si la fraction 4/11 est inférieure ou supérieure à 5/13, très peu de parents ou d’enseignants sont en mesure de donner une réponse juste. C’est ce qu’affirme l’écrivain et conférencier Alfie Kohn, dans son dernier livre : The Schools Our Children Deserve : Moving Beyond tradi-tional Classrooms and « Tougher Standards » (les Ecoles que méritent nos enfants : dépasser l’école traditionnelle et ses « normes de plus en plus musclées »), avant de donner sa réponse : « Qui s’en soucie ? » Et pourtant, les élèves sont précisément préparés à répondre à ce genre de question.

En 1983, l’administration Reagan publia A Nation at Risk (une Nation en danger), rapport alarmant sur l’état du système scolaire nord-américain, qui relança le débat sur le lien entre la mauvaise forme de l’économie américaine et l’éducation traditionnelle provoquée par des idées progressistes en matière d’apprentissage et d’enseignement.

Ancien enseignant, Alfie Kohn passe au peigne fin la littérature pédagogique disponible pour déterminer s’il existe réellement, aux Etats-Unis, un lobby éducatif monolithique cherchant à supplanter une méthode d’enseignement traditionnelle qui a fait ses preuves, en faveur d’expérimentations dites progressistes. Constatant au contraire que les écoles américaines sont traditionnelles jusqu’à l’absurde, il retourne l’argument populaire qui souhaiterait une école renouant avec « l’enseignement des bases », en déclarant que si les élèves manquent de dispositions pour apprendre, c’est le résultat d’une pédagogie trop traditionnelle. Etant donné la persistance de ces croyances et pratiques traditionnelles dans l’enseignement, Alfie Kohn soutient que la demande actuelle pour des normes plus strictes véhicule nombre de suppositions fantaisistes concernant le rôle spécifique de l’école, la nature et les causes de l’échec, et le mode d’apprentissage, tout en ignorant presque complètement le point de vue des élèves eux-mêmes et l’impact de ces méthodes sur leur aptitude à étudier. D’autre part, il constate une réorientation du secteur éducatif vers le privé, à en juger par le nombre disproportionné de dirigeants de sociétés invités à collaborer à la réforme de l’éducation aux Etats-Unis. Aussi lance-t-il cet avertissement : « Lorsque le monde des affaires se mêle d’éducation, ses préoccupations visent davantage à maximiser ses propres intérêts – en préparant les jeunes au marché du travail – plutôt qu’à tenir compte de l’intérêt des étudiants. »

Une démystification en cinq points

Avant d’exposer les conditions les plus adaptées pour un apprentissage optimal des enfants, A. Kohn démonte minutieusement cinq hypothèses fondamentales à l’origine de l’acharnement mis à promulguer des normes toujours plus élevées, et à tenir l’école pour responsable des résultats aux examens.

1. La motivation – A. Kohn cite les conclusions de nombreuses études, selon lesquelles la préoccupation de cette « vieille école » pour les notes et les examens gène en réalité la curiosité innée et le désir d’apprendre des enfants. L’effet de la notation sur leur motivation est encore plus désastreux quand les notes servent à les classer, ce qui entraîne le désintérêt des élèves qui préfèrent se mettre en quête d’objectifs moindres en termes de compétition pour obtenir si possible la note la plus élevée avec le moindre investissement en travail – éventuellement sans que n’intervienne la moindre notion d’études. « Si la compétition, affirme A. Kohn, était un produit de consommation plutôt qu’une idéologie, elle aurait été depuis longtemps retirée de la vente. »

2. L’enseignement et l’apprentissage – Non seulement la « vieille école » ignore les conséquences de l’importance excessive accordée aux résultats, mais elle recèle un autre point faible dans sa façon de définir l’enseignement et l’apprentissage. Dans la salle de classe traditionnelle, l’enseignement implique généralement une instruction directe et une absorption passive de sujets cloisonnés, détachés de leur contexte, alors que l’expérience spécifique de l’apprentissage est, dans le meilleur des cas, fragmentée. Les maîtres s’appuient sur le pouvoir corrupteur des « A » qu’ils peuvent octroyer, brandissant volontiers la menace d’un « F » pour motiver les élèves ; aussi, en réponse aux politiciens, aux hommes d’affaires et aux parents, qui se plaignent de ce que les enfants n’étudient pas assez, A. Kohn s’exclame : « Voyez comment vous les traitez ! »

3. L’évaluation – Le débat sur l’amélioration de l’éducation, aux Etats-Unis, est basé sur les résultats de tests standardisés conçus pour évaluer le niveau de mémorisation des élèves concernant ce que A. Kohn qualifie d’un « tas de faits et de procédés de base ». Ces tests ont pour principal objectif de déterminer si les jeunes ont été correctement conditionnés à ces mêmes examens, plutôt que de mesurer leur esprit critique et leur soif de savoir. A. Kohn les accuse de contribuer à aggraver le phénomène de compétition dominant dans la culture nord américaine, de démotiver la majorité de ceux qui n’excellent pas en classe, et d’inciter les enseignants et les administrateurs à tricher sur les programmes afin de rehausser le classement de leurs établissements. « Au mieux, de bons résultats scolaires, pour une école ou un district, ne signifient rien de probant. Au pire, ils donnent matière à s’inquiéter, si l’on considère la pédagogie impliquée dans le processus. »

4. La réforme scolaire – Sous la pression du mouvement pour des normes plus musclées, de plus en plus d’écoles sont tenues pour responsables des résultats de leurs élèves ; ce qui signifie qu’elles doivent se montrer toujours plus « compétitives » et « efficaces » dans leur transmission d’un programme spécifique. Aussi ces établissements en viennent-ils à traiter les enfants comme de simples ouvriers, spéculant sur leur rendement et les méthodes les plus aptes à satisfaire les quotas.

5. L’amélioration – A. Kohn affirme que dans ce contexte, l’amélioration des conditions d’étude ne comporte aucun changement pour les élèves, si ce n’est que la pression est plus forte et que les chiffres des abandons scolaires sont en hausse ; l’école ne permet plus l’épanouissement intellectuel de ses étudiants et leur appropriation d’une expérience d’apprentissage authentique.

Une véritable éducation

S’opposant à la pratique en vigueur qui classe les jeunes selon des profils bien déterminés, l’auteur pose cette question cruciale : « Est-ce que nous envoyons nos enfants en classe pour leur bénéfice personnel ou pour l’intérêt que notre société pourra retirer de leur éducation ? » Si nous répondons « les deux », alors nous devrions nous faire une idée plus claire de la nature de ces bénéfices individuels ou sociaux, et décider si nous choisissons de privilégier des valeurs humaines ou économiques. Au terme d’une analyse de ces valeurs, A. Kohn nous fait partager sa vision des choses : « Je pense que l’école devrait aller au-delà des académies et s’attacher à produire des penseurs, et non des réceptacles de savoir ambulants. Sa mission devrait être de contribuer à la création d’une éthique du questionnement, au perfectionnement de l’art d’enseigner et d’apprendre, et au respect des besoins et des intérêts de l’enfant au présent, sans oublier les préoccupations humanistes légitimes à propos de l’avenir. L’école doit dépasser le statu quo, se préoccuper d’enseignement et cesser d’être un centre de tri et de sélection. » L’école traditionnelle se confond avec des objectifs que nombre d’entre nous jugeraient les moins ambitieux, les moins séduisants et les moins profitables pour nos enfants.

Plutôt que de viser des résultats, les réformateurs feraient mieux de guider les dispositions naturelles des enfants pour l’étude. A ce sujet, A. Kohn cite Deborah Meier, fondatrice d’une petite école démocratique à New York : « Il n’est pas nécessaire d’inspirer aux enfants la passion d’apprendre, mais l’empêcher de s’éteindre. » « La meilleure façon de s’y prendre, déclare A. Kohn, consiste à poser des questions qui impliquent vraiment les élèves et stimulent leur désir d’exploration et de savoir. » Il illustre l’argument par l’exemple suivant, qui pointe les motivations réelles des enfants : les élèves d’une classe primaire, dont le maître avait volontairement laissé les murs sans décoration, décident d’y accrocher leurs propres productions, leurs projets, sous forme de maquettes de papier bleu. Mais cela ne fut possible qu’à condition de soigneusement en mesurer les dimensions : ce qui nécessita d’acquérir des rudiments du calcul des fractions. Revenant sur l’importance de la question de maîtriser les fractions, A. Kohn conclue en soulignant que « ce professeur avait imposé ce que l’on pourrait appeler la leçon sur les fractions la plus efficace qui soit. »

L’école que méritent nos enfants est une solide plaidoirie pour une meilleure éducation, qui permettrait aux élèves une réelle compréhension des idées, le développement de leur esprit critique, de leur créativité et de leur capacité de mettre en application des savoir-faire, selon différents objectifs. Une éducation qui favoriserait la mémoire sur le long terme de faits et techniques pertinents, basés sur la curiosité naturelle des enfants. Dans un récent article pour le Washington Post, A. Kohn résumait ainsi sa vision du système éducatif : « La meilleure méthode d’enseignement découle de la prise de conscience que les individus sont des étudiants actifs. Dans une classe de ce genre, les élèves prennent constamment des décisions et deviennent les acteurs de leur propre éducation[…]. Ils apprennent encore des faits et des techniques, mais dans un contexte et une finalité spécifiques. Ce sont leurs questions qui guident leur programme scolaire. »

Alfie Kohn porte ses objections contre la « vieille école » et son système de classement et d’examens normalisés bien plus loin que les limites du système scolaire américain. Son livre remplace la vision traditionnelle de l’enseignement et de l’apprentissage par une vision approfondie et pleine de compassion, encourageant l’espoir pour l’avenir de l’école et, au-delà, pour celui de la communauté humaine.

Alfie Kohn, The Schools Our Children Deserve : Moving Beyond Traditional Classrooms and « Tougher Standards ». Houston Mifflin, Boston, 1999.

Auteur : Gerard Aartsen, enseignant, auteur et collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : éducation
Rubrique : Compte rendu de lecture ()