Les pionniers de la justice et de la paix

Prix Nobel alternatif 2008

Partage international no 243novembre 2008

Communément appelé en français « Prix Nobel alternatif », le « Right Livelihood Awards » (RLA) a été créé en 1980 par Jakob von Uexkull, philatéliste suédois-allemand qui a vendu sa collection de timbres pour financer cette initiative. Le RLA est décerné chaque année dans l’enceinte du Parlement suédois et a pour but « d’honorer et de soutenir ceux qui offrent des réponses pratiques et exemplaires aux défis les plus urgents du moment » et dont le travail aurait pu être ignoré par le Comité du prix Nobel.

Les récipiendaires du prix 2008 sont : deux militants indiens qui ont consacré leur vie à améliorer la condition sociale des intouchables et des paysans pauvres et sans terre ; une femme somalienne qui a favorisé la paix dans son pays en encourageant la participation des femmes au processus de paix ; une femme médecin née en Suisse qui aide les femmes victimes d’abus sexuels dans des régions en crise ; une journaliste de radio et de télévision américaine qui fournit des informations politiques indépendantes.

Krishnammal et Sankaralingam Jagannathan et leur organisation Lafti (De la terre pour des laboureurs libres) ont reçu ce prix en hommage à « deux longues vies consacrées à mettre en pratique la vision de justice sociale et de développement humain durable de Gandhi ».

Dès le début des années 1950, ce couple a œuvré avec le mouvement de redistribution des terres de l’Inde, qui a permis la distribution de millions d’acres de terre aux paysans sans terre de plusieurs Etats indiens. En 1981, le couple a fondé Lafti pour faciliter les négociations entre propriétaires et paysans sans terre, afin d’obtenir des prêts permettant à ces paysans d’acheter des terres à des prix raisonnables, et pour les aider à cultiver de manière coopérative afin qu’ils parviennent à rembourser ces prêts. Les progrès ont d’abord été lents, les banques refusant de financer et les taxes sur l’enregistrement de petites parcelles de terre étant exorbitantes. Cependant, K. Jagannathan a réussi à vaincre les obstacles politiques et bureaucratiques. En 2007, Lafti avait pu transférer 13 000 acres à environ 13 000 familles.

Lafti gère également des industries de village, par exemple de tissage de tapis, de corderie, de menuiserie, de maçonnerie, de pêche, et offre des cours d’informatique et autres à des enfants dalits (Indiens de basse caste). Avant l’existence de Lafti, la terre où vivaient les laboureurs ne leur appartenait pas et ils en étaient facilement expulsés par les propriétaires ou par le gouvernement, sous prétexte d’aménagements à y effectuer. Grâce aux efforts de Lafti, le gouvernement indien a promulgué une loi décrétant que la terre où un laboureur possédait une paillote devenait sa propriété légale.

Asha Hagi, parlementaire somalienne, a été récompensée pour ses efforts de paix dans son pays natal en animant, à ses propres risques, la participation féminine aux processus de paix et de réconciliation. En 1992, elle a cofondé le groupe Save Somali Women and Children (SSWC) (Sauvons les femmes et les enfants somaliens), pour contribuer à créer une Somalie sûre et viable en aidant les femmes à surmonter l’exclusion, la violence et la pauvreté dans leurs communautés.

En 2000, au cours des pourparlers de paix en vue de mettre fin à la guerre civile en Somalie, Asha Hagi a cofondé le Sixième Clan, groupe de femmes venant compléter les cinq autres clans traditionnels somaliens à prédominance masculine. C’était la première fois que les femmes étaient représentées dans un processus de paix en Somalie. Asha Hagi a joué un rôle similaire entre 2002 et 2004, lors d’autres pourparlers de paix qui ont donné naissance au gouvernement fédéral de transition et au Parlement fédéral de transition, dont elle est devenue membre. Dans les deux cas, la participation des femmes aux pourparlers de paix a joué un rôle crucial dans le succès des négociations.

Le 6e Clan a contribué à l’obtention d’une représentation féminine de 12 % au sein du Parlement fédéral de transition, à la création d’un ministère de la Famille, à l’égalité des sexes au sein du gouvernement, et à la promulgation d’un décret, par le premier ministre, assurant une représentation féminine de 30 % au sein des conseils régionaux et nationaux, des commissions nationales et des comités locaux.

En décembre 2006, les événements en Somalie ont pris un tour dramatique. Avec le soutien d’une faction du gouvernement somalien, l’armée éthiopienne a pris le contrôle de Mogadiscio, la capitale somalienne, causant la mort de plus d’un millier de personnes et des destructions massives. En avril 2007, plus de 350 000 personnes avaient fui la ville.

Asha Hagi s’est ouvertement prononcée contre ces événements. La situation actuelle l’empêche de retourner à Mogadiscio, et elle réside maintenant à Nairobi (Kenya). Toutefois, son organisation, SSWC, continue de distribuer aliments et trousses sanitaires aux femmes et aux enfants de Mogadiscio.

Depuis mai 2008, Asha Hagi participe au dialogue de paix parrainé par les Nations unies et réunissant les divers groupes concernés par la gouvernance somalienne. Elle y insiste sur la nécessité d’une réconciliation et d’un processus politique inclusif et non violent. Son rôle demande du courage et l’expose à un danger considérable.

Monika Hauser, gynécologue d’origine italienne ayant grandi en Suisse, a été honorée pour son « inlassable engagement à travailler avec les femmes victimes des pires violences sexuelles dans quelques-uns des pays les plus dangereux au monde, et à faire campagne pour qu’elles reçoivent une reconnaissance sociale et des indemnisations ». Elle a fondé le groupe Medica Mondiale, basé à Cologne (Allemagne), et qui travaille à prévenir et punir la violence sexuelle contre les femmes et les filles en temps de guerre et à venir en aide aux survivantes.

Monika Hauser et ses collègues sont venus en aide à plus de 70 000 femmes et filles traumatisées par la guerre et l’après-guerre dans des zones de crises telles que la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la République démocratique du Congo, le Libéria et l’Afghanistan, souvent au risque même de leur propre sécurité.

A la fin de 1992, Monika Hauser, révoltée par les récits des médias sur la violence subie par les femmes de Bosnie, a regroupé une équipe de vingt experts bosniaques et réuni les fonds nécessaires au transport d’équipements au-delà des lignes de front, en vue d’établir des cliniques et un centre thérapeutique pour femmes, Medica Zenica, au cœur même de ce pays ravagé par la guerre.

Toutes ces activités ont permis à Medica Mondiale d’évoluer petit à petit. Le groupe a une double stratégie de soutien professionnel individuel et de défense des droits de l’homme. Ainsi, il met en place des structures locales durables pour venir en aide aux victimes de violences sexuelles en temps de guerre et des centres interdisciplinaires de consultation et de thérapie. De plus, il s’occupe de former et d’entraîner des équipes de travailleurs locaux professionnels et de défendre politiquement les droits des femmes.

Depuis sa formation, Medica Mondiale s’est employé à faire reconnaître la violence sexuelle en temps de guerre comme crime de guerre ainsi qu’à poursuivre en justice ceux qui l’ont exercée, et à remédier au stigmate social et à la marginalisation des victimes.

Amy Goodman, journaliste américaine, fondatrice et animatrice de l’émission de radio et de télévision Democracy Now !, a été récompensée pour sa pratique d’un « journalisme politique vraiment indépendant, qui fait entendre à des millions de gens des voix alternatives souvent exclues des médias grand public ».

Democracy Now ! s’intéresse à des sujets insuffisamment développés ou même ignorés par les médias traditionnels, comme les informations internationales ou les mouvements pour la paix aux Etats-Unis. Il offre une couverture indépendante et inhabituelle sur la guerre et la paix, les politiques intérieure et extérieure des Etats-Unis, ainsi que sur les luttes pour la justice sociale, raciale, économique, hommes-femmes et environnementale aux Etats-Unis et ailleurs.

Democracy Now ! est le programme d’informations indépendantes qui affiche la plus forte croissance aux Etats-Unis. Il est diffusé par plus de 700 stations de radio et de télévision satellitaires et câblées en Amérique du Nord, touchant ainsi des millions de personnes autour du globe.

Amy Goodman qualifie Democracy Now ! de « journalisme à effet percolateur » parce que ses reportages sont souvent repris par les médias traditionnels et que ses invités sont souvent interviewés par d’autres médias après être apparus à Democracy Now !


Sources : www.rightlivelihood.org
Thématiques : Sciences et santé, Société, éducation
Rubrique : Divers ()