Les failles du XXIe siècle

Partage international no 133septembre 1999

Interview de Harlan Cleveland par Monte Leach

Politologue et haut fonctionnaire, Harlan Cleveland est président de l’Académie mondiale des arts et des sciences. Il fut auparavant secrétaire d’Etat adjoint, ambassadeur des Etats-Unis à l’Otan et président d’université. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur la fonction directoriale et les relations internationales.

Partage international : A la demande de la Commission européenne, vous avez récemment publié un article, en collaboration avec le futurologue Mark Luyckx, qui aboutit à des conclusions surprenantes sur le rôle de la religion dans le futur. Pouvez-vous nous donner des précisions ?
Harlan Cleveland : S’il est vrai que la religion jouera un rôle de plus en plus prépondérant dans les affaires du monde au XXIe siècle – comme l’a affirmé, juste avant sa mort en 1976, André Malraux, écrivain et ministre français de la Culture de 1960 à 1969 – alors quels types de conflits sont-ils les plus susceptibles de se produire dans les années à venir ?
Nous pensons que la faille va se situer au cœur de chacune des grandes religions, essentiellement entre ceux qui, à divers titres, sont qualifiés de fondamentalistes – qui accordent à leur tradition une importance dominante et qualifient d’infidèles et d’égarés tous ceux qui n’adhèrent pas à cette tradition – et les « transmodernes », qui pensent que les anciennes traditions et la quête spirituelle actuelle conduisent à une tolérance accrue envers les différentes formes que revêt la quête de Dieu.
En réalité, près d’un quart de la population adulte des Etats-Unis entre dans la catégorie que je nomme la « spiritualité inorganisée ». Ces personnes ressentent un lien avec un pouvoir supérieur – Dieu, Allah, ou d’autres noms, en fonction de leur façon de s’exprimer et de leurs traditions – mais elles n’éprouvent pas le besoin d’avoir des mollahs, des rabbins ou des prêtres comme intermédiaires, principe qui est à la base de toutes les religions organisées. Les adeptes de cette composante spirituelle non organisée de la population s’interrogent de plus en plus sur la manière d’adapter cette quête de Dieu sans bafouer les autres formes de foi. La règle serait que personne ne proclame : « J’ai trouvé la vérité, maintenant on peut stopper toutes les recherches. » Il s’agit d’une manière d’envisager comment vivre parfaitement en paix dans un monde pluraliste.

PI. Dire que l’une des failles du futur sera au cœur des traditions religieuses constitue une conclusion surprenante. Si nous examinons certains conflits qui éclatent dans le monde, nous observons des luttes entre les laïcs et les religieux, ou bien entre les religions. Je pense en particulier à des pays comme l’Algérie, le Soudan, Israël, l’Irlande du Nord.
HC. Cette facette s’est révélée à moi de manière plutôt brutale, lors d’un voyage au Sri Lanka. J’ai rencontré là-bas un moine bouddhiste d’origine américaine, très enclin à la contemplation. Et lorsque j’ai rejoint Colombo, la capitale, j’ai lu dans les journaux que des personnes se réclamant du bouddhisme avaient répandu du sarin, un gaz toxique, dans le métro de Tokyo. Dans les deux cas, les personnes se disent bouddhistes. Et ce jeune homme, en Israël, qui a assassiné Yitzhak Rabin. Comparez-le, par exemple, aux étudiants du Séminaire théologique juif de New York. Et comparez également le militant chrétien de droite du Parti républicain, aux Etats-Unis, avec la plupart des autres chrétiens de ce même pays, qui n’apprécient pas vraiment d’avoir comme porte-parole le révérend Pat Robertson.
Le groupe transmoderne ne représente encore qu’une minorité, qui grandit toutefois rapidement. Ce que j’appelle la nouvelle faille, la faille du XXIe siècle, a pour source l’opposition au modernisme qu’expriment tant les fondamentalistes que les transmodernes, d’une manière différente et pour des motifs distincts. Mais ces groupes sont aussi en désaccord entre eux. Il est important de se représenter le futur ainsi, et non d’anticiper simplement les conflits entre chrétiens et musulmans, par exemple.

PI. Pour être clair, lorsque vous employez le terme « prémoderne », c’est pour qualifier un point de vue fondamentaliste. La vision « moderne » serait plus laïque, fondée sur des principes scientifiques.
HC. Oui, soutenue par le piédestal de la raison, érodée au cours de ce siècle par la réalisation que la recherche scientifique et les innovations technologiques ne produisent pas que des miracles et des changements positifs, mais ont également provoqué des dégâts considérables, une pollution et des maladies sans précédent.
Dans ce contexte, les transmodernes s’essaient à introduire une certaine dose de spiritualité non rationaliste. On le voit dans la communauté scientifique. Les partisans de la théologie du chaos déclarent qu’ils ne peuvent diriger leur pensée d’un point à un autre par des moyens rationnels, et pourtant, ils ont conscience que c’est ce qu’ils doivent faire. La pensée transmoderne remet aussi de plus en plus en question la pyramide administrative et les modes de pensée hiérarchisés en matière de gestion. Nous assistons à une montée en puissance des systèmes « sans pilote », comme Internet, ou le système monétaire international. Et une partie du problème consiste à trouver un moyen de gérer ces systèmes.
Une composante importante de la tendance transmoderne, est le changementd’attitude envers les femmes, qui acquièrent un statut nouveau dans le monde.

PI. Comment résoudre ce conflit entre prémoderne et transmoderne ?
HC. Développer une grande tolérance, car la tolérance permet d’éviter les conflits.

Le dialogue entre les nations

PI. Vous vous êtes exprimé sur l’ouverture du dialogue entre les pays occidentaux et les pays en voie de développement. Pourquoi considérez-vous cette ouverture si importante ? Et sur quoi reposerait ce dialogue ?
HC. C’est une méthode pour mieux se comprendre, pour qu’ils ne nous considèrent pas comme des êtres différents, et pour que nous ne voyons pas en eux des citoyens du monde de second ordre.

PI. Dans votre rapport, vous avez écrit que nous pourrions entamer ce dialogue avec la philosophie suivante : « Nous sommes les produits d’une société industrielle, laïque, mais nous réalisons que nous ne pouvons plus envisager la politique sans prendre en compte la question du sens, la spiritualité et l’identité culturelle. Nous vous demandons donc de vous joindre à nous dans un effort sérieux pour prévoir un avenir mutuellement avantageux pour nos sociétés. Dans cette optique, chacun devra laisser de côté ses complexes de supériorité, ses intolérances, qu’elles soient fondées sur le rationalisme scientifique ou la tradition spirituelle, ainsi que ses rêves de voir sa propre opinion dominer le monde. » Comment cette approche peut-elle servir de fondement à un dialogue mondial ?
HC. C’est une approche de la manière dont les Européens et les Américains devraient parler aux pays arabes du Moyen-Orient, aux Indonésiens, aux Indiens, aux Chinois et autres peuples éloignés. Si, dans le cadre d’une politique extérieure européenne, ils pouvaient approcher le monde avec cette optique, ce serait un progrès énorme. En fait, ce dont se plaignent de nombreux fondamentalistes, ou tout au moins leurs penseurs, ne repose pas sur une base religieuse. Ils se plaignent de la modernité, des effets de l’industrialisation. Nous pouvons modérer sensiblement ce point de vue avec ce type d’approche. Mais elle nécessite une forte remise en question pour admettre que nous faisons preuve d’un complexe de supériorité et que nous ferions mieux de nous en débarrasser.

PI. Quels sujets aborderiez-vous ?
HC. Pour les Européens, je pense que cela s’applique en particulier à leurs politiques d’immigration qui se sont resserrées ces temps derniers. Les Allemands ont renvoyé les Turcs chez eux. Pour les Français, officiellement l’Algérie était un département, comme un Etat à l’intérieur du pays. De nombreux Algériens vivant à Paris ont la nationalité française, mais la France essaie de trouver des moyens de rendre ces gens hors la loi, ce qui en fait des ennemis.

La révolution juste

PI. Comment voyez-vous les composantes prémodernes et transmodernes s’accorder ? Comment pourront-elles accepter le modernisme qu’elles rejettent à divers titres ?
HC. C’est la chose importante en elle-même – le fait qu’elles tendent toutes deux à rejeter de plus en plus ouvertement et rationnellement la conception moderne du monde, qui est essentiellement un produit de l’ère industrielle. La révolution de l’information fournit de nombreuses opportunités à ces opposants à la modernité pour trouver des terrains d’entente. L’une des choses que la révolution de l’information peut faire pour le monde, c’est de le rendre plus juste, car lorsque les gens sont éduqués, ils sont capables d’utiliser la ressource principale du monde, qui est l’information. Mais cette ressource ne ressemble pas aux autres. Ce n’est pas une ressource rare, sujette à la pénurie. Plus on l’utilise, plus elle s’étoffe. Elle n’aboutit pas à l’échange, mais au partage.

PI. Lorsque je pense à la révolution de l’information, j’imagine difficilement les mollahs d’Iran y participer depuis leurs écrans d’ordinateurs.
HC. Je pense qu’ils vont découvrir qu’ils doivent en passer par là, afin de gardercontact avec le reste du monde, ou même simplement avec les enfants de leurs propres ressortissants. Ceux qui pensent détenir le pouvoir essayeront toujours de contrôler un phénomène comme Internet, mais c’est un réseau fondamentalement incontrôlable. Et c’est une bonne chose.

PI. Pourriez-vous parler des autres tendances que vous voyez émerger ?
HC. Au cours du siècle prochain, nous allons devoir résoudre le problème de la pauvreté. Deux tiers du monde sont si pauvres comparés à l’autre tiers que leurs populations deviennent « nerveuses », animées d’un esprit révolutionnaire. Les moyens de résoudre ce problème deviennent disponibles et sont issus de la révolution de l’information.
La Corée du Sud, par exemple, est parvenue à s’extraire de la pauvreté principalement grâce à l’éducation des masses, pour devenir l’un des membres de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), le club des pays riches. Ce fut le résultat de l’application, à grande échelle, de l’information à l’ensemble de la société. Les généraux qui étaient au pouvoir lorsque la guerre de Corée a éclaté en 1950, pensaient devoir faire face à une guerre technologique, et ils étaient convaincus de la nécessité d’éduquer le peuple pour que le pays soit en mesure de répondre à ce défi. C’est pourquoi les généraux ont décrété la généralisation de l’éducation. Puis, alors que la menace de guerre s’estompait, les généraux au pouvoir se sont dit  : « Nous ferions mieux de mettre fin à cette histoire d’éducation universelle, cela devient trop onéreux. » Mais tous les pères et mères de famille coréens s’étaient définitivement mis dans la tête que tous leurs enfants « feraient des études supérieures ». Il était totalement impossible de faire machine arrière. Et cela s’est passé juste au moment où ce que nous appelons la révolution de l’information a débuté. De ce fait, ils ont bâti une économie très forte, qui consiste à importer des marchandises, y apporter une valeur ajoutée, et à les exporter à nouveau.
Si ce processus a pu se produire là, il peut être reproduit partout ailleurs.
Ce que j’appelle la « révolution mondiale juste » sera le fait marquant du XXIe siècle. Je pense que les bases économiques qui conditionnent la pauvreté vont disparaître dans les prochaines décennies. Tant de dirigeants n’accordent aucun droit de participation à leur peuple, ne leur accordent pas le droit à l’éducation. Mais il leur sera de plus en plus difficile de les contrôler.

PI. De nombreux pays font l’expérience de la crise économique. Pensez-vous que cette crise économique puisse servir de catalyseur à une révolution mondiale juste ?
HC. Il ne s’agit pas réellement d’une crise économique. C’est en fait une crise financière. Par manque d’argent, de nombreuses personnes font faillite, ou se sentent pauvres. Mais c’est le résultat d’une pensée financière vraiment très stupide.
L’argent est une ressource très symbolique. Si, par exemple, vous possédez beaucoup d’actions de la société X, et que leur prix chute soudainement, vous ne possédez plus la même richesse ; elle s’est envolée. Ou bien vous pensez que vous étiez riche, mais le taux de change entre votre monnaie et une autre devise a changé. Mais cela n’affecte pas la quantité de céréales disponible dans le monde.
Il ne s’agit plus d’une pénurie de ressources. Mais plutôt d’une pénurie d’imagination, de notre capacité à nous organiser pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ce n’est pas une absence de biens. C’est une absence de curiosité et d’imagination.
Je suis optimiste à propos de l’avenir. Mais il est souvent difficile pour nous de faire ce qui devrait à l’évidence être fait, jusqu’à ce que toutes les autres alternatives aient été épuisées.

Pour plus d’information, contacter : World Academy of Art and Science, 130 Hum-phrey Institute of Public Affairs, University of Minnesota, 301 19th Ave South, Minneapolis, MN 55455 Etats-Unis. Tél : 612-624-5592 ; Fax : 612-625-3513

Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : Société, politique, religions, spiritualité, éducation
Rubrique : Entretien ()