Les enseignements d’une culture ancestrale

Partage international no 127mars 1999

Interview de Helena Norberg-Hodge par Monte Leach

Le Ladakh est une région désertique située à l’ouest de l’Himalaya et faisant maintenant partie de l’Etat indien du Cachemire. Souvent désigné sous le nom de Petit Tibet, il abrite une culture bouddhiste tibétaine vieille de plus de mille ans.

Helena Norberg-Hodge faisait partie de l’équipe de tournage d’un film anthropologique lorsqu’elle arriva au Ladakh en 1975 ; à l’époque, le Ladakh entrait en contact pour la première fois avec le développement de style occidental. Au cours des années qui suivirent, elle a travaillé avec les habitants du pays afin de protéger leur culture et leur environnement des méfaits liés à une modernisation accélérée. En 1978, elle créa le Projet pour le Ladakh dans le but de fournir aux populations locales le moyen de faire des choix responsables quant à leur avenir. Ses efforts aboutirent à la création du Ladakh Ecological Development Group (Groupe de développement écologique du Ladakh) avec lequel elle partagea en 1986 le Prix pour un développement juste, que l’on appelle également le prix Nobel alternatif. Elle s’efforce aussi de faire connaître dans les pays développés les effets de la mondialisation de l’économie afin de promouvoir un développement durable.

Monte Leach, rédacteur en chef pour l’Amérique de Partage international, a rencontré Helena Norberg-Hodge à l’occasion de son dernier séjour dans la région de San Francisco.

Partage international : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la préservation de la culture du Ladakh ?
Helena Norberg-Hodge : Je me suis rendue dans de lointaines vallées et j’ai parlé avec les habitants du pays. J’ai découvert un système d’autosuffisance remarquable et, par-dessus tout, un sentiment de fierté : ces gens illustraient parfaitement ce que veut dire le fait d’être sûr de son identité et parfaitement à sa place. Ils étaient à la fois très ouverts, heureux et simples. Et ils m’ont dit qu’ils n’avaient jamais connu la faim. Ils avaient un niveau de vie bien plus élevé que je ne l’aurais cru et qui ne provenait en aucune manière du prétendu progrès.

PI. Comment leur mode de vie a-t-il été menacé ?
HNH. Le gouvernement indien était en conflit avec le gouvernement chinois pour une question de territoire et il décida de développer cette région de façon à l’intégrer davantage à l’Inde. Son approche du développement était basée sur un modèle à l’occidentale qui ne correspondait pas du tout aux connaissances et aux ressources locales ; cette approche incluait l’usage d’engrais chimiques et de pesticides (y compris le DDT et d’autres pesticides proscrits). Les subventions destinées à l’importation de nourriture, notamment de riz blanc et de sucre blanc, mirent à mal la production locale et créèrent une dépendance totale vis-à-vis des importations, et ceci dans une région enneigée durant plus de six mois par an, ce qui la rendit très vulnérable. Des subventions furent accordées de façon à introduire dans les habitations des moyens de chauffage fonctionnant au kérosène et au charbon, ce qui entraîna la mise en place de moyens de transport également subventionnés. La construction de routes par le gouvernement conduisit en fait à la destruction de l’économie locale.
Le gouvernement indien fit également appel au tourisme afin de développer la région. Presque tous les visiteurs étaient surpris de la paix, de la joie de vivre et de la beauté de la contrée et de ses habitants. Les étrangers s’exclamaient : «  Oh, quel paradis, quel dommage qu’il soit appelé à disparaître. » A force d’entendre répéter cela, quelque chose s’est déclenché en moi. J’avais de très bons contacts avec la population locale et je savais que personne parmi eux ne considérait le processus en cours comme un phénomène de destruction. Aucun habitant n’avait jamais dit : « Quelle désolation que nous soyons appelés à disparaître ! » Je réalisai alors que les visiteurs étrangers avaient observé dans d’autres parties du monde que ce type de développement économique pouvait s’avérer très destructeur. Je me rendis compte également que les populations locales ne connaissaient rien à ce sujet. A cette époque, j’ai lu un livre intitulé Small is beautiful. Il me donna la conviction que les choses pouvaient se dérouler de manière différente et que la rencontre avec le monde extérieur ne devait pas nécessairement être synonyme de destruction.
J’ai alors commencé à expliquer à la population locale ce que le développement avait signifié dans d’autres parties du monde et je me suis rendu compte qu’ils avaient une vision complètement erronée de la vie en Occident. Ils disaient : «Mon Dieu, vous devez être incroyablement riches. » Ils avaient l’impression que nous ne devions jamais travailler et que nous avions des loisirs illimités. Ce n’est pas qu’ils manquaient d’intelligence mais ils n’avaient que très peu d’informations sur le monde occidental. Je me rendis compte alors que je pouvais leur fournir des informations plus exactes. Mon but n’était pas de dire aux habitants du Ladakh ce qu’ils devaient faire, ni même de leur conseiller de conserver leur mode de vie, mais plutôt de leur fournir le plus possible d’informations sur ce qu’est réellement la vie en Occident. Je leur parlais notamment des problèmes de pollution, de chômage et de pauvreté, et du lien qui existait entre la pauvreté du tiers-monde et la richesse des pays développés. Je voulais aussi leur montrer que beaucoup d’occidentaux souhaitaient en finir avec ce système et qu’ils se battaient dans leur propre pays afin de trouver des moyens de développement plus équitables et plus respectueux de l’environnement. Je donnais des exemples concernant l’utilisation de l’énergie solaire, l’agriculture biologique, ou encore la mise en œuvre de toute une gamme d’alternatives plus équitables et plus durables.

PI. Quelle fut la réaction des habitants ?
HNH. Ils se montrèrent généralement très intéressés par ces informations. Le message qui en résultait était qu’ils ne devaient pas se sentir honteux de leur mode de vie ni se considérer comme arriérés ou primitifs. Il y avait parmi eux des jeunes gens sensibles au mode de vie moderne, qui, dans un premier temps, ont pensé que cette approche les maintiendrait à la traîne, mais dans l’ensemble, ils ont changé d’avis. Le soutien apporté à notre action est maintenant très large et il ne cesse de croître.

PI. Comment votre travail a-t-il évolué ?
HNH. J’ai travaillé avec la population locale pour aider à mettre sur pied un groupe écologiste, de façon à montrer que l’on peut faire usage de l’énergie solaire, installer des serres et faire appel à d’autres techniques n’engendrant ni pauvreté, ni dépendance, ni pollution. Un centre d’écologie fut créé en 1983 mais, bien avant, nous avions déjà effectué des démonstrations de chauffage solaire (four et eau chaude) dans de nombreux villages. Nous avons également introduit les serres solaires qui eurent beaucoup de succès (des centaines furent construites dans toute la région).
Au cours des cinq dernières années, j’ai mis sur pied une association de femmes qui compte maintenant plus de 4 000 membres. C’est un groupe dont l’influence ne cesse de croître. Les mères et les grand-mères ne veulent pas entrer en compétition avec les hommes mais elles veulent être entendues. Tout comme en Occident, j’ai découvert là-bas que le renforcement des liens communautaires constitue le moyen de résistance le plus efficace face à la société moderne de consommation qui pousse les jeunes à entrer en compétition les uns avec les autres afin de s’approprier des biens de consommation limités, et qui isole de plus en plus les individus.
Nous nous rassemblons en tant que communauté et nous discutons des divers problèmes. Les gens disent : «Non, tout cela ne nous rendra pas plus heureux, alors ne le faisons pas. » Les mères qui font partie du groupe peuvent influencer leurs propres enfants. Si vous essayez de le faire vous-mêmes, cela s’avère souvent très difficile car vous avez l’impression de choisir entre l’enfant et la communauté. Si l’enfant demande une paire de chaussures Nike, car ses amis en possèdent, et si vous dites non, vous avez le sentiment de l’isoler. En fait, c’est le système dans son ensemble qui conduit à plus de séparativité mais on ne s’en rend pas compte au premier abord.

PI.Pensezvous que le Ladakh poursuit sa voie vers l’occidentalisation ou au contraire les choses ontelles changé depuis le début de votre action ?
HNH. Je pense que ce que j’ai contribué à faire démarrer est maintenant devenu une tendance majeure. En termes de conscience, notre action a touché pratiquement tout le monde et elle a permis de ralentir l’effet de destruction. Elle a également contribué à la création d’un mouvement de résistance. Les leaders de notre groupe écologique sont maintenant majoritaires au niveau du gouvernement local et ils mettent sur pied des programmes en faveur de l’agriculture biologique, des énergies renouvelables et de l’artisanat.

Des leçons

PI.Quelles sont les principales leçons que vous avez retenues de votre expérience au Ladakh ?
HNH. Une des principales leçons que j’ai retenues au cours des vingt-trois années où j’ai suivi la transformation de cette ancienne culture tibétaine est que la mondialisation de l’économie et la société de consommation qui l’accompagne divisent les gens. Je me suis rendu compte que l’une des choses les plus importantes à faire était de renforcer les structures communautaires dans les villages du Sud et de reconstruire de véritables structures communautaires dans les pays industrialisés. Si vous reconstruisez ces communautés en prenant en compte l’aspect économique, vous favorisez les relations locales qui réduisent la dépendance par rapport au système monétaire. Les gens reconstruisent alors de bonnes relations de voisinage (par exemple les gardes d’enfants mutuelles ou le transport des malades à l’hôpital) s’entraidant sans échange monétaire et réduisant de ce fait le recours aux services commerciaux et professionnels.
Il est aussi impératif de commencer à changer les structures de production et de consommation de façon à réduire les distances entre producteurs et consommateurs. Un axe majeur du travail de notre institut consiste à montrer comment une communauté qui prend l’initiative de mettre sur pied une économie basée sur l’alimentation locale peut finalement répondre à toute une série de besoins. En effet, ceci conduit à une réduction des problèmes de transport, d’emballage, de réfrigération et à bien d’autres avantages.

PI. Quels conseils donneriez-vous à ceux qui, dans les pays développés, se sentent en accord avec cette manière de voir ?
HNH. Je leur conseillerais de créer une économie plus autonome, particulièrement en ce qui concerne l’alimentation de base. Cela se met en place lorsque les gens font appel à des productions locales et les conséquences sont bien plus importantes qu’on ne l’imagine. Les populations des pays développés devraient réaliser qu’une économie dépendant de sociétés commerciales est aliénante, car elle transforme les habitants de l’autre moitié du monde en esclaves. Ceux-ci produisent de la nourriture, des chaussures, des vêtements, non pas pour eux-mêmes, mais pour nous et, en échange, ils doivent se contenter d’un salaire de misère.
Nous devons être plus auto-suffisants. Riaen n’empêche les Etats-Unis de couvrir davantage leurs propres besoins en denrées alimentaires et d’importer uniquement celles qui ne sont pas disponibles sur place (par exemple le thé ou les bananes) et ceci sans aucune subvention car il serait tout à fait normal que les bananes soient plus coûteuses que les pommes locales, étant donné qu’ elles viennent de plus loin.
Nous devons également faire de notre mieux pour expliquer aux populations locales les raisons pour lesquelles une économie plus autonome va dans leur propre intérêt.
Notre travail d’information est conçu dans le but d’aider les gens à comprendre ce qu’il leur est possible de faire pour reprendre le contrôle de leur destinée et se libérer des entraves psychologiques et spirituelles de cette culture commerciale. Il faut beaucoup de temps pour démasquer toutes les voies insidieuses qui nous éloignent de notre lien avec la terre et avec nos frères, lien qui se trouve au cœur même de la spiritualité. Nous considérons en effet la spiritualité comme un lien d’amour et d’empathie entre les hommes et entre l’homme et la nature. Nos travaux mettent l’accent sur les contradictions qui existent entre l’économie actuelle et le mode de vie qui devrait être le nôtre ; ils aident les gens à identifier ces mécanismes pernicieux et à réfléchir sur la manière de changer tout cela.
Notre action a incité de nombreuses personnes à s’impliquer davantage dans leur communauté, notamment en essayant de mettre en place une économie locale basée sur l’alimentation et d’autres projets. Les gens débattent également des effets néfastes de la mondialisation sur leur propre vie, ils réalisent que toutes ces structures contraignantes ont été mises en place par les hommes, mais qu’elles ont pris des proportions inhumaines et qu’elles nous affectent profondément. Nous nous sommes rendu compte que cette formule était un puissant moyen de guérison tant au niveau individuel qu’au niveau planétaire.

Contacts. International Society for Ecology and Culture, Apple Barn, Week, Dartington, Devon, YQ9 6JP, G.-B. ; tél. 44 (1803) 868650. Aux Etats-Unis : 850 Talbot Avenue, Albany, CA 94706, USA ; tél. 510-527-3873.
Small is Beautiful, E.F.Fritz Schumacher, 1973.

Lieu : Ladakh, Inde Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : Société, environnement, peuples et traditions, Économie
Rubrique : Entretien ()