Les actions préventives sont le plus sûr chemin vers la paix

Partage international no 81mai 1995

par Dietrich Fischer

Le temps est venu d’empêcher les guerres plutôt que de chercher à apaiser les conflits après qu’ils aient éclaté. Accaparés par les urgences du moment, les gouvernements ont tendance à attendre qu’un problème devienne explosif pour s’y intéresser. Du Rwanda aux Balkans, les conséquences désastreuses d’une telle approche sont évidentes.

En 1864, après avoir assisté à la bataille de Solferino, en Italie du nord, qui avait fait 40 000 morts, l’homme d’affaires suisse Henry Dunant fonda la Croix Rouge. Depuis lors, des volontaires ont sauvé d’innombrables vies à travers le monde. Mais les armes modernes, alliées à l’irresponsabilité des dirigeants politiques, ont donné lieu à des guerres de plus en plus destructrices, où la majorité des victimes sont maintenant des civils, et où les organisations humanitaires telles que la Croix Rouge se trouvent débordées. L’approche préventive est donc beaucoup moins coûteuse et plus efficace que l’envoi d’une force militaire d’interposition après qu’un conflit ait éclaté. Plus important, cela sauve des vies humaines.

De nombreuses initiatives de médiation, officielles et privées, existent déjà, mais demandent à être développées et renforcées. Durant la seule année 1994, l’ancien président des États-Unis, J. Carter, a su éviter une confrontation ouverte entre la Corée du Nord et les États-Unis, il a contribué à restaurer la démocratie en Haïti sans effusion de sang et a négocié un accord de cessez-le-feu en Bosnie-Herzégovine. Le norvégien Terje Larsen s’est employé à rapprocher Israéliens et Palestiniens dans des face-à-face secrets, qui se sont finalement traduits par un accord de paix.

L’exemple roumano-hongrois

Une autre initiative privée a contribué à désamorcer une situation tendue en Transylvanie, région frontalière roumaine peuplée majoritairement de Hongrois et qui, avant la première guerre mondiale, appartenait à la Hongrie. La Roumanie et la Hongrie se sont affrontées durant les deux guerres mondiales, perpétrant l’une et l’autre de nombreuses atrocités et exactions territoriales. Peur de l’autre et défiance sont encore très présentes. Allen Kassof, Livia Plaks et Larry Watts du Comité sur les Relations Inter-ethniques de Princeton (New Jersey) ont permis à quatre responsables gouvernementaux roumains et quatre représentants de la minorité hongroise de se rencontrer afin d’élaborer un accord. En échange d’un engagement à ne pas faire valoir de revendications sécessionnistes, la minorité hongroise a obtenu le droit d’imprimer ses propres journaux et d’utiliser sa langue dans les écoles.

Les uns et les autres étaient si surpris et heureux d’avoir trouvé une solution qui satisfasse les deux parties, qu’ils ont spontanément et longuement applaudi la signature de l’accord. Il se pourrait bien que l’action de trois individus, pendant quelques jours, ait permis d’éviter une guerre semblable à celle qui, depuis plus de trois ans, ravage l’ex-Yougoslavie sans que la présence en Bosnie de plus de 20 000 casques bleus ne puisse rétablir la paix. Quelle disproportion de moyens !

L’Académie internationale de la paix

Les initiatives visant à prévenir les guerres méritent d’être mieux financées. Le Secrétaire général des Nations unies a plus d’une fois su être un médiateur efficace mais il est débordé. L’Académie Internationale de la Paix, organisation dépendant des Nations unies et chargée par elles de prendre des initiatives pour le règlement pacifique des conflits, ne dispose au total que de 16 personnes, dont trois professionnels de terrain. Même si l’on prend en compte les nombreuses initiatives privées, on constate l’insuffisance des moyens mis en œuvre face à la centaine de conflits inter-ethniques qui menacent de par le monde.

Par ailleurs, l’Académie internationale de la Paix devrait pouvoir développer ses programmes de formation à la résolution pacifique des conflits, pour qu’à terme son intervention ne soit plus nécessaire. La résolution pacifique des conflits est un savoir-faire qui s’apprend. Au-delà des institutions supranationales, les associations de volontaires telles que les Comités amicaux d’entraide, les Brigades internationales de la Paix, les Compagnons de la réconciliation et d’autres, ont un rôle important à jouer dans la résolution pacifique des conflits et l’édification d’un monde de justice. La justice qui seule peut éradiquer les causes des guerres.

C’est la diversité et la souplesse de ces mouvements qui font leur force. La tâche de promouvoir des relations amicales entre les nations et de trouver des solutions pacifiques aux conflits ne devrait pas être laissée aux seules chancelleries. L’émulation des bonnes volontés sera la garantie de voir émerger des solutions créatives.

Privilégier le financement des actions préventives est sans doute la solution la plus économique en ces temps d’austérité budgétaire. Y investir quelques milliers de dollars peut éviter une intervention militaire qui elle, se chiffrerait en milliards. Le choix est donc clair : voulons-nous apprendre à ouvrir les yeux et à éviter les obstacles, ou préférons-nous foncer les yeux fermés en espérant que l’ambulance arrive sitôt l’accident survenu ?

Auteur : Dietrich Fischer, professeur à la Pace University et vice président de l’association World Citizen Diplomats, est l’auteur de Nonmilitary Aspects of Security (Les aspects non-militaires de la sécurité).
Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Divers ()