L’écologie se rend derrière les barreaux

Partage international no 295mars 2013

Interview de Nalini Nadkarni par Jason Francis

Le Projet de développement durable en prison introduit la science et la nature dans les prisons depuis 2004. L’organisation mène des recherches écologiques et préserve la biodiversité, en établissant des partenariats avec des scientifiques, des détenus, le personnel pénitentiaire, des étudiants et des partenaires associatifs. Elle met l’accent sur la réduction des coûts environnementaux, économiques et humains dans les prisons en encourageant et enseignant des pratiques durables. Le docteur Nalini Nadkarni, fondatrice du groupe, a obtenu son doctorat en écologie forestière à l’Université de Washington. Elle est largement reconnue comme une experte dans le domaine. Elle enseigne actuellement à l’Université de l’Utah. Jason Francis l’a interrogée pour Partage international.

Partage international : Qui vous a inspiré la création du Projet de développement durable en prison ?
Nalini Nadkarni : Ce n’est pas tant une préoccupation de justice sociale que mon désir égoïste de scientifique d’essayer de travailler sur un problème écologique complexe, difficile et troublant dans le Nord-Ouest du Pacifique : la récolte des mousses pour le commerce horticole. Les gens vont dans les forêts anciennes et arrachent les mousses des branches et des troncs pour les vendre en horticulture. Les fleuristes confectionnent ainsi des paniers avec la mousse ou la mettent dans des pots. Le problème est que les mousses jouent d’importantes fonctions écologiques dans les forêts. Elles retiennent les éléments nutritifs et constituent un matériau de nidification pour les oiseaux. J’ai aussi appris dans mes recherches qu’elles repoussent très lentement. Lorsque vous les retirez du tronc ou des branches d’un arbre, cela peut prendre deux ou trois décennies pour qu’elles repoussent. Je me suis donc sentie préoccupée par cette pratique, car elle se développait. Environ 95 % des mousses pour le commerce horticole mondial proviennent de forêts anciennes du Nord-Ouest du Pacifique.
Incapable d’arrêter cette pratique moi-même, j’ai pensé que si je découvrais comment faire pousser des mousses ou les cultiver comme on cultive le maïs et les haricots, nous pourrions être en mesure de réduire l’impact de la collecte sauvage de ces mousses et de protéger la forêt tropicale. Mais je n’avais pas alors d’élèves pour travailler avec moi sur le projet. J’ai donc commencé à réfléchir à des solutions de rechange, avec des gens qui pourraient m’aider, des gens qui disposaient de beaucoup de temps et d’espace. J’ai pensé : « Pourquoi pas les prisonniers ? Ils aimeraient sûrement travailler avec les mousses. Ils n’ont plus du tout l’occasion d’être en contact avec la nature. Et vous n’avez pas besoin d’outils tranchants pour travailler avec les mousses. »
Les prisonniers sont probablement le groupe le plus mal loti aux États-Unis en ce qui concerne l’enseignement des sciences, le contact avec la nature et leur capacité à participer à une démarche scientifique. C’est à la fois pour tenter de résoudre un problème environnemental, et en même temps pour impliquer un groupe de personnes qui n’ont tout simplement pas accès à l’enseignement scientifique ou ne peuvent toucher et faire pousser des choses vivantes, que j’ai regroupé ces deux aspects. Cela m’a amené à commencer à frapper aux portes des prisons d’État dans l’État de Washington pour voir si je pourrais faire participer leurs détenus à ce projet de recherche qui porte précisément sur la conservation d’un composant de ces magnifiques forêts anciennes.

PI. Comment le Projet de mousse en prison se rattache au Projet de développement durable en prison ?
NN. Le Projet de mousse en prison a constitué mon premier projet, qui a ensuite grandi dans un projet beaucoup plus vaste appelé Projet de développement durable en prison. Il a commencé avec une expérience de culture de mousse à petite échelle dans une prison de basse sécurité pour hommes située près de l’université où je travaillais dans l’État de Washington. Ce projet s’est avéré être un grand succès. Les détenus étaient heureux de travailler avec les mousses – leur comportement a changé, l’interaction sociale s’est améliorée, et les infractions violentes ont diminué.
Le directeur de la prison a reconnu l’impact positif pour la prison, et j’étais heureuse parce j’accomplissais mes recherches sur les mousses. Le directeur de la prison a dit : « Pourquoi ne pas impliquer davantage de scientifiques, en apprendre davantage sur la science et développer d’autres projets ? » J’ai donc incité mes collègues de l’Université d’État Evergreen à donner une conférence mensuelle sur différents aspects de la science. Certains de mes collègues se sont impliqués dans des projets de développement durable comme le jardinage biologique, l’apiculture, le compostage et le recyclage. Le directeur a déclaré : « Nous pourrions avoir un jardin biologique ici et en fournir le compostage. Nous pourrions élever des abeilles. Nous pourrions commencer à recycler. » Et en moins d’un an, cette petite prison est devenue un modèle de développement durable. Ils ont arraché la pelouse pour la remplacer par des jardins, installé des bacs de compostage pour le gazon, transformé un vieux hangar en centre de recyclage, et commencé à creuser un bassin de captage d’eau. J’ai amené quelques étudiants diplômés de l’Université de l’État de Washington pour enseigner aux détenus comment élever des abeilles.
La prison a permis aux détenus de s’impliquer dans diverses activités saines et de s’intéresser à l’éducation, et elle a aussi économisé de l’argent : en réduisant le nombre de voyages vers la décharge, en cultivant sa nourriture, et en fabriquant du miel pour la consommation de la prison. Cette conséquence positive a été considérée par la prison, ainsi que par l’ensemble des services pénitenciers de l’État de Washington, comme un exemple de la façon dont une petite prison pouvait économiser de l’argent, favoriser l’éducation et être connectée au monde extérieur de manière positive.
En 2008, nous avons signé un contrat officiel entre les services pénitenciers de l’État de Washington et l’université d’État Evergreen pour nous servir de notre expérience dans cette petite prison de basse sécurité et l’étendre à trois autres prisons d’État. L’une était une prison d’État insulaire de haute sécurité, une autre était une prison pour femmes, et la troisième une prison d’État pour hommes de 2 000 lits à Aberdeen dans l’État de Washington, avec tous les niveaux de sécurité. Nous avons commencé à développer ce que nous avions fait : cycles de conférences, jardins, apiculture et projets écologiques. Non seulement nous travaillions sur les mousses, mais j’ai commencé à impliquer des organisations écologiques sans but lucratif de tout l’État et du pays pour voir comment nous pourrions lancer ces détenus dans l’élevage en captivité d’espèces en voie de disparition.
En moins d’un an, nous avions élaboré un programme d’élevage en captivité pour protéger la grenouille maculée de l’Oregon, une espèce en voie de disparition. Nous avons travaillé avec le papillon damier également en danger. Et nous avons commencé à cultiver 17 espèces de plantes des prairies en voie de disparition dans le cadre de la restauration de rares habitats de prairies indigènes dans l’État de Washington.
Ce petit projet de culture de mousse s’est développé organiquement en projets de développement durable comme le jardinage et le recyclage, avec pour conséquence importante que des détenus coincés en prison contribuent de manière significative à l’effort national pour préserver des espèces en voie de disparition. Non seulement les détenus acquièrent des compétences qui serviront à leur sortie, mais ils ont aussi le sentiment d’être utiles à la société.

PI. Qu’advient-il des diverses plantes qui ont poussé et sont prêtes à être repiquées dans la nature ? Les prisonniers sont-ils autorisés à quitter sous surveillance l’enceinte de la prison, et à repiquer les plantes eux-mêmes ?
NN. Malheureusement, non. Les prairies que nous nous efforçons de préserver sont situées sur des terres qui appartiennent à une base voisine de l’Armée, et la loi fédérale interdit aux prisonniers de pénétrer sur des bases de l’Armée. Beaucoup de bases militaires aux États-Unis protègent une partie des terres les plus vierges et des espèces en voie de disparition. Le terrain a été protégé de tout développement parce qu’on ne peut y construire ni maisons, ni entreprises.
Des partenaires écologiques comme le Conservatoire de la nature et l’Armée américaine viennent récupérer dans les prisons les 300 000 pieds de plantes de prairie en voie de disparition cultivés chaque année par les prisonniers et ils les transportent sur la base de l’Armée. Des bénévoles et du personnel militaire repiquent ces plantes sur la base.
Vous pourriez vous demander pourquoi l’armée se soucie de ces belles petites plantes de prairie. La réponse est que plusieurs de ces plantes sont répertoriées au niveau fédéral comme étant en voie de disparition et menacées. Si une base de l’armée ne parvient pas à maintenir la population de ces plantes menacées à certains niveaux, le ministère américain de l’Intérieur peut effectivement fermer la base jusqu’à ce que ces niveaux remontent. Et ceci en vertu de la Loi sur les espèces en voie de disparition qui protège ces espèces menacées et en voie de disparition.

Diminution des taux de récidive

PI. Est-ce que ce projet offre aux détenus des opportunités de formation dans des emplois verts et agricoles après leur libération ?
NN. Une partie du travail consiste à comprendre la récidive. Au niveau national, environ 55 % des détenus qui sont libérés retournent en prison dans les cinq ans pour avoir commis une autre infraction. C’est un chiffre extrêmement élevé et coûteux, que tout le monde veut réduire. Les administrateurs des prisons comprennent que si quelqu’un sort de prison avec la possibilité d’obtenir un emploi, il aura une probabilité beaucoup plus faible de récidiver.
Les prisons sont intéressées par toute forme de formation professionnelle que notre projet peut apporter aux détenus. Nous montons des projets de science de l’environnement permettant aux prisonniers d’acquérir des compétences comme être attentifs au travail, noter des données avec un stylo et un crayon, comprendre la nécessité de suivre des directives, communiquer avec d’autres membres de leur équipe, et interagir avec des figures d’autorité comme les scientifiques qui sont venus les aider. Tous ces éléments constituent des compétences non techniques utiles pour trouver un emploi. Nous essayons également de fournir le maximum d’ateliers et de possibilités de formation professionnelle en rapport avec le développement durable et la science. Nous avons offert des ateliers de jardinage, de compostage, d’horticulture, tout ce que nous pouvons penser avoir un rapport avec le développement durable et qui pourrait leur montrer comment obtenir un emploi à leur libération.
Nous ne voulons pas les aider à trouver des emplois standard où ils doivent remplir un formulaire qui leur demande s’ils sont un criminel condamné – mais des emplois comme l’aménagement paysager ou l’horticulture où vous n’avez pas besoin d’un diplôme universitaire. Vous pouvez être dans une équipe d’aménagement paysager ou démarrer votre propre entreprise – il suffit d’une camionnette et d’un peu de matériel de jardinage et vous vous lancez. Nous réfléchissons à comment nous pouvons fournir rapidement des emplois pour les hommes et les femmes qui sont libérés.
Nous aimerions également voir de quelle manière nous pouvons les aider à trouver un emploi en fonction de leurs connaissances scientifiques. J’ai écrit des lettres de recommandation pour des détenus qui ont travaillé sur des projets d’élevage de grenouilles et de papillons en prison. J’ai écrit à des zoos et des installations d’élevage en captivité, en attestant que ces personnes possédaient une excellente expérience de travail de deux ans dans l’élevage de grenouilles. Ils peuvent lire des manuels de protocole, suivre des instructions, et savent comment tester l’azote, le phosphore et le pH de l’eau. C’est encore un véritable parcours du combattant pour eux, mais au moins ils ont une longueur d’avance s’ils sont en possession d’une lettre de recommandation d’un professeur de biologie d’une université très réputée qui explique : « Oui, même si cet homme a un dossier de criminel condamné, nous avons observé que c’est un excellent travailleur et il peut faire aussi bien ce travail à l’extérieur. »

PI. Pour encourager le développement de programmes similaires dans d’autres prisons, convient-il de changer l’attitude du public envers les personnes incarcérées ?
NN. C’est un élément très important et c’est l’une des raisons pour lesquelles je m’entretiens avec vous. J’ai vu qu’avec une bonne couverture médiatique, les gens peuvent arriver à comprendre que nous avons besoin de reconsidérer l’idée même d’emprisonnement et d’incarcération.
Ce que l’administration pénitentiaire m’a fait remarquer à plusieurs reprises, c’est que nous pouvons parler du Projet de développement durable en prison en se disant : « Ne sommes-nous pas gentils avec ces pauvres prisonniers ? » ou « Ne sommes-nous pas gentils avec la terre en cultivant des légumes et en élevant des grenouilles ? » Ou nous pouvons dire que ce projet concerne vraiment la sécurité publique, qui est la mission de l’administration pénitentiaire.
Si nous pouvons introduire la science et l’interaction avec la nature dans les prisons et changer le comportement de ces détenus qui, autrement, se seraient égarés sur les chemins de la colère, de la vengeance, de la frustration et la destruction, nous n’aidons pas seulement les prisonniers et la Terre, nous aidons aussi la sécurité publique. Ils retourneront dans la société avec un plus grand sens des responsabilités et avec un ensemble de compétences qui peuvent leur permettre d’obtenir des emplois productifs, et peut-être surtout, une pleine conscience du monde et d’eux-mêmes. S’ils apprennent qu’ils peuvent élever une grenouille, faire pousser un morceau de mousse ou des plantes en voie de disparition, ils pourraient appliquer cette leçon à leur propre famille et à eux-mêmes.
Si vous passez un peu de temps avec les prisonniers et leur parlez de leur passé, la plupart de ces hommes et de ces femmes n’ont jamais eu quelqu’un pour les éduquer. Alors, bien sûr, ils ne savent pas comment prendre soin de quelque chose d’autre. Mais beaucoup de ces prisonniers qui n’ont pas eu une belle vie de famille quand ils ont grandi, ou qui ont traversé un moment difficile dans leur vie adulte, sont capables de maintenir en vie une fragile grenouille. J’ai vu le changement que cela produit chez ces hommes. A la mort des grenouilles dont ils s’occupent, ces gars-là fabriquent des petites pierres tombales, des croix de bois. Ils sont profondément touchés. Ce sont des gens qui ont été envoyés en prison pour assassinat, vol qualifié et autres graves motifs. Je pense qu’il se produit une transformation, mais ce n’est pas une question de rendre la vie plus facile pour eux en prison. Nous rendons ces hommes à la société en leur permettant de devenir plus productifs, plus sûrs, afin qu’ils commettent moins de crimes, ce qui s’avère un élément positif pour toute la société.

Élargir le projet au niveau national

PI. Sur quels Projets de développement durable en prison travaillez-vous en ce moment ?
NN. Je vais créer un autre projet en prison ici en Utah, pour comprendre les attitudes et le degré de compréhension vis-à-vis de la science, de la nature et de la protection de l’environnement dans une prison où rien n’a jamais été entrepris. Nous faisons une enquête auprès des détenus, du personnel et des administrateurs pour connaître leur attitude à ce sujet avant de donner une conférence scientifique ou de démarrer un projet de préservation de la nature. Ensuite, nous pourrons commencer un cycle de conférences scientifiques et des projets spécifiques à l’Utah.
Nous continuerons à observer les détenus, le personnel et les administrateurs pour voir comment l’accès à l’enseignement scientifique et à la nature peut modifier leur comportement, et plus important encore, leur perception d’eux-mêmes comme étudiants potentiels en science et comme artisans de la protection de l’environnement à leur sortie.

PI. Comment votre travail pénitentiaire dans l’Utah et l’État de Washington s’inscrit-il dans le réseau que vous créez dans tout le pays ?
NN. Nous nous efforçons d’étendre le projet au niveau national. Nous croyons que notre projet a mûri dans l’État de Washington à tel point que nous pouvons maintenant aider des administrateurs de prisons, des biologistes et des écologistes, à mettre en place dans d’autres États des programmes similaires. Nous venons de recevoir un financement de la Fondation nationale pour la science afin d’organiser deux conférences, dans l’État de Washington et de l’Utah, pour réunir les gens de tout le pays qui montrent un certain intérêt à la mise en place d’un Projet de développement durable en prison dans leur État d’origine.
Chaque État a des règles et règlements d’administration pénitentiaire différents, il en est de même pour les universités dans lesquelles les biologistes travaillent. Mais au moins, nous pouvons fournir des modèles, des canevas et des protocoles pour leur faciliter la mise en place d’un projet dans leurs propres prisons et universités. Ainsi, nous espérons pouvoir développer non seulement des plans d’action au niveau des États mais aussi à l’échelle nationale. Nous pourrons alors aller vers la Fondation nationale pour la science, le Bureau de la justice et d’autres institutions ou fondations qui seraient favorables à la propagation de cette idée très simple : rapprocher la science, la nature et la protection de l’environnement, des prisons et des prisonniers dans tout le pays.

Pour plus d’informations : http://blogs.evergreen.edu/sustainableprisons

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, environnement, éducation
Rubrique : Entretien ()