Partage international no 233 – février 2008
Interview de Gil Garcetti par McNair Ezzard
Au terme de son mandat de substitut du procureur de Los Angeles de 1992 à 2000, Gil Garcetti a décidé de faire de sa vieille passion pour la photographie un métier à plein temps et de se mettre au service de la lutte contre la pauvreté. Publié dans les principales revues spécialisées et lauréat de plusieurs prix, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, le dernier s’intitulant Water is Key : A Better Future for Africa (L’eau : clé de l’avenir pour l’Afrique). McNair Ezzard l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de votre dernier livre ?
Gil Garcetti : Je venais juste de quitter ma fonction de substitut du procureur, en décembre 2000. Ma femme s’était déjà engagée à se rendre en Afrique de l’Ouest pour le compte de la Hilton Foundation, qui y finançait depuis quelques années des projets de fourniture d’eau propre. Je l’ai suivie avec mon matériel de photographe, et c’est là que j’ai pris conscience pour la première fois de ce problème de l’eau. J’ai, en quelque sorte, fait alors l’inventaire des divers problèmes que connaît le continent, comme la pauvreté, la faiblesse des revenus, mais aussi de la beauté et de l’espoir qui l’animent. Je n’avais pas d’idées très précises sur la façon de me servir de ces photos… jusqu’au 11 Septembre, qui fut un véritable déclencheur.
Il y a d’abord, dans cette région du monde, des pays musulmans. Nous devons montrer que nous nous soucions des autres, y compris des musulmans. Je me suis alors aperçu que ce n’est pas seulement une affaire de morale, mais aussi de justice, de politique. C’est ainsi que je suis allé à la Hilton Foundation pour leur demander s’ils accepteraient de parrainer ce livre et de le distribuer gratuitement aux ONG actives en Afrique de l’Ouest.
PI. Qu’espérez-vous de ce livre ?
GG. Deux choses. D’abord, que la Hilton Foundation le distribue gratuitement aux ONG, afin qu’elles puissent s’en servir. Ensuite, j’ai fait savoir que j’étais prêt à collaborer bénévolement avec les ONG, quelles qu’elles soient, notamment en les aidant à se faire connaître du public et du monde des affaires pour faciliter leurs levées de fonds, en se servant de mes photos par exemple.
PI. Avez-vous personnellement tiré un bénéfice financier de votre album ?
GG. Non.
PI. Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lorsque vous avez, pour la première fois, mis le pied en Afrique de l’Ouest ?
GG. Le fait que 70 % de la population de cette région ne dispose pas d’eau salubre. Cette partie de l’Afrique est très riche en ressources hydrologiques. Le problème, c’est qu’elles sont souterraines, et que beaucoup de pays, qui sont parmi les plus pauvres de la planète (en particulier le Niger), n’ont tout simplement ni les moyens ni l’expertise pour aller la chercher et la mettre à la disposition de leurs populations.
PI. Dans quels pays avez-vous travaillé ?
GG. Aux Ghana, Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire et Niger.
PI. Vous avez rencontré le président malien. Que pense-t-il de votre travail ?
GG. Il m’a dit que c’était ce que je pouvais faire de plus précieux pour son pays, assurer son approvisionnement en eau salubre, dans la mesure où, a-t-il martelé, « rien de valable n’est possible sans cela ». Mais que les caisses de son pays sont vides. Que c’est un des plus pauvres du monde.
PI. Pourquoi mettre ce problème de l’eau au nombre des priorités ?
GG. Parce que l’eau est nécessaire à la vie ! Il suffit de regarder ce qui se passe quand on ne dispose que d’eau sale et insalubre. Et l’eau est rare. Ce qu’il y a de beau dans la situation de l’Afrique, c’est qu’elle dispose de réserves hydrologiques immenses, et renouvelables. Les puits qu’on y creuse ne s’assèchent pas.
PI. Comment, traditionnellement, les Africains trouvent-ils de l’eau ?
GG. Par des puits naturels, dans les lacs et les rivières. Mais aussi en forant des puits artificiels quand les nappes ne sont pas trop profondes, 10 à 15 m maximum. Mais ces puits, faute d’être couverts, sont rapidement contaminés – notamment par les défécations animales, que le sable ne suffit pas à filtrer.
PI. Quels en sont les effets, d’un point de vue épidémiologique ?
GG. D’un point de vue général, un niveau de santé médiocre : des problèmes d’estomac ; pour les enfants, des diarrhées chroniques. Également le ver de Guinée, qui pénètre le corps par l’eau – c’est un ver très long, qui a des effets débilitants ; la cécité des rivières. En fait, toutes les maladies ont d’une certaine façon leur source dans les cours d’eau contaminés.
PI. Et d’un point de vue plus général ?
GG. Les filles ne vont pas à l’école parce qu’il leur faut aller chercher de l’eau. L’agriculture végète, d’autant qu’il y a un véritable exode rural de la population masculine, contrainte de rechercher un emploi dans les villes, quand ce n’est pas dans un autre pays.
PI. Pourquoi est-ce que se sont les femmes qui se chargent d’aller chercher de l’eau ? Est-ce une question de tradition ?
GG. Oui. De leur côté, les hommes s’occupent de l’eau pour les animaux.
PI. Comment se passe la journée d’une Africaine qui ne dispose pas d’eau salubre ?
GG. Elles se mettent en route vers 5 h du matin, et ne rentrent que plusieurs heures plus tard, ça dépend de la distance des puits. Elles peuvent même faire deux voyages. Sans parler des corvées qui leurs reviennent : nettoyage des aliments, purification de l’eau, lessive, etc. Mais l’essentiel de leurs journées consiste à aller chercher de l’eau et à la filtrer. Ce qui peut prendre de 4 à 6 heures par jour.
PI. Quel est le rôle de l’homme ?
GG. Il s’occupe d’abord d’agriculture ; de construire des huttes, parfois des écoles, et de stocker le grain.
PI. Je vous ai entendu parler d’un puits que vous aviez creusé. En quoi diffère-t-il d’un puits traditionnel ?
GG. Un puits traditionnel consiste en un trou relativement étroit, qu’on entoure d’un peu de béton. Un puits artificiel s’obtient en se servant d’un dispositif de forage qui va jusqu’à la nappe phréatique, dont il fait remonter l’eau dans un réservoir étanche, sur lequel on branche une pompe. On isole le tout par une enceinte murée, qui le mettra hors de portée des animaux. On apprend ensuite aux villageois à se servir de la pompe, et à l’entretenir.
PI. Une fois un nouveau puits foré, qu’est-ce que ça change pour les femmes ?
GG. Un changement total ! Elles prennent conscience qu’elles disposent de temps en quantité, qu’elles utilisent très vite pour se consacrer à leur famille, à leurs enfants et à l’amélioration du village. Elles se mettent à exiger des écoles et un meilleur dispositif sanitaire. Leur voix a gagné en puissance. Ce sont elles qui, la plupart du temps, se muent en entrepreneurs (via le microcrédit).
J’ai pu constater des succès incroyables dont les bénéfices retombent sur tout le village, en termes d’écoles et d’amélioration de son niveau de vie. Elles lui apportent un argent qu’elles n’avaient jamais eu auparavant, pour fournir des services médicaux, acheter des stocks de graines, histoire de prévenir les effets catastrophiques des sécheresses et autres fléaux. Tous se sentent plus dignes.
PI. Comment se passe le microcrédit en Afrique de l’Ouest ?
GG. Un certain nombre d’organisations se rendent dans les villages qui viennent de se doter d’un accès à l’eau salubre pour leur offrir toute une gamme de microprêts, de 50 à 100 dollars. Ce sont toujours les femmes qui, les premières, les demandent pour démarrer de petites affaires. La seule condition, c’est qu’elles les remboursent, ce qui se fait avec un succès extraordinaire : plus de 95 % des prêts sont remboursés en un an et demi maximum. L’accès à l’eau saine est un facteur central d’augmentation de la prospérité.
PI. Quels débouchés la microfinance crée-t-elle pour les villageois ?
GG. Ils peuvent faire toutes sortes de choses. Les femmes démarreront de petites affaires : une boulangerie, une fabrique de soupe, un atelier de teinture batik… Tisser, entre autres choses, des tapis pour embellir les maisons. Cultiver des produits agricoles qu’elles iront vendre au marché. Dans un des villages dans lequel nous sommes intervenus, le programme de microcrédit consistait dans l’élevage et la vente de chèvres. Ils en avaient vendu, non sans fierté, plus de 6 000 !
PI. En présentant votre exposition, vous avez raconté l’histoire de cette fillette qui fut la première à aller à l’école dans le village. Vous avez interviewé sa mère. Quelle fut sa réaction ?
GG. D’abord, une immense fierté. Quand je lui ai demandé pourquoi elle voulait que sa fille aille à l’école, ce fut d’abord pour qu’elle s’instruise. Quand je lui demandai ensuite, avec un peu d’insistance, quelle utilité elle trouvait à l’éducation, elle me répondit « qu’elle deviendrait peut-être infirmière. Profession certainement des plus utiles dans le village pour les grossesses et les accouchements. Et qu’il serait super d’y avoir quelqu’un de compétent. »
PI. Dans votre livre, vous citez quelqu’un qui déclare avoir eu un peu plus d’une quarantaine d’élèves avant la mise en service du puits et 400 après.
GG. Ce que peut faire une telle ressource est tout simplement extraordinaire !
PI. Dans l’introduction de votre ouvrage, vous citez Peter Gleick : « Nous avons les moyens et les cerveaux pour satisfaire les besoins en eau de l’humanité. » Dans ce cas, comment expliquez-vous notre incapacité à répondre à ce besoin ?
GG. Je ne suis pas sûr que l’opinion occidentale ait pris la mesure de ce problème. Elle est au courant de l’étendue du sida en Afrique occidentale. Mais, je parle d’expérience, elle ne connaît pas grand chose sur la question de l’eau dans cette région du monde. Mais dès qu’elle sera informée, je vous garantis que sa réaction sera phénoménale.
PI. Vous dites qu’un milliard d’humains n’ont pas vraiment accès à l’eau potable. Que faire ?
GG. Toute solution devra nécessairement impliquer les individus, le monde des affaires et les ONG. Il faut faire pression sur les institutions occidentales, comme la Banque mondiale, pour qu’elles s’y engagent plus résolument. Une fois que nous aurons manifesté notre intérêt pour cette question à nos gouvernements – et je ne parle pas uniquement des États-Unis, mais plus généralement du monde industrialisé – peut-être se sentiront-ils eux aussi davantage tenus d’agir.
PI. Les agences des Nations unies et les diverses ONG ont effectué un remarquable travail, mais on observe une certaine mollesse des gouvernements occidentaux face à ce problème.
GG. Oui, indiscutablement. D’une certaine façon, je comprends cette attitude. Les gouvernements et les élus africains ont massivement cédé à la corruption. Et les donateurs n’aiment pas voir leur argent gaspillé. C’est pourquoi celui de notre association ne va qu’à des ONG.
PI. Qui se montre le plus efficace sur ce problème de l’eau ?
GG. Sans aucun doute, les ONG, auxquelles il faut ajouter la France, l’Angleterre, le Japon, la Suède et la Suisse. Ces pays se montrent très actifs. Par comparaison, les États-Unis ont encore beaucoup de chemin à faire.
PI. Peut-être cela aiderait-il à faire avancer les choses si l’opinion publique exigeait plus d’implication des institutions et des Etats ?
GG. Tout à fait. Vous pouvez acheter mon livre et mes photographies, dont les recettes vont intégralement aux ONG. Mais on peut aider d’une façon plus directe. En allant, par exemple, sur notre site wateriskey.org pour y faire un don. Je voudrais atteindre 100 000 dons d’au moins 10 dollars. Cela me permettrait alors d’aller au Congrès pour l’informer que nous avons collecté plus d’un million de dollars auprès de citoyens qui veulent davantage d’implication de sa part sur cette question de l’eau potable.
PI. En fait, ce dont vous parlez, c’est de l’opinion publique…
GG. Oui. Faites pression sur nos représentants, et ils agiront. Si vous leur donnez le moyen de répondre aux besoins de tous, alors notre victoire sera celle de tous.
PI. Vous avez défini votre livre comme un appel à l’action. Quelles autres initiatives suggérez-vous à vos lecteurs?
GG. Plus ces initiatives seront variées, mieux ce sera. Je voudrais d’abord qu’ils m’aident à faire prendre davantage conscience au public de l’importance centrale de l’eau salubre en Afrique occidentale, notamment en me facilitant l’entrée sur le marché des médias, qu’il s’agisse du journal d’une communauté, d’une station de télévision locale ou de CNN. Ce n’est que par les médias que nous pourront atteindre le public. Ensuite, que les lecteurs ou les gens qui ont assisté à ma présentation examinent la liste des ONG concernées par cette question et qui figurent au dos de mon livre. La manière la plus facile, immédiate, de contribuer à notre travail, c’est de faire des dons ; mais les diverses associations proposent en outre de multiples façons de s’impliquer plus directement.
Essayez d’associer à la solution de ce problème votre propre organisation, votre Église, votre école. Je me rendrai le mois prochain dans une école de Californie pour aider ses élèves à comprendre en quoi une école du Niger diffère de la leur, ce pays se trouvant, d’un point de vue économique, à l’opposé de leur situation privilégiée. Les jeunes nigériens n’ont pas d’eau potable. Peut-être que ces écoliers américains seraient à même de faire quelque chose pour leurs jeunes collègues : collecter de l’argent, par exemple, pour une ou plusieurs écoles nigériennes, ou leur donner suffisamment d’espoir et de soutien pour qu’ils arrivent à réellement changer leurs vies.
PI. Dans votre livre, vous posez cette question : « Pourquoi sommes-nous ici, si ce n’est pour nous entraider ?» Pouvez-vous expliciter un peu ?
GG. C’est comme une vieille dame qui veut traverser la rue. L’aidera-t-on ? Naturellement, cela ne fait aucun doute. Est-ce vraiment différent quand on sait qu’il y a dans le monde des gens qui ne disposent pas du minimum vital, d’eau potable, par exemple. Peut-on faire quelque chose, faire quelque chose facilement. La réponse est, bien entendu, oui. Les aiderez-vous ? Cela dépend de vous.
Contact : www.wateriskey.org
Afrique
Auteur : McNair Ezzard, correspondant de Share International à Los Angeles (Etats-Unis)
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
