Partage international no 317 – février 2015
par Stephen Leahy
Je vais faire une confession : hier soir, au pub, j’ai bu 160 litres. En fait, je n’ai bu que deux petits verres de bon whisky, mais il avait fallu 160 litres d’eau pour faire pousser le malt nécessaire à sa fabrication. A comparer à la contenance moyenne d’une baignoire : 60 à 80 litres.
J’ai couvert des thèmes environnementaux pendant une vingtaine d’années et dans une vingtaine de pays différents. Mais je n’avais encore aucune idée de l’incroyable quantité d’eau nécessaire à l’agriculture, à l’élevage et à la manufacture d’objets. Et aujourd’hui, après avoir travaillé pendant deux ans sur mon livre Votre consommation d’eau : la quantité choquante que nous utilisons quotidiennement, je suis toujours sidéré à l’idée qu’il a fallu 3 000 litres d’eau pour cultiver et traiter le coton nécessaire à la fabrication du t-shirt que je porte – ou que 140 litres ont été avalés par mon bol de café du matin. Avec le reste de mon petit déjeuner, j’en ai englouti 1 012 litres (200 pour un petit verre de jus d’orange, 112 pour deux toasts, 300 pour deux petites tranches de bacon, et 400 pour deux œufs).
Bien plus précieuse et utile que le pétrole
Au fil de mon enquête, je me suis vite rendu compte que nous sommes littéralement immergés dans un monde aquatique invisible. Des litres et des litres sont consommés par tout ce que nous mangeons, utilisons et achetons. Voitures, meubles, livres, vaisselle, télévisions, routes, immeubles, bijoux, jouets et même électricité n’existeraient pas sans eau. Il n’est donc pas exagéré de dire que l’eau est bien plus précieuse que le pétrole.
Ce que j’appelle eau consommée est la quantité d’eau non réutilisable nécessaire pour fabriquer, cultiver ou produire quelque chose. Une bouteille de 0,5 litre consomme en réalité 5,5 litres : 0,5 litre pour le contenu et 5 litres d’eau contaminée au cours de la fabrication de la bouteille en plastique à partir du pétrole. Les 5 litres ainsi consommés pour fabriquer la bouteille sont aussi réels que les 500 ml que vous buvez, mais presque personne dans les sphères industrielles ou politiques n’en tient compte.
Les chiffres de ces quantités incroyables d’eau mentionnées dans mon livre proviennent principalement de recherches effectuées à l’Université de Twente aux Pays-Bas, qui ont amené Arjen Hoekstra à inventer ce concept d’eau réellement consommée. Cette quantité utilisée pour produire des objets varie énormément selon l’origine des matières premières et la manière dont celles-ci ont été traitées.
Le blé cultivé dans les déserts du Maroc consomme bien plus d’eau que celui de Grande-Bretagne. Dans mon livre, les chiffres cités représentent une moyenne à l’échelle mondiale.
L’une de mes plus grandes surprises a été de découvrir combien était faible en comparaison la consommation directe d’eau par les boissons, la nourriture et les douches. Chaque jour, l’Américain moyen en utilise 300 à 400 litres (les chasses d’eau consomment davantage que les douches). Ce n’est pas négligeable ; néanmoins, la quantité d’eau virtuelle contenue dans notre nourriture, nos vêtements et les objets que nous utilisons quotidiennement s’élève en moyenne à 7 500 litres par jour et par personne en Amérique du Nord – ce qui revient à une consommation quotidienne de presque 8 000 litres, soit plus du double de la moyenne mondiale, et le triple de la consommation moyenne d’un individu vivant en Chine ou en Inde.
La consommation d’eau a atteint son maximum
La pénurie d’eau est une réalité sur une grande partie du globe. Elle est même chronique pour 1,2 milliard de personnes, tandis que 2 milliards en souffrent périodiquement tous les ans. Et, comme le prouve la sécheresse qui sévit actuellement en Californie, la pénurie d’eau est également une réalité de plus en plus fréquente aux Etats-Unis et au Canada. Les experts estiment qu’en 2025, trois personnes sur cinq risquent d’en souffrir.
Certes, les douches et les chasses d’eau à faible débit économisent beaucoup d’eau, mais il reste bien davantage à faire. Par exemple, les carburants végétaux ne sont peut-être pas si écologiques que cela du point de vue de la consommation d’eau. Le carburant obtenu à partir du soja utilise en moyenne plus de 11 000 litres d’eau par litre de carburant !
La viande de bœuf est aussi grande consommatrice d’eau : plus de 11 000 litres par kilo. Si une famille de quatre personnes mangeait du poulet à la place du bœuf, elle réduirait sa consommation d’eau de 900 000 litres par an ! Cela suffirait à remplir une piscine olympique sur une profondeur de plus de soixante centimètres. Si la même famille ne mangeait pas de viande un jour par semaine, elle économiserait 400 000 litres de plus – de quoi dépasser un mètre de profondeur !
Nous pouvons économiser de l’eau dans presque toutes nos activités, moyennant un peu d’astuce et de changements, sans faire de sacrifices et ni se martyriser. Mais nous ne pouvons faire les bons choix sans commencer à comprendre notre dépendance invisible de l’eau.
Auteur : Stephen Leahy, co-lauréat 2012 du Prix Prince Albert des Nations unies pour ses reportages sur les changements climatiques. Journaliste canadien indépendant, vivant à Uxbridge dans l’Ontario, il est correspondant scientifique sénior à l’agence de presse InterPress Service (IPS), et fondateur du mouvement Journalisme soutenu par la communauté.
Thématiques : environnement
Rubrique : Point de vue ()
