Le projet Gelephu, ville de la Pleine Conscience

Partage international no 458 – octobre 2026

par Claude Chaboche

Dans le livre La Mission de Maitreya, Tome III de Benjamin Creme, le chapitre I est consacré aux priorités de Maitreya. Parmi ces priorités : « l’embellissement des villes », il est dit notamment : « des dizaines de villes immenses comme New York, Londres, Détroit, Düsseldorf, Osaka, Calcutta […] ont des banlieues qui s’étendent sur des dizaines de kilomètres et où il est presque impossible de trouver un bâtiment agréable à l’œil. La vie y est stressante et monotone […] Nos cités ont absolument besoin d’être embellies et réorganisées […] L’architecture a toujours été l’art qui définit une époque et une culture particulières. Elle donne le ton à tous les autres arts – peinture, musique, etc. […] Une ville bien conçue est de l’architecture ritualisée […]. L’embellissement des villes devra aussi permettre aux habitants d’avoir accès à la nature, pas nécessairement la nature « à l’état brut », mais la nature tout de même ». Est-il possible aujourd’hui de concevoir une ville qui aille dans ce sens ? Oui, et c’est le Bhoutan, petit royaume de l’Himalaya enclavée entre l’Inde et la Chine, qui est en train de le démontrer !

Historique du projet

Le 17 décembre 2023 lors de la fête nationale, le roi du Bhoutan, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, a annoncé le projet de Gelephu Mindfulness City (GMC) ou « ville de la Pleine Conscience » : une ville privilégiant le bien-être personnel, l’épanouissement spirituel et l’harmonie avec la nature, parallèlement au progrès économique et à l’innovation technologique.

Gelephu sera une ville située à la frontière de l’Inde. Du fait de sa position stratégique elle vise à devenir un pôle d’échange économique, culturel et spirituel entre l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Elle se nichera entre un sanctuaire de faune sauvage et un parc national, et s’étendra sur plus de 1 000 km² (peut-être jusqu’à 2 500 km² dans l’avenir ?).

Le plan directeur de GMC a été conçu par le cabinet d’architecture danois Bjarke Ingels Group (BIG). Il a imaginé une ville façonnée par ses cours d’eau : 35 rivières et ruisseaux la traversent, reliés par des « ponts habitables » chacun représentant l’un des neufs domaines du Bonheur National Brut (BNB). Ce projet a reçu, notamment, le soutien de deux lauréats du prix Nobel d’économie 2001 : Joseph Stiglitz et Michael Spence.

Qu’est-ce que le BNB ?

C’est, avant tout, une vision de la société ancrée dans les traditions, les valeurs et la culture du pays. Elle a été mise en place en 1972 par le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck alors âgé de 16 ans ! Ses neufs domaines clés sont : le bien-être psychologique ; la santé ; l’utilisation du temps ; l’éducation ; le niveau de vie ; la diversité écologique et la résilience ; la diversité culturelle et la résilience ; la bonne gouvernance et la vitalité de la communauté. En dzongkha, la langue du Bhoutan, le BNB se nomme « Bonheur tous ensemble ».

 

Le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck du Bhoutan
(photo : Famille royale du Bhoutan, Wikimedia Commons)

En effet pour le bouddhisme vouloir construire son bonheur en ignorant la souffrance des autres est, non seulement immoral, mais aussi totalement illusoire car en raison de l’interdépendance des phénomènes tout ce qui arrive dans le monde a des répercutions sur chacun d’entre nous. Le véritable bonheur est : « un état de plénitude durable qui se manifeste quand on est libéré de l’aveuglement mental et des émotions conflictuelles. C’est aussi la sagesse qui permet de percevoir le monde tel qu’il est, sans voiles, ni déformations. C’est enfin la joie de cheminer vers la liberté intérieure et la bonté aimante qui rayonne vers les autres. »1

A la fin des années 1990 ce concept a été transformé en indicateur pour en faire un outil de planification de l’action du gouvernement, et en 2008, il a été intégré dans la Constitution afin de donner une direction aux politiques, en cohérence avec les valeurs définies par le BNB. L’on peut penser que la référence au bien-être psychologique fait référence uniquement à la spiritualité bouddhiste. En réalité cette notion n’est pas liée à une religion particulière.

Sur le projet lui-même

Ces « ponts habitables » ont été conçus à l’image des Dzongs (monastère-forteresse) typique du Bhoutan. Ils seront multifonctionnels. Ce sont, notamment :

– Un temple-barrage hydroélectrique sur la rivière Sankosh, conçu comme une structure en cascade qui allie production d’énergie renouvelable, espaces de méditation et points de vue panoramiques.

– Un centre spirituel Vajrayana offrant un aperçu des pratiques bouddhistes du Bhoutan.- Un centre de soins mêlant les traditions médicales orientales et occidentales.

– Une université mettant en valeur, en particulier, l’innovation académique.

– Une serre hydroponique et aquaponique intégrant des techniques agricoles ancestrales et l’agroscience moderne.

– Une centre culturel qui plongera les visiteurs au cœur du patrimoine et des traditions du Bhoutan.

Cette ville-région à statut juridique spécial selon le droit bhoutanais. Elle disposera de ses propres réglementations et systèmes, notamment, sur le plan économique, et sera divisée en onze quartiers interconnectés inspirés du principe du mandala qui s’étendront des zones rurales peu denses des hauts plateaux aux zones urbaines plus denses des plaines.

L’infrastructure a été très soigneusement conçue afin de prendre en compte le profond respect de ce pays pour la nature : interdiction de l’utilisation des matières plastiques, bâtiments de faible hauteur à empreinte carbone négative, systèmes zéro déchet, corridors de biodiversité pour protéger les voies de migration de la faune sauvage, notamment celles des éléphants. Des rizières, conçues pour résister aux inondations, seront aménagées le long des rivières et des ruisseaux, permettant ainsi aux sols de mieux résister lors des moussons. Les voies de circulation, de tailles réduites, seront réservées aux piétons, aux vélos et aux véhicules électriques. Toute la nourriture consommée sera biologique.

Le développement initial de ce projet sera financé par des investisseurs étrangers. Pour cela, la GMC, en 2025, a annoncé le lancement d’une première émission d’obligations nationales et l’intégration de cryptomonnaies dans ses réserves financières stratégiques. Ce projet bénéficie du soutien de l’Inde (amélioration des routes et rails frontaliers), et un aéroport international est en construction (ouverture prévue en 2029).

La réalisation complète de cette ville est envisagée pour 2035. Sans idéaliser, outre mesure, ce projet, il pourrait, néanmoins, devenir un modèle de conception de villes à visage humain.

1. Page 24 du livre : Plaidoyer pour le bonheur du moine bouddhiste français Matthieu Ricard paru en 2004 aux éditions Pocket.

Auteur : Claude Chaboche, collaborateur de Share International qui vit près de Paris, (France).
Sources : https://gmc.bt/ ; https://gmc.bt/ ; ttps://www.youtube.com/watch?v=CuoctvOe1OE ; https://www.visitbhutan.com/blog-detail.php?id=16]
Thématiques : Société
Rubrique : Divers