Partage international no 15 – novembre 1989
Des experts ont calculé que le commerce de la drogue brasse autant d’argent que le secteur pétrolier1. Des millions de drogués et d’innombrables consommateurs occasionnels fournissent les capitaux qui contribuent à maintenir la puissance de l’empire multinational des parrains de la drogue.
Le Président des États-Unis, Georges Bush, vient de déclarer la guerre à la mafia de la drogue. Cette déclaration de guerre est très compréhensible, aucune autre démocratie occidentale ne comptant autant de drogués que les États-Unis. Les statistiques disponibles indiquent qu’il n’y aurait pas moins de cinq millions de consommateurs réguliers de cocaïne dans ce pays.
On doit naturellement se féliciter que le Président Bush ait lancé une campagne anti-drogue. La question reste cependant de savoir si les moyens mis en œuvre peuvent atteindre l’effet escompté. Cette dernière initiative anti-drogue ne se distingue malheureusement pas par son esprit d’innovation. De plus, ce plan révèle un manque évident de reconnaissance des causes ayant conduit à ce qu’il est convenu d’appeler le problème de la drogue. La stratégie du Président Bush se résume essentiellement à consacrer des milliards de dollars à poursuivre et à punir les dealers et les consommateurs de drogue.
Cependant, penser que cette seule méthode puisse emporter le succès relève d’un calcul erroné et simpliste. Sur un plan pratique, elle ne peut tout simplement pas fonctionner. Les régions où les plants de coca sont cultivés sont trop éparpillées et inaccessibles pour permettre un contrôle réellement efficace. La même remarque s’applique également aux contrôles frontaliers. Le déploiement d’effectifs policiers et militaires importants produira certains effets — mais pas assez pour inquiéter ne serait-ce qu’un tant soit peu les parrains de la drogue. Les prisons de haute sécurité elles-mêmes sont aujourd’hui des foyers importants du commerce et de l’utilisation de la drogue. Comment penser alors endiguer efficacement le commerce de la drogue à l’extérieur des murs des prisons ?
Qui plus est, un succès dans ce domaine n’aboutirait qu’à diminuer la disponibilité des narcotiques, ce qui augmenterait le prix de détail de différentes drogues. Cette augmentation rendrait à son tour la production et le trafic de drogues beaucoup plus lucratifs, et donc attractifs. Il semble en fait qu’on mette ici la charrue avant les bœufs. Si le Président Bush souhaite réellement avoir une action positive, il commet alors une erreur fondamentale : négligeant les causes, il ne s’attaque qu’aux effets — et qui plus est avec une lame émoussée.
Le Président Bush, ainsi que les autres leaders mondiaux concernés par le problème, seraient bien avisés de considérer les motivations des principaux acteurs de ce drame de la drogue. Les cartes d’au moins un des trois groupes d’acteurs de ce drame sont clairement mises sur la table : les gros dealers veulent de l’argent, tout simplement. Ce sont des prédateurs qui se penchent rarement sur le sort bien peu enviable, effroyable même, du deuxième groupe : celui des drogués. Traiter d’une manière identique ce deuxième groupe — celui des drogués, des consommateurs occasionnels et des petits revendeurs, eux-mêmes souvent drogués — et celui des mafiosi endurcis du syndicat de la drogue, est faire montre de bien peu de compréhension et encore moins de compassion.
Traiter les membres de ce second groupe comme des criminels est non seulement inutile, mais engendre également une réelle aggravation de leur situation. Les utilisateurs de drogue ne sont pas des criminels, bien que la criminalité devienne souvent une facette de leur comportement, mais plutôt des réfugiés qui tentent d’échapper à une vie qui leur paraît futile et d’éviter, par dessus tout, d’être confrontés à eux-mêmes. Ils perçoivent le monde comme dépourvu de sens, et se perçoivent eux-mêmes comme sans valeur. Cette expérience insupportable les conduits à chercher l’oubli dans la drogue. Lorsque la société les traite comme des éléments hostiles et indésirables, cela ne fait que renforcer l’image déjà négative qu’ils ont d’eux-mêmes.
La politique menée à l’encontre des planteurs de coca en Amérique du Sud se caractérise par la terreur et la répression, et par le fait qu’elle néglige la dimension sociale du problème auquel le troisième groupe est confronté. Les fermiers du Pérou, de Colombie, de Bolivie, et d’autres pays sud-américains ont une raison des plus impératives de continuer à cultiver la coca : la pauvreté et la faim. La feuille de coca représente une source importante de revenu, et constitue pour d’innombrables familles le seul moyen de gagner leur subsistance. Une approche intransigeante du problème engendre également chez eux des résultats indésirables : à défaut d’avoir le choix, ces gens viennent, soit activement soit passivement, renforcer les rangs des mouvements de guérilla. Les planteurs de coca, dans leur pauvreté matérielle, et les drogués, dans leur pauvreté spirituelle, sont tous deux victimes d’une société qui accorde trop peu d’attention aux besoins de millions de ses membres.
Face à ces besoins, le déploiement de forces militaires ou policières n’est pas un remède, même s’il constitue peut être une nécessité à court terme. Pour susciter un changement réel, une action beaucoup plus fondamentale est nécessaire. Les causes réelles du mal reposant sur la pauvreté spirituelle et/ou matérielle, il vient immédiatement à l’esprit qu’il est indispensable de trouver un remède qui s’attaque à cette cause. Le déploiement de forces militaires et la mise en place de sévères punitions n’en sont pas. La solution réside dans l’établissement progressif d’une société dans laquelle tous les peuples auront les mêmes droits quant à la nourriture, au logement, à l’éducation et à la santé. Seul un monde qui subviendra à ces besoins matériels fondamentaux offrira en même temps l’opportunité du développement spirituel, qui est un élément essentiel pour tous les êtres humains. C’est de cette manière uniquement que les planteurs de coca, les drogués et tous les autres réfugiés de la société d’aujourd’hui, pourront être libérés de leur fâcheuse position actuelle.
1. On se reportera, pour obtenir une analyse plus approfondie du problème de la drogue et des solutions envisageables, à l’interview du Maître de Benjamin Creme par Patricia Pitchon, publiée en page 7
