Le peuple et la planète

Partage international no 299juillet 2013

Interview de Stephen Leahy par Felicity Eliot

Le Canadien Stephen Leahy exerce depuis douze ans le métier de journaliste freelance. Il a notamment travaillé pendant cinq ans pour Inter Press Service, et publié des articles dans de grands journaux et magazines de plusieurs pays étrangers. Demeurant près de Toronto, S. Leahy est membre professionnel de la Société des Journalistes pour la défense de l’environnement. Il est également l’un des deux vainqueurs du Prix mondial Prince Albert/Nations unies 2012 pour la lutte contre le changement climatique.

Partage international a récemment publié deux de ses articles : L’inaction climatique est un échec de la démocratie dans le numéro double de janvier/février 2013 et Des températures fantasques, en mars 2013. Felicity Eliot l’a interviewé via Skype pour Partage international.

Partage international : Cela fait plus de dix ans que vous êtes engagé en tant que journaliste pour la défense de l’environnement : qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans l’état actuel de notre planète ?
Stephen Leahy : Tout d’abord, je dirais que la plupart de nos activités vont dans la mauvaise direction. Par exemple, la manière dont fonctionnent nos économies.

PI. Vous liez donc l’économie et l’environnement ?
SL. Oui. L’idée que la croissance peut être sans fin est évidemment erronée.

PI. Pour beaucoup, la croissance est un élément essentiel. Vous n’êtes pas de cet avis ?
SL. Non. Elle est évidemment impossible à soutenir. Aujourd’hui, nous avons atteint la limite de ce que nous pouvons demander à notre planète. Nous entrons dans une époque dangereuse.

PI. Pourriez-vous préciser davantage pourquoi vous rejetez l’idée de croissance
SL. Une croissance matérielle continue dans un système fini comme notre planète est manifestement impossible.

PI. Lors de son second discours inaugural, le président Obama, a mis l’accent sur les questions d’environnement et sur la nécessité d’assurer un avenir viable. Ce discours témoignait au moins de l’intention de faire davantage pour la protection de la planète, mais les mains de B. Obama sont liées par d’autres membres du Congrès.
SL. Comme je l’ai si souvent répété, sans une pression populaire – je veux dire au moins des dizaines de milliers de gens dans les rues et devant la Maison Blanche exigeant des changements et des mesures concrètes contre le changement climatique – rien ne pourra se produire.

PI. Dans l’un de vos articles, vous citiez Pat Mooney, du Groupe d’action contre l’érosion, la technologie et la concentration, organisation internationale basée à Ottawa. Il affirmait que « les gouvernements, les médias et le public ne prêtent pas attention à l’état dramatique et dangereux dans lequel se trouve la planète. Cette situation fait penser à des pompiers qui crieraient « Au feu ! » dans une salle pleine de monde, alors que personne n’écouterait. » Il est clair en effet que, même aujourd’hui, les médias en général et les leaders mondiaux n’y prêtent guère attention. Vous considérez donc que le pouvoir du peuple peut être déterminant ?
SL. Oui. Je pense qu’il sera un facteur indispensable pour obtenir un changement. Je suppose qu’il en ira de même que lors de la lutte pour les droits civiques, qui a conduit des centaines de milliers de manifestants dans les rues. Aujourd’hui, ces droits civiques semblent aller de soi – on se demande pourquoi on n’a pas procédé à ces changements nécessaires dès les années 1960 ! Mais à l’époque, le peuple a dû déployer des efforts énormes et persistants pour arriver à ses fins.

PI. J’aimerais vous demander comment nous, les gens du peuple, pouvons faire sentir notre influence aux grands groupes de pression, qui défendent avec tant d’acharnement leurs intérêts particuliers ?
SL. Eh bien, organiser des manifestations de masse est certainement une étape, un moyen d’y parvenir. Mais il y en a d’autres : par exemple, le boycott de certains produits – moyen déjà utilisé, bien entendu. Ou bien le blocage de ces produits à la production, ou de l’extraction de certaines ressources. Les gens peuvent perturber l’activité des mines ou même l’empêcher afin de protéger leur environnement. Ou bloquer les trains qui transportent du charbon. Je pense que ce type d’action va se produire bien plus souvent dès cette année, et pendant les années à venir.

PI. Concernant les émissions de CO2 : pourquoi est-ce un problème si crucial ? Je sais que vous avez déclaré : « Le chiffre le plus important de l’histoire contemporaine est la mesure annuelle des émissions de carbone. »
SL. Le changement climatique résulte de l’utilisation des carburants fossiles. Plus on les utilise, plus il se dégage de CO2 ; plus il y a de CO2 dans l’atmosphère, plus le climat se réchauffe. La conclusion tombe sous le sens : pour empêcher la température de monter beaucoup plus, il faut cesser progressivement d’utiliser des carburants fossiles. Car nous avons atteint un tel niveau que la coupe est près de déborder.

Qu’est-ce qui a le plus de sens ?
Des groupes écologiques régionaux et des activistes communautaires qui utilisent leurs budgets limités en association avec 90 % des scientifiques mondiaux pour créer un canular mondial et détruire l’économie mondiale ?
Ou bien de grandes compagnies pétrolières qui dépensent leurs profits indécents à distribuer des pots de vin afin de protéger leurs profits et limiter toute responsabilité à venir dans la pollution qu’ils peuvent causer ?

PI. Vous voulez dire que si une certaine limite est franchie, on ne pourra plus revenir en arrière ?
SL. Oui. Mais ce que beaucoup de gens ne réalisent pas, c’est que le CO2 reste longtemps dans l’atmosphère – des centaines, sinon des milliers d’années. En pratique, on peut dire que ses effets sont permanents. Ce que le tuyau d’échappement de votre voiture envoie dans l’atmosphère va y demeurer des centaines, voire des milliers d’années.

PI. Évidemment, le CO2 et les autres polluants impactent tout : l’air, les sols, les mers, les réserves d’eau, et ainsi de suite. A quoi les militants et/ou les citoyens ordinaires devraient-ils s’attaquer en premier lieu ? Peut-on se contenter d’agir dans les domaines qui nous tiennent le plus à cœur ?
SL. Eh bien, c’est peut-être surtout au niveau local que les gens agiront, et c’est probablement le niveau le plus important. Les gens peuvent se rassembler localement et trouver des moyens de réduire collectivement les émissions de carbone dans leur secteur.
Il y a un mouvement très intéressant, le Mouvement de transition urbaine, dans lequel se rassemblent des communautés à la recherche de solutions collectives. « Comment pouvons-nous, ensemble, réduire nos émissions tout en aidant notre communauté ? Comment pouvons-nous créer un environnement à la fois prospère et protégé ? Peut-être en protégeant nos approvisionnements en eau, en produisant nous-mêmes notre nourriture ? » Il y a actuellement plus de mille Mouvements de transition urbaine de par le monde, tous engagés dans cette direction. Et tout le monde s’accorde à dire que les gens aiment vraiment travailler ensemble à la résolution de certains de ces problèmes.

PI. Le militantisme se développant et le peuple faisant de plus en plus entendre sa voix, une force de plus en plus grande se dresse contre les intérêts égoïstes. Mais notre système politique fait partie du problème, n’est-ce pas ? Comment trouver les moyens de convaincre les politiciens ?
SL. Chaque pays a ses problèmes particuliers en fonction de son système politique. Mais le fait que nos efforts soient insuffisants pour atténuer le changement climatique témoigne clairement d’un échec de la démocratie. Les politiciens ne se préoccupent pas de ce problème urgent qui va affecter tout un chacun dans un proche avenir. Et pourtant, personne ne veut laisser à ses enfants une planète qui risque vraiment de ne plus pouvoir nourrir ses habitants. Il y a donc clairement un déficit démocratique.

PI. Il est donc très important de participer à l’action politique ?
SL. C’est exact. Comment s’y prendre ? Les représentants de ces groupes communautaires, comme la Transition urbaine, représentent les vraies aspirations du peuple. L’un des problèmes, c’est que la politique s’est beaucoup professionnalisée, si bien que les gens ne s’y impliquent plus directement. Mais, encore une fois, à travers leur engagement au sein des communautés, les gens prennent conscience de l’importance de travailler ensemble, et c’est indispensable avant de participer au processus politique.

PI. Dans l’un de vos articles, vous parlez de certains pays à la pointe du combat contre le changement climatique, comme la Corée du Sud. Pouvez-vous donner des exemples de leurs réalisations ?
SL. La Corée a compris que le 21siècle appartiendra aux pays ayant réussi leur transition énergétique, parce qu’ils ont compris que moins ils consomment d’énergie, plus ils sont prospères. En Corée, chaque ville veut être plus écologique que les autres, si bien que la société se transforme rapidement. La Corée, ainsi que quelques autres pays émergeants, ont une réelle soif de changement, tandis que les pays industriels occidentaux comme le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis ne s’y intéressent guère. En réalité, ces pays pratiquent l’autosatisfaction.

PI. Je voudrais que vous parliez aussi de l’exploitation des ressources dans les pays émergeants et du problème qui en résulte : l’annexion des terres.
SL. C’est un sujet important en Afrique, en Amérique du Sud, et dans certains pays d’Asie, car les industries commencent à manquer de matières premières et de ressources minières. En même temps, les marchés financiers s’y intéressent de plus en plus : les terres agricoles sont à présent des valeurs boursières spéculatives très en vogue dans le monde entier, au même titre que l’or ou d’autres métaux rares. C’est un très grave problème, car les investisseurs industriels peuvent facilement investir des millions de dollars sur n’importe quel terrain.

PI. C’est une situation très dangereuse, n’est-ce pas ?
SL. Certainement. Il y a au moins un milliard d’individus qui souffrent d’insuffisance alimentaire et ne peuvent s’opposer aux investisseurs des bourses de New York ou de Londres : lorsqu’ils sont sollicités, ils finissent par leur céder toute la terre qu’ils possédaient. Mais, d’un autre côté, c’est de l’argent facilement gagné pour certains pays, qui louent leurs terres pour cinquante ans et gagnent ainsi des milliards.

PI. Mais où va cet argent ? Pas aux petits fermiers, je suppose ?
SL. Bien sûr que non. En conséquence, ils viennent grossir les villes, où se multiplient les taudis et les bidonvilles.

PI. Et davantage de personnes souffrent de malnutrition.
SL. C’est malheureusement une tendance indiscutable, et non imputable au changement climatique, lequel impacte d’abord l’agriculture. Les fermiers ont besoin d’un climat relativement constant. Or les variations climatiques extrêmes sont l’un des signes du changement climatique, et ces variations ont un effet désastreux sur la production de nourriture.

PI. Que disent les statistiques sur le climat et l’état de la planète ? La dernière décennie est-elle la plus chaude que nous ayons connue ?
SL. Oui. C’est la décennie la plus chaude depuis que les relevés de température existent, et certainement aussi la plus humide et la plus sèche. Il est très important de savoir que, chaque année, davantage de records sont battus. Justement, j’ai écrit ce matin, à propos de l’une de ces statistiques : « Si vous n’avez pas plus de 27 ans, où que vous viviez sur cette planète, vous n’avez connu que des mois plus chauds que la moyenne. Il fait plus chaud que la moyenne depuis 27 ans ! » Cela ne s’était jamais produit, et si l’on excepte le mois de mai de cette année, cela fait 330 mois de suite que chaque mois est plus chaud que la moyenne.

PI. Dans l’un de vos articles, vous dites que la réélection d’Obama a été favorisée par l’ouragan Sandy.
SL. Il y a quelques années, j’ai demandé à l’un des climatologues les plus réputés des États-Unis : « Qu’est-ce qui manque aux Américains pour prendre au sérieux le changement climatique ? » Il m’a répondu : « Un ouragan sur New York, Washington et Los Angeles, de préférence simultanément. Cela seul ferait prendre conscience aux Américains et à leurs dirigeants que le changement climatique est une menace sérieuse. » Mais les intérêts pétroliers mènent une très grosse campagne de désinformation afin d’endormir les gens.

PI. C’est pourquoi des médias indépendants et des journalistes indépendants comme vous sont si importants.
SL. Le New York Times avait neuf journalistes pour couvrir les sujets liés à l’environnement, et ils viennent de fermer et de dissoudre ce service.

PI. Gardez-vous espoir ? N’est-il pas trop tard ?
SL. Si je garde espoir ? Cela dépend des jours ! Et c’est vrai, le temps est compté. Il ne nous reste plus que quelques années pour contenir, puis inverser la progression des émissions de CO2 et leur impact. Mais je vois que beaucoup de gens, principalement des jeunes, s’investissent dans ce domaine. Ils ne craignent pas le changement. Ils veulent changer les choses, et beaucoup de pays le veulent aussi. Nous devons créer l’impulsion. Nous devons trouver des moyens de réduire nos besoins énergétiques et d’éviter les gaspillages d’énergie. Il y a toutes sortes de solutions : par exemple, améliorer les technologies domestiques réduisant nos besoins énergétiques. Il y a peu, l’Europe gaspillait moins d’énergie que nous, grâce à une meilleure législation et une meilleure réglementation, mais les Européens utilisent à présent de plus en plus d’appareils et de gadgets électroniques. Il faut changer notre mode de vie. Certains croient difficile de se passer ne serait-ce que d’une partie de leur équipement électronique ; en réalité, cela améliorerait leur qualité de vie. On peut trouver d’autres distractions : nouer des relations, être plus créatif… Je crois que nous avons tous du mal à imaginer un avenir différent. Nous avons besoin d’artistes, de poètes et de cinéastes pour nous aider à découvrir de nouvelles voies, à avoir une vision claire de notre avenir.

Stephen Leahy est journaliste indépendant, spécialiste des questions d’environnement.
Pour davantage d’informations sur les aides que l’on peut apporter aux associations de journalistes indépendants, visitez son site web : stephenleahy.net
Les articles de Stephen Leahy ont été regroupés dans deux publications informatiques : Oil Stains in the Boreal Forest : The Environmental cost of Canada’s Oil Sands et Steve’s Hurricane Handbook 2007. (La Forêt boréale souillée par le pétrole : le coût environnemental de l’exploitation des sables bitumineux au Canada et Le Guide 2007 des ouragans.)

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète (« Les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade... Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! » Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012.)