Le fascisme de la fin des temps et le combat pour le monde vivant : un livre de Naomi Klein et Astra Taylor

Partage international no 458 – octobre 2026

par Pauline Welch

compte rendu de lecture

Ils s’en fichent totalement ! A nous de nous en occuper ! C’est peut être la manière la plus concise de résumer le message central du livre End times fascism (non traduit).

Publié en septembre 2026, ce livre développe la thèse des autrices selon laquelle les oligarques, les prophètes de la fin des temps et les hommes assoiffés de pouvoir se moquent éperdument de ce qu’il advient de la planète et de tous ceux qui souffrent des conséquences de leurs comportements égoïstes. Plus la situation de la planète se dégrade, plus ils se sentent confortés dans leur vision du monde. Et plus ils sont déterminés à poursuivre leurs fantasmes, en mobilisant tous les leviers politiques et économiques dont ils disposent pour atteindre leurs objectifs, échapper à toute responsabilité et préserver leurs fortunes de toute redistribution.

Pour les autrices, ces comportements relèvent fondamentalement du fascisme : racisme, ultranationalisme, suprémacisme, le tout alimenté par les richesses que notre système économique permet d’accumuler. « Le fascisme, c’est le capitalisme qui montre les crocs. »

N. Klein et A. Taylor, toutes deux connues pour leur engagement militant et leur franc-parler, sont toutefois loin de se contenter de dénoncer le statu quo. Elles savent que les faits comptent. Et ce livre, accompagné d’une vidéo intitulée How to profit of the calypse(Comment tirer profit de l’apocalypse), en fournit une démonstration abondante, parfois presque dérangeante mais solidement étayée.

Naomi Klein à Seattle en 2015
(photo : Jmabel, Wikimedia Commons)
Astra Taylor à Washington, en septembre 2026
(photo : John Mathew Smith, Wikimedia Commons)

La vidéo s’ouvre sur Alex Karp, PDG de Palantir, qui se félicite ouvertement : « Les temps difficiles sont très bons pour Palantir. » L’entreprise fournit notamment des technologies d’exploitation des données, des plateformesd’intelligence artificielle et des logiciels de ciblage pour les forces armées.

On y voit également Elon Musk jouer sur la peur : « Que vous choisissiez ou non la violence, elle vient à vous. Soit vous vous défendez, soit vous mourez. » Chacun interprétera ces propos en fonction de sa propre vision du monde.

La vidéo rapporte aussi que Jeffrey Epstein écrivait au milliardaire et investisseur en capital-risque Peter Thiel : « Brexit. Ce n’est que le début, le retour au tribalisme. » Quant à Steve Bannon, dirigeant américain du secteur des médias et ancien stratège politique républicain, il écrivait à J. Epstein pour chercher comment transformer ce tribalisme en une contre-révolution mondiale d’extrême droite.

Plus explicite encore, Stephen Miller, allié de Donald Trump et conseiller à la sécurité intérieure des États-Unis, déclarait : « Vous pouvez parler autant que vous voulez des convenances internationales, mais nous vivons dans […] le monde réel […] un monde régi par la force, par la contrainte, par le pouvoir. »

Il s’agit bien de fascisme, une fois encore nourri par une crise systémique. Mais cette fois, la crise, comme le fascisme, sont d’une ampleur bien plus grande et représentent un danger accru pour nous tous, voire pour notre existence même. « Ses armes sont plus meurtrières. Ses technologies, infiniment plus puissantes. Ses médias, beaucoup plus concentrés, et son climat, beaucoup plus instable […] Si nous nous attendons à voir des soldats défiler au pas de l’oie, nous ne verrons pas arriver les capital-risqueurs messianiques, les théocrates qui contrôlent les armées et les influenceurs escrocs de la manosphère », selon Naomi Klein.

Couverture du livre de Naomi Klein et Astra Taylor : Le fascisme de la fin des temps et le combat pour le monde vivant.

Selon Astra Taylor, « le fascisme de la fin des temps n’est pas monolithique. C’est une alliance dangereuse et profondément divisée entre trois grands groupes : d’abord, les religieux qui attendent la « fin des temps », convaincus que Dieu a un « plan particulier » pour Israël et déterminés à faire partie du petit nombre des « élus ». Ensuite, les acteurs de la « big tech », eux aussi fascinés par l’idée de la fin des temps, séduits par la perspective de bâtir « de grandes entreprises » tout en contribuant massivement à la destruction de la planète. Enfin, les nationalistes qui, au nom d’une vision de la «  fin des temps », veulent fermer les frontières à tous ceux qu’ils considèrent comme des étrangers ou comme des personnes qui n’ont pas leur place parmi eux.

Tous se considèrent comme des êtres à part et méritants parce qu’ils détiennent le pouvoir. C’est là un élément central de la mentalité fasciste contemporaine. Il en va de même de la stratégie consistant à orienter la frustration et la colère populaire vers les plus faibles et les plus vulnérables, désignés comme boucs émissaires, plutôt que de permettre à cette colère de se retourner contre les véritables détenteurs du pouvoir. »

Pourtant, il y a de l’espoir. Il réside dans notre capacité, à nous tous, à refuser de nous laisser diviser.

Dans sa critique du livre, le journaliste Daniel Trilling, du Guardian, souligne que N. Klein et A. Taylor s’inspirent notamment de la victoire de Zohran Mamdani à New York. Celui-ci est devenu maire malgré l’opposition active de l’establishment politique et financier. Sa victoire montre, selon elles, « qu’il est possible de construire une coalition victorieuse en s’appuyant sur les préoccupations matérielles des citoyens, et en célébrant les différences plutôt qu’en cherchant à les nier ou à s’en excuser. »

Les autrices mettent également en avant d’autres formes de résistance créative, aux États-Unis comme ailleurs, qu’elles considèrent comme les germes d’une nouvelle politique, « enracinée dans une conception large, généreuse et accueillante du voisinage, capable de faire contrepoids aux visions dystopiques de l’avenir portées par la droite. »

Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International résidant au Royaume-Uni, en sa qualité de rédactrice, traite principalement de questions environnementales et politiques.      
Thématiques : Société
Rubrique : Compte rendu