Partage international no 197 – février 2005
par Swami Nirliptananda
L’hindouisme est généralement considéré comme une religion. Il serait cependant plus exact de parler de dharma hindou plutôt que de religion hindoue, car il existe une différence considérable entre dharma et religion. Cela ne veut pas dire pourtant que le dharma ne contient pas d’éléments religieux. En fait, certaines croyances religieuses y sont également présentes. Ces croyances ne sont pas essentielles, mais elles jouent un rôle important dans le contexte où le dharma est pratiqué.
La religion a un fondateur, un livre sacré, un prophète ou un sauveur, un système de croyances, et elle commence à un moment donné de l’Histoire. Le dharma n’a pas de fondateur et, si étrange que cela puisse paraître, il n’a pas non plus de commencement historique. Il repose sur des lois ou des principes. La loi fondamentale est celle de la coexistence. Cette loi est inhérente à la création, elle existait avant qu’il n’y ait des hommes sur cette Terre. Sans elle rien ne pourrait survivre. Elle sert de fondement à tout ce qui existe.
Dans toute société il y a des lois, des lois sociales, civiles, pénales, etc. Si nous procédons à un examen attentif, nous découvrirons que ces lois sont fondées sur la coexistence. Chaque fois qu’un principe est violé, il se produit des désastres et des conflits et, tôt ou tard, la loi doit être modifiée ou adaptée au contexte du dharma. Dans un monde de diversité, le dharma est ce qui maintient l’équilibre, l’harmonie. Si l’on abat les arbres d’une forêt, cela modifie les conditions climatiques. Mais, en plantant un arbre pour remplacer chaque arbre abattu, l’homme peut éviter le désastre. C’est la raison pour laquelle il est dit que le dharma protège celui qui le pratique, mais que quiconque ignore le dharma devra en subir les conséquences. Il ne s’agit pas d’une punition mais du résultat direct de l’acte commis. Nous ignorons la loi à nos dépens. C’est un fait.
Dans toutes les sociétés civilisées il existe des lois. Le but de ces lois est de régler la conduite des hommes afin que personne ne porte atteinte aux intérêts et à la liberté d’autrui. Pour faire observer les lois, la société dépense beaucoup d’argent. Des tribunaux sont mis en place et de nombreux fonctionnaires y sont employés. Le premier rituel dans un tribunal consiste à jurer de dire toute la vérité. Il arrive que ce serment ne soit pas respecté. Mais c’est le principe de base, car sans vérité il ne saurait y avoir de justice, et sans justice il ne peut y avoir ni loi ni ordre. Tous les efforts sont faits pour découvrir la vérité car celle-ci est la base de la loi, et de l’ordre que l’humanité s’est efforcée d’instaurer dans sa marche vers la civilisation. Là où règnent la loi et l’ordre, règnent la paix, la prospérité et le bonheur.
Il existe un livre sacré hindou intitulé le Rig Veda. C’est le plus vieux livre sacré hindou. Il date de plus de quatre mille ans et c’est également l’ouvrage le plus ancien de l’humanité. A cette époque lointaine, on avait déjà découvert que la vérité apporte la stabilité. « Seule la vérité triomphe », ont déclaré les sages du Rig Veda. On peut essayer d’échapper à la loi en ne disant pas la vérité, mais celle-ci éclate tôt ou tard.
Le sacrifice
L’autre principe de base du dharma est le yajna, qui signifie le sacrifice. C’est un acte qui permet de maintenir l’unité et l’harmonie. C’est un acte qui purifie. Il purifie le corps, le mental et l’esprit. Il nous rend divin. L’égoïsme souille toute chose. Il est contraire au principe fondamental de la coexistence. Il est à l’origine des conflits et de la souffrance qui règnent dans le monde. Dans l’hindouisme la philosophie du yajna a été étudiée en détail.
Cependant, d’une manière générale, cinq yajnas sont recommandés. Ils sont connus sous le nom de mahayajnas, ou sacrifices universels. Ils servent de base aux autres yajnas. Comme nous allons le voir, ils prennent en considération le bien-être de toute la création car la vie est interdépendante. Les hindous considèrent toujours la vie comme un tout. Ils voient l’ensemble.
Je mentionnerai brièvement les mahayanas pour clarifier cette notion de sacrifice. Dans une telle vision du monde, la loi prend la forme du devoir : rien n’est imposé, tout est accompli volontairement pour le bien de tous.
Le premier de ces mahayajnas est Deva Yajna : le principal devoir de l’homme est de vénérer Dieu, car chacun dépend du Divin pour son existence même. La vénération est l’un des moyens qui permettent à une personne d’exprimer sa gratitude pour les bienfaits qu’elle a reçus. Cette expression de gratitude se manifeste dans tout le tissu de la société hindoue. C’est grâce à une telle attitude que des relations cordiales sont maintenues. Elle donne à l’individu un sentiment de plénitude qui lui apporte la satisfaction et la paix intérieure.
Le second mahayajna est Rishi Yajna. Les Rishis sont ceux qui ont découvert les principes fondamentaux de la vie grâce à leur divine réalisation. Ces principes, transcrits dans les Ecritures, doivent être étudiés et divulgués gratuitement. La connaissance divine ne saurait être commercialisée. Etablir une relation avec les sages permet de comprendre le sens profond des écritures. C’est aussi une manière d’exprimer sa gratitude. De cette façon, la connaissance demeure sanctifiée et un tel état d’esprit lui permet de fructifier.
Pitri Yajna concerne le culte des ancêtres et les prières destinées à la paix de leurs âmes. Ce yajna est pratiqué dans un esprit de gratitude. Il permet de maintenir l’unité de la famille, ce qui aide à surmonter les problèmes et les traumatismes qui surviennent dans la vie. Il est à la base des valeurs familiales et il est fondé sur le concept d’interdépendance. Cette interdépendance va de soi. Les parents prennent soin de leurs enfants, ce qui est naturel, même dans les formes de vie inférieures. Dans la conception hindoue de la société, les enfants se souviennent de ceux qui sont décédés, et ils prennent soin des personnes âgées. Les parents font des sacrifices pour leurs enfants lorsque ceux-ci sont jeunes et vulnérables, et lorsque les parents sont vieux, c’est le devoir des enfants adultes de prendre soin de leurs parents. Tout bien considéré, si les enfants négligeaient leurs parents, ils seraient négligés à leur tour et tout le monde en souffrirait. Par contre suivre la voie du yajna profite à tous.
Le quatrième yajna, Nri Yajna, découle d’un principe similaire. On devrait toujours s’attendre à la venue impromptue de visiteurs et être prêts à leur offrir l’hospitalité. De cette manière la société répond aux besoins de chacun.
Pour finir vient le Yajna Bhut, qui concerne les vies inférieures et l’environnement. C’est une obligation pour l’homme de prendre soin de l’environnement et des autres créatures car il fait partie d’un ensemble et il dépend des autres formes de vie. Il a tout intérêt à développer une attitude bienveillante à l’égard de la nature.
Lorsque, au contraire, l’homme adopte une attitude agressive, non seulement il se rend responsable de l’exploitation de la nature et de la destruction de la vie, mais, selon la philosophie hindoue, cette attitude l’affecte lui-même sur le plan mental et le pousse à se conduire de façon anormale. Ce comportement anormal est l’une des causes majeures des problèmes de notre temps. L’homme dispose d’une abondance d’objets matériels mais il lui manque la paix intérieure. Il existe un vide en lui qui ne peut être comblé ni par la drogue, ni par l’alcool ou autre chose. Il éprouve un sentiment d’insatisfaction générale.
L’homme ne peut se retrouver qu’en apprenant à vivre avec la nature. Telle est la grandeur du dharma. Ce que j’ai dit auparavant vous permet d’en mieux saisir la nature inclusive. Tout est lié, du niveau le plus élevé au niveau le plus bas. L’homme devrait toujours adopter une attitude responsable et bienveillante à l’égard des formes de vie inférieures et il ne devrait jamais essayer de les dominer.
Cette approche inclusive donne à l’hindouisme un caractère unique. Il ne prend pas seulement en considération un groupe d’hommes, ou même l’humanité. Il tient compte du bien-être de l’ensemble de la création. C’est la raison pour laquelle les hindous respectent toute vie. Les arbres, les plantes, les animaux, les rivières, les montagnes, le sol, tout est sacré. La Terre est appelée dharti mata (notre mère la Terre). Tout est sanctifié. Au lieu de tuer les vaches, les hindous les vénèrent.
Lorsque je suis venu pour la première fois en Grande-Bretagne, il y a trente ans, je suis allé à une conférence. Au déjeuner, on m’offrit un plat de viande au curry et lorsque je déclarai que j’étais végétarien, le plat fut remporté, la viande enlevée, et on me laissa les pommes de terre ! Les choses ont bien changé depuis. Le végétarisme est désormais très populaire, mais les hindous sont végétariens depuis des milliers d’années. Manu, le législateur, a déclaré : « L’homme qui donne l’ordre de tuer un animal, celui qui le tue, celui qui l’apporte au marché, celui qui le vend, celui qui l’achète, celui qui le fait cuire, celui qui le mange, tous sont également coupables. »
La méditation
L’hindouisme accorde une grande place à la méditation et également à la liberté de choix. Respecter cette liberté de choix fait partie de l’essence même du dharma. Vouloir la restreindre en imposant ses propres préférences est contraire à l’esprit du dharma, l’esprit de coexistence. Pour pouvoir méditer, il est utile d’avoir quelque chose sur quoi se concentrer. Cela aide à maintenir la stabilité du mental. C’est la raison pour laquelle il y a tant de murtis (images ou représentations) sur l’autel. Elles ont une histoire qui inspire le fidèle. Elles sont jeunes, belles, sereines et souriantes. Elles soulagent inconsciemment le fidèle du stress accumulé en lui et lui permettent finalement de faire l’expérience de la liberté, de la paix et du bonheur.
Les hindous vénèrent Purna (l’Absolu) en tant que Dieu. En dehors de lui, rien n’existe. Au sein de l’Absolu, les possibilités sont multiples. Il ne peut y avoir de restriction. Ce concept de Dieu en tant qu’Absolu est à la base même de l’attitude inclusive des hindous à l’égard de la vie. La diversité religieuse est inhérente à cette conception des choses. Les différents Dieux sont des manifestations de l’Absolu. Dans la Bhagavad Gita, ceci est magnifiquement illustré lorsque le Seigneur Krishna dit : « Quelle que soit la manière dont un homme me vénère, il est le bienvenu. Les divers sentiers que prennent les hommes conduisent tous vers moi. »
L’esprit multiculturel qui fait de plus en plus partie de notre manière de vivre ici, en Grande-Bretagne, est un signe encourageant. La diversité religieuse, le yoga, la méditation, le végétarisme recueillent de plus en plus d’adeptes. Le passé semble détenir bon nombre de solutions pour résoudre les problèmes actuels. Nous les découvrons peu à peu.
En guise de conclusion, je citerai le Mahabharata : « On ne devrait jamais infliger à autrui ce que l’on considère comme injurieux pour soi-même. Telle est l’essence même du Dharma. »
Om Shanti Shanti Shanti.
Auteur : Swami Nirliptananda, attaché à l’un des temples hindous de la communauté asiatique de Londres, est l’un des swamis les plus proches de Maitreya et de ses enseignements.
Thématiques : peuples et traditions, sagesse éternelle, spiritualité, éducation
Rubrique : Divers ()
