Le cynique et le charpentier de marine

Partage international no 323juillet 2015

par Charles Eisenstein

Il y a quelques jours, à Stockholm, je marchais près de l’eau quand un jeune homme irlandais m’interpella par mon nom. Ce n’est pas quelque chose qui m’arrive souvent. Apparemment, il fait partie de cette petite partie de l’humanité qui a lu mon livre. J’ai donc considéré cette coïncidence comme un signe et me suis arrêté pour entrer en conversation.

Il s’avéra qu’il était en Suède pour une formation de deux ans en construction nautique, apprenant les techniques traditionnelles pour construire de ses mains de petits bateaux. Son histoire m’inspira de plusieurs façons : premièrement, j’avais devant moi une jeune personne intelligente engagée dans un travail qui n’offre ni statut prestigieux ni richesse. Deuxièmement, il était dévoué, non seulement à son artisanat, mais à l’objectif d’amener vers celui-ci plus de jeunes Irlandais. Il avait pour cela cofondé l’Association pour les bateaux traditionnels nordiques-irlandais.

Troisièmement, quand il me présenta au reste de l’équipe et me montra les bateaux qu’ils construisaient, je fus frappé par leur savoir-faire consciencieux et par la vie qu’ils insufflent aux bateaux, des caractéristiques du mouvement vers la resacralisation de notre monde matériel.

Je les quittai après quinze minutes, plein d’optimisme sur l’état de l’humanité. Quelle raison avais-je d’être optimiste ?

A quoi bon un renouveau dans la construction navale traditionnelle alors que le changement climatique, la fracturation hydraulique, les déchets nucléaires, la destruction des forêts, le néolibéralisme, l’Etat sécuritaire, la faim chez les enfants, le trafic d’êtres humains, l’exploitation dans les ateliers de misère, l’incarcération juvénile et toutes sortes d’horreurs affectent notre planète ?

Pourquoi me suis-je senti optimiste ? Voici une théorie : les sentiments ont obscurci ma raison. En un moment d’étourderie, je me suis laissé déboussoler par une petite fleur surgissant des immenses décharges toxiques générées par notre société. Un éclat de beauté m’a distrait de la laideur, m’assurant une fuite émotionnelle réjouissante face à l’irréfutable logique du désespoir. Comme avec chaque bonne nouvelle, cette rencontre m’a donné de faux espoirs en me faisant croire que les choses n’allaient pas si mal, après tout. Et ça, c’est dangereux, selon cette théorie, car ce n’est qu’avec une perception réaliste de notre terrible situation que nous serons à même de réagir correctement, au lieu de prétendre avec insouciance que tout va bien.

Une théorie alternative

Considérons maintenant une théorie alternative : le charpentier de marine m’a donné de l’espoir parce qu’il démontre l’existence d’un vaste changement de valeurs qui se répand sous la surface de la norme. Loin d’être une exception, il est parmi l’avant-garde d’un large mouvement. Bien que sa vocation ne défie pas directement le pouvoir établi, la redirection de son énergie vitale aide à établir un modèle pour que d’autres fassent de même. Son exemple encourage d’autres formes d’abstention. Quand on rencontre quelqu’un qui rejette les normes et les valeurs dominantes, on se sent un peu moins fou de faire de même. Tout acte de rébellion ou d’abstention, même à une très petite échelle, est donc un acte politique. Construire des bateaux à la main est un acte politique. Cela ne signifie pas que l’industrie bancaire, Monsanto, le complexe militaro-industriel et ainsi de suite, changeraient magiquement leurs façons de faire si davantage de personnes construisaient des bateaux. Mais cela signifie que le changement en matière de construction navale ou d’autres activités provient de la même source.

Ce n’est pas parce qu’il pensait que ça changerait le monde que le charpentier de marine a choisi sa voie. Si nous conditionnions nos choix à ce qui changerait réellement le monde, nous resterions souvent paralysés, car les changements qui doivent avoir lieu aujourd’hui sont tellement énormes, que nous n’avons pas idée de la manière de les accomplir. Chaque projet est irréalisable et tout espoir est naïf.

Le cynique pense qu’il est réaliste et que l’optimiste ne l’est pas. C’est en fait l’inverse qui est vrai : le cynisme est paralysant, alors que le candide tente ce que le cynique déclare impossible. Et parfois il réussit.

Paradoxalement, c’est par l’ajout de milliards de petits actes que le monde changera. Il faut obéir à une autre logique que celle qui demande : « Dans le grand ordre des choses, cela fera-t-il une différence ? » Selon cette logique, aucune entreprise dans le but de réduire les émissions carbones ne ferait de différence. Si vous roulez à vélo et réduisez vos déchets, quelle différence cela fait-il quand des milliards d’individus qui n’ont pas compris ne font rien ? Dans ce cas, disent certains, plutôt que de rouler soi-même à vélo, mieux vaut essayer de convaincre des millions de gens de le faire, ou faire pression pour changer les politiques gouvernementales. Mais avec cette logique, personne ne commencera à pédaler ! Il faut autre chose que des motifs pragmatiques pour poser ce type d’acte. Je veux dire qu’il faut un motif autre que celui du résultat final selon notre compréhension habituelle des causes et effets.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas essayer de changer les esprits et les systèmes. Mais ce n’est pas suffisant, et ce n’est pas pour tout le monde. Nous devons valoriser aussi les petits choix, mêmes invisibles. Prenant congé du charpentier, j’ai pensé que je ne pouvais pas cautionner un monde dans lequel ce qu’il fait n’a pas d’importance. Nous vivons dans un monde où la plupart de nos choix personnels semblent insignifiants. Pourtant, nous avons le sentiment qu’ils sont importants. Faut-il ignorer ce sentiment et ne prendre que des décisions basées sur l’évaluation rationnelle de leurs effets ?

Une telle mentalité serait-elle la cause de la situation délicate dans laquelle nous nous trouvons ? Il s’agit notamment de notre attitude envers l’argent : au nom d’un nombre érigé en but, nous orientons notre temps et nos ressources ailleurs que vers les choses qui comptent le plus pour nous. Les étudiants font cela sans arrêt quand ils choisissent une voie en fonctions des débouchés au lieu d’étudier ce qui les intéresse le plus (ou de quitter les études pour suivre une passion). Il s’agit également de l’attitude qui consiste à fermer son cœur et à sacrifier cet arbre, cette forêt, cet animal, cet être humain parce qu’ils entravent le progrès.

Quand nous cessons d’agir ainsi et nous focalisons à la place sur ce qui est juste devant nous, cela semble parfois irrationnel. Comment réconcilier ceci avec le sentiment que cela a de l’importance ? L’apparente irrationalité de nos petits actes de beauté et de service dérive de notre immersion dans une vision du monde qui définit ce qui est rationnel, faisable et logique. Essentiellement, cette vision nous définit comme des individus séparés dans un univers étranger et objectif qui fonctionne par l’action de plusieurs forces. Avec votre relativement petite force, dans cet univers étranger, rien de ce que vous faites n’importe vraiment. Mais cette vision du monde est en train de devenir obsolète. Quand nous nous regardons plutôt comme des êtres connectés, inséparables de tout ce qui est, quand nous voyons l’individu et le monde comme des miroirs inséparables l’un de l’autre, alors le sentiment que nos actes personnels ont une portée cosmique n’est plus si irrationnel. Cela donne une certaine logique à l’idée que quand n’importe quoi change, tout change. Et cela valide l’idée que le charpentier naval est en train de créer un modèle pour que d’autres changent.

Je pourrais donner de nombreux exemples montrant que nos actions individuelles affectent le monde de façons qui défient notre compréhension habituelle des liens de causalité. Je pourrais aussi citer certains changements de paradigmes scientifiques qui semblent invalider la distinction rigide entre moi et l’autre selon laquelle nous agissons. Mais rien de tout cela n’offrirait la certitude de la preuve et le cynique pourra toujours soutenir que cela ne compte pas et que ça ne marchera pas.

Vous avez probablement eu des débats avec de telles personnes, les réalistes qui expliquent pourquoi une idée n’a pas beaucoup de chance d’aboutir. Peut-être vous disputez-vous avec le cynique en vous, qui vous dit la même chose à propos de chaque changement dans votre vie. Et bien, tous ces cyniques ont raison. A l’intérieur du cadre de leur vision du monde, cela a peu de chances de marcher. Une sorte de miracle doit s’accomplir : par exemple, la bonne personne vient en aide par altruisme au bon moment, ou quelqu’un change d’attitude et agit contre son propre intérêt rationnel.

Dialogue avec son cynique intérieur

Si nous voulons avoir une planète vivable dans cinquante ans, de telles choses doivent arriver à grande échelle. En l’absence de preuves certaines, comment surmonter le cynisme (qu’il soit intérieur ou extérieur) ? Nous ne le pouvons pas. Cependant, nous pouvons nous occuper de la blessure qui le génère. Le cynisme protège une blessure d’idéalisme brisé et d’espoirs trahis. Tout ce qui réveille notre certitude enfantine (candide) qu’un monde plus beau est possible génère, en même temps que le sentiment inspirant d’espoir, l’apparition de la peur, du chagrin et de la souffrance. Nous sommes effrayés d’être déçus une fois encore. C’est bien plus sûr de ne pas croire, plus sûr de rejeter cela comme étant idéaliste, irréalisable, impossible. De cette souffrance découle aussi la raillerie qui accompagne souvent le scepticisme. C’est peut-être pour cette raison que les théories scientifiques non-orthodoxes ou les phénomènes qui suggèrent qu’il existe un ordre, de l’intelligence et un but dans l’univers objectif recueillent de si virulentes critiques.

Faisons une petite expérience : répétez plusieurs fois : « Eisenstein est vraiment très naïf », et laissez-vous glisser vers le jugement. Quel mélange de sentiments vient avec cet état d’esprit ? Vous pourriez remarquer la satisfaction de ne pas être dupe. Vous êtes réaliste, rationnel, intelligent. Vous n’allez pas vous laisser duper par l’émotion naïve qui consiste à croire quelque chose. De quelle souffrance vous protège ces impressions et ces jugements ? Qu’est-ce qui fait mal ?

C’est seulement quand on accepte de regarder cette blessure sous-jacente et qu’on la soigne qu’on peut atteindre son plein pouvoir en tant qu’acteur du changement. Seulement alors pouvons-nous vraiment croire à ce que nous cherchons à créer, et nous dédier entièrement au service de ce plus beau monde que notre cœur sait possible.

Cet article publié sur realitysandwich.com, est repris avec aimable autorisation des ayants droit.

Auteur : Charles Eisenstein, écrivain et conférencier international basé à Harrisburg, en Pennsylvanie, (Etats-Unis), il a notamment publié : The Ascent of Humanity (l’Ascension de l’humanité), et Sacred Economics, (l’Economie sacrée).
Thématiques :
Rubrique : Divers ()