Le chemin de la paix

Partage international no 332avril 2016

Interview de Bruce Kent par Gill Fry

Né à Londres en 1929, ordonné prêtre en 1958, Bruce Kent n’a cessé de militer pour le désarmement nucléaire et la paix. Il a présidé la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), une organisation antinucléaire britannique. Gill Fry l’a interviewé chez lui au nord de Londres, pour Partage international.

Partage international : Qu’est-ce qui vous a inspiré à militer pour la paix ?
Bruce Kent : Quand j’étais prêtre à Kensington en 1959, j’ai vu passer devant mon église une manifestation d’Aldermaston contre les armes nucléaires. Ensuite, le déclencheur a été une déclaration d’un archevêque jésuite qui a dit : « Si c’est mal de tuer des centaines de milliers de personnes innocentes, il est tout aussi mal de menacer de les tuer. » C’est donc par le côté moral que je suis arrivé au désarmement nucléaire. Je n’y connaissais rien en politique, mais cette lutte me paraissait avoir du sens.

PI. Après la Seconde Guerre mondiale, quels ont été les premiers pays à avoir l’arme nucléaire ?
BK. Il y a d’abord eu les Américains avec les bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Après, ce fut la ruée vers le nucléaire, après l’échec du Plan Baruch en juin 1946, visant à limiter l’armement nucléaire dans le monde, à l’initiative du président Truman. Les Soviétiques ont rejeté ce plan, comprenant bien que les Américains n’avaient aucune intention de se débarrasser de leurs propres armes atomiques. Les Anglais ont tout fait pour avoir les leurs le plus vite possible, puis les Français, les Chinois, et enfin Israël autour des années 1950. Par la suite, il y a eu le Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord. Mais en novembre 2015, 140 pays (sur les 196 existants) se sont réunis en Australie et ont décidé d’abandonner tout programme de développement d’armes nucléaires et de se débarrasser de celles qu’ils possèdent déjà.

PI. Peut-on espérer que le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires soit un jour réellement mis en application ?
BK. L’article VI du traité de 1968 appelle chacun des signataires à mettre tout en œuvre pour débarrasser la planète des armes nucléaires. Le nom du traité induit en erreur : il ne s’agit pas simplement d’un traité de non-prolifération, mais d’un traité de désarmement nucléaire total. Mais à l’époque, les puissances nucléaires étaient trop heureuses de se contenter de limiter la prolifération, puisqu’elles n’avaient aucune intention de se débarrasser des armes qu’elles détenaient déjà.
Ce traité représente un bon espoir, et le Royaume-Uni est bien placé pour agir ; nous nous trouvons dans une situation où il nous faut décider soit de dépenser une fortune colossale – 150 milliards de livres sterling (190 milliards d’euros) – pour rénover notre programme nucléaire Trident [les Tridents sont des missiles balistiques lancés depuis des sous-marins] et poursuivre ce programme pendant trente ans, ou décider de tout arrêter, parce que de toutes façons, ces missiles ne nous défendent en rien. Les jeunes militent pour l’abandon de Trident.
Les gens sont concernés par les dépenses publiques en matière de logement, d’éducation, de santé, et ils ne vont certainement pas voter pour un programme nucléaire.
Le pape François a dit : « Les armes nucléaires constituent un gaspillage de la richesse des nations. Lorsque ces ressources sont gaspillées, les pauvres et les faibles, qui sont en marge de la société, en payent un prix élevé. »

PI. Quels liens entretiennent entre eux les mouvements pour la paix, les anti-nucléaires, et les groupes qui œuvrent pour le développement ?
BK. Il y a environ 600 organisations internationales qui œuvrent pour la paix. Pour ce qui est des agences de développement, comme Oxfam, on voit qu’elles sont réticentes à mettre le désarmement à leur agenda, prétextant que leur structure caritative ne leur permet pas de se disperser, au risque de recevoir moins d’argent de leurs bienfaiteurs et de perdre leur statut d’organisme de bienfaisance. Je pense qu’ils pourraient au moins approuver le désarmement, même sans y travailler concrètement. Lors de la récente conférence sur le climat, le désarmement ne faisait pas partie de l’ordre du jour.

PI. Peut-on imaginer que tous ces groupes finissent par s’unir et parler d’une seule voix ?
BK. Je vois tout ça comme un orchestre. Je joue du trombone et vous jouez du violon, mais nous accordons nos instruments. On ne peut demander au joueur de trombone de jouer du violon. Ce serait stupide. Le vrai problème n’est pas un possible manque d’harmonie entre les diverses organisations ; c’est que 80 % de la population n’est pas engagée dans l’une ou l’autre d’entre elles. Le vrai travail consiste à mobiliser le public.

PI. Quelle est l’efficacité réelle des manifestations dans la rue ?
BK. Le gros du travail se fait dans les salles de classe, les églises, les mosquées, dans les rues, partout où les gens se parlent et discutent de ces questions. Les manifestations sont la face visible du travail, comme le 27 février dernier à Londres, où 60 000 personnes ont manifesté contre le renouvellement de Trident. C’est la preuve que notre action est forte, mais cette force ne vient pas seulement des manifestations, elle vient des gens qui ont réfléchi, débattu, et prié. C’est cela qui provoque un changement de conscience.

PI. Selon vous, les centrales nucléaires devraient être démantelées ?
BK. Oui, mais ce n’est pas ma campagne, même si elle est étroitement liée à la mienne – le désarmement. La preuve, la première centrale nucléaire anglaise a été le triomphe de l’énergie nucléaire, mais elle a été construite pour produire du plutonium pour les bombes ! Les centrales nucléaires sont dangereuses et un gaspillage d’argent public, mais elles ne sont pas construites dans le but de détruire les gens, leur seul but est de produire de l’énergie.
Les armes nucléaires, elles, sont faites pour tuer, et on est loin de connaître tous les accidents qui leur sont liés. Avec 20 000 armes nucléaires dans le monde, qui sait quand aura lieu le prochain incident ? Au fil des ans, on a vu que les individus qui avaient le pouvoir d’appuyer sur le bouton nucléaire étaient parfois accros à l’alcool et aux drogues.
Nous devons l’existence de la CND à un homme nommé Stanislav Petrov, un ancien guetteur à l’époque de l’Union soviétique, qui se trouvait dans son bunker en 1983 à un moment où la tension entre les deux blocs était forte [sous l’administration Reagan aux Etats-Unis]. A un moment donné, il a cru voir cinq missiles venant de l’Ouest. Son devoir était d’en référer immédiatement au président russe Yuri Andropov. S’il l’avait fait, il est bien possible qu’Andropov aurait à son tour tiré cinq missiles vers les Etats-Unis, ce qui aurait provoqué la troisième guerre mondiale. La moitié des militaires présents dans le bunker de Petrov lui disaient de prévenir Moscou, et l’autre moitié y était opposée. Finalement, il n’a rien fait. Puis, il s’est avéré que ce qu’ils avaient pris pour des missiles était une formation de nuages très inhabituelle. Ça fait peur. Avant de mourir, Robert McNamara [secrétaire américain à la Défense, 1961-1968] a dit que ce n’était pas notre discernement qui nous sauverait, mais la chance.

PI. Quelle importance ont selon vous des mouvements comme Occupy, ou les printemps arabes ?
BK. Ces mouvements sont en grande partie le résultat des nouvelles formes de communication. Ils changent la façon dont les gens pensent et agissent. Je suis très impressionné.

PI. Que pensez-vous du renouvellement du programme Trident ?
BK. Je pense qu’il est diabolique d’envisager la possibilité de tuer un quart de million de personnes. Même si le programme ne coûtait pas un sou, je ne le voterais pas. Mais en plus, il va coûter 150 milliards de livres, et avec tout ce dont nous avons besoin par ailleurs, il est loin d’être une priorité.
Et il faut savoir que ces missiles ne sont même pas fabriqués chez nous ; ils viennent d’Amérique. Non seulement nous obtenons l’aide américaine pour la conception des ogives nucléaires, mais sans les missiles fournis par les Etats-Unis, nous n’aurions rien sur quoi les fixer. Donc nous ne sommes même pas indépendants.
Je pense que c’est cette course qui pousse d’autres pays vers le nucléaire. Si la Corée du Nord a développé son programme nucléaire militaire, c’est parce qu’elle est entourée d’une flotte nucléaire américaine. Les Coréens pensent que la seule façon de garder les Américains à distance est de disposer également d’armes nucléaires. C’est logique.

PI. Certains disent que les armes nucléaires sont nécessaires pour nous protéger des terroristes…
BK. Les armes nucléaires ne nous protégeront jamais des terroristes. Elles n’ont d’intérêt que si vous pouvez les diriger vers une cible ou un territoire. Or personne ne sait où se trouvent les terroristes, donc on n’a pas de cible. Par ailleurs, les terroristes semblent parfaitement heureux d’aller au paradis dès que possible ; ça fait partie de leur doctrine. Comment voulez-vous menacer quelqu’un de mort si son but est d’aller au paradis ? Au final, l’arme nucléaire n’est qu’une question de fierté nationale. Il faut posséder ce que les autres possèdent.
S’il s’agissait vraiment de protéger le pays, je ne regarderais pas à la dépense, mais ce n’est pas le cas : l’arme nucléaire nous rend encore plus vulnérables. Regardez tous les conflits dans lesquels nous avons été impliqués : la possession ou non de l’arme nucléaire n’est jamais entrée en ligne de compte.
Et puis il y a ceux qui disent : « C’est juste pour empêcher les autres d’utiliser leurs propres armes nucléaires contre nous. » A moins d’être complètement fou, aucun pays ne s’aventurerait à utiliser l’arme atomique, parce que nous respirons tous le même l’air, et que si vous polluez la planète, vous en souffrez tout autant que les autres.

PI. Quelle est selon vous l’utilité des Nations unies pour bâtir un monde en paix ?
BK. La paix est l’objectif premier de l’Onu. La Charte des Nations unies, signée en 1945, commence par : « Pour préserver les générations futures du fléau de la guerre. » La Charte des Nations unies et la Déclaration des droits de l’homme sont des textes fondamentaux, mais peu les connaissent aujourd’hui.

PI. Est-ce que le Conseil de sécurité est limité dans ses actions ?
BK. Je pense que le droit de veto dont disposent ces cinq pays est complètement anachronique. S’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, comme on l’a vu sur le dossier coréen, l’Assemblée générale devrait avoir le droit de se surseoir et prendre une décision. Même si elle n’inclut pas tous les organismes affiliés (le Vatican, Greenpeace, les ONG, etc.), chaque pays, petit ou grand, y a un vote. Ça ne va pas sans présenter certains problèmes, mais c’est ce que dit la Charte. Pourquoi l’Andorre devrait avoir le même vote que la Chine, je ne sais pas, mais dans les élections au Royaume-Uni, c’est une personne, un vote. Ce n’est pas parce que vous êtes plus riche que votre vote doit avoir plus de poids.

PI. Que pensez-vous du pape François ?
BK. Il est prodigieux. Avec lui, on respire un air nouveau. Pour son premier voyage, il a choisi de rendre visite aux réfugiés, ce qui est tout à fait significatif. Il a parlé des armes nucléaires, et a éliminé la distinction, qui prévalait jusqu’ici entre l’intention d’utiliser les armes nucléaires et leur utilisation réelle. « Ces choses sont mauvaises », a-t-il dit. Ceci est très important parce que le Pape Jean-Paul II avait dit, lui : « Vous pouvez les garder, à condition que vous progressiez vers le désarmement. » Déclaration que les puissances nucléaires ont adoré, et unanimement, ils ont proclamé : « Oui oui, nous sommes sur la voie du désarmement ! », et ils ont bien sûr conservé toutes leurs armes.

PI. Croyez-vous dans le pouvoir de la prière ?
BK. Prier est d’une importance majeure. C’est une attitude intérieure qui a sa base dans la conscience de l’unité de cette Grande Vie dont nous faisons partie, pour élever notre pensée jusqu’aux plus hauts niveaux. Mais nous sommes tellement préoccupés par le quotidien, par qui nous aime, qui ne nous aime pas. Méditer, s’asseoir et regarder le monde, c’est ce que j’appelle prier.

PI. Quel conseil donneriez-vous à tous les militants qui essaient de faire pression sur les gouvernements pour faire changer les choses ?
BK. Tout le monde peut faire quelque chose, chacun de nous peut contribuer à augmenter cette pression. Mais dans les réunions, je vois beaucoup de gens qui se contentent de gémir et de se plaindre. Je leur demande : « Combien d’entre vous ont écrit une lettre à leur journal local le mois dernier ? » Et seulement un ou deux lèvent la main. Il faut agir !
C’est comme l’ascension du mont Everest. Vous n’arrivez pas tout d’un coup au sommet. Vous y allez peu à peu, campement après campement. Si vous ne regardez que le sommet, vous n’y arriverez jamais. Vous devez être attentif à chaque pas que vous faites et l’adapter aux différentes conditions que vous rencontrez. Et le long du chemin, vous croisez d’autres personnes qui ont le même but. Vous profitez de leur expérience. Atteindre un but, c’est une succession de petites choses, de petits pas. Mais si vous restez assis en regardant le mont Everest, rien ne se passera. Travailler pour le désarmement, c’est difficile, et il y a toujours quelque chose à faire. Vous perdez des amis, vous en gagnez d’autres, et vous ne serez jamais riche ! Mais vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoir.

PI. Etes-vous optimiste ?
BK. Totalement. Je suis plein d’espoir. Regardez toutes les choses horribles que l’humanité a faites dans le passé et qui sont maintenant tout à fait inacceptables. Le progrès est évident. Je suis optimiste, et je ne pense pas que Dieu ait créé ce monde pour le laisser s’autodétruire. Je crois aussi qu’il y a beaucoup plus de bien que de mal dans le monde.

Auteur : Gill Fry, collaboratrice de Share International basée à Londres (G.-B.).
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