Le Brésil et le monde entier devraient investir dans l’agriculture écologique

Partage international no 309mai 2014

par Kumi Naidoo

26 mars 2014 à 15 h 14

Hier, j’ai rejoint un panel du Forum mondial de l’agrobusiness à São Paulo, Brésil, pour parler de l’impact du changement climatique sur l’agriculture et la production de denrées alimentaires.

La présence de Greenpeace à une conférence de l’agrobusiness vous étonnera peut-être. La salle était, en effet, pleine de partisans de l’agrobusiness – des gens avec lesquels, normalement, nous engageons plutôt le combat que le dialogue. Pour autant, j’ai été heureux d’avoir la possibilité de faire entendre un son de cloche divergent, de parler de l’agriculture écologique, d’expliquer en quoi elle constitue un modèle plus résilient et plus durable permettant de produire une nourriture saine et diversifiée face aux aberrations climatiques.

Le modèle d’agriculture pour lequel nous optons peut soit nous rendre plus vulnérables, soit nous aider à mieux résister au changement climatique et à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Nous ne pouvons pas discuter à n’en plus finir des effets du changement climatique mondial sur l’agriculture et rester les bras ballants. Car les impacts de ce changement – sécheresses massives, typhons, tempêtes – font déjà leur apparition et ils « collent » avec les prévisions des scénarios climatiques. L’heure n’est plus au débat d’idées. Le moment est venu de s’attaquer de front au problème et de trouver des solutions.

Une première approche – celle que soutiennent de nombreux participants au Forum mondial de l’agrobusiness – consiste à continuer de développer le modèle agricole industriel intensif. Pourtant, ce modèle s’est déjà avéré vicié à la base et incapable de relever les défis climatiques auxquels le monde doit faire face. Cela, pour trois raisons. D’abord, parce qu’il a besoin de climats stables et de conditions de croissance optimales pour que les semences hyperspécialisées qu’il utilise donnent des rendements élevés. Ensuite, parce qu’il est fondé sur la monoculture pratiquée sur de très grandes superficies, ce qui nuit à la biodiversité. Enfin, parce qu’il impose le recours à des produits chimiques coûteux (pesticides et engrais) qui obligent les paysans à s’endetter, polluent gravement l’environnement, nuisent à la biodiversité naturelle et reposent sur les énergies fossiles dont la hausse du prix, lorsqu’elle se produit, se répercute automatiquement sur celui des denrées alimentaires, ce qui aggrave d’autant plus les difficultés de la frange la plus pauvre de la population mondiale.

La seconde approche – qu’on peut adopter pour assurer la production de denrées alimentaires dans des conditions climatiques difficiles – est l’agriculture écologique, qui, pour produire de la nourriture en quantité suffisante pour tous, fait appel à la diversité naturelle : diversité des graines et des végétaux, diversité des cultures qui coexistent sur une même parcelle, diversité des insectes qui pollinisent ou éliminent les nuisibles, diversité des pratiques qui associent culture et élevage. Le résultat est une gamme diversifiée de denrées alimentaires saines pour les populations comme pour la planète.

L’agriculture écologique permet de lutter efficacement contre le changement climatique en associant culture des céréales et culture des légumineuses qui sont à la fois riches en protéine et goûteuses, et sont en outre dotées d’une capacité d’adaptation au climat.

Des scientifiques de l’Université de Wageningen aux Pays-Bas, ont découvert récemment que les légumineuses enrichissent de façon significative les sols pauvres, que ces mêmes légumineuses associées au maïs en augmentent la productivité, et qu’elles réagissent bien à la sécheresse. Elles offrent, en outre, des applications multiples dans l’alimentation, les aliments des animaux et la fertilisation des sols. Les scientifiques néerlandais ont ainsi découvert qu’en faisant pousser côte à côte du maïs et des légumineuses le rendement augmentait de 67 % sans qu’il soit nécessaire de recourir aux engrais chimiques.

Il existe au Brésil un puissant mouvement qui a déjà réussi à mettre en place une politique nationale en agroécologie (science de l’agriculture écologique) et peut aider à ouvrir la voie. Cependant, à côté du modèle agroécologique, le Brésil investit lourdement dans le développement de l’agriculture industrielle. Le pays se trouve donc doté de deux systèmes parallèles qui ne peuvent coexister : l’un, qui s’appuie sur la biodiversité pour préserver la santé des populations et de la planète, l’autre qui a recours aux techniques biochimiques de la monoculture intensive pour la production en masse et l’exportation de récoltes essentiellement destinées au bétail. Ce n’est pourtant qu’en réorientant les ressources financières pour soutenir l’adoption de l’agriculture écologique à une grande échelle que le Brésil deviendra un modèle en matière d’agriculture moderne innovante.

D’autres pays attendent beaucoup du Brésil et de ses expériences, particulièrement en Afrique, région qui a désespérément besoin d’un système capable non seulement de nourrir la population, mais aussi de résister aux manifestations les plus brutales du changement climatique. En tant qu’Africain, je peux vous assurer que l’Afrique n’a ni besoin, ni envie du modèle de l’agriculture industrielle intensive. Le souhait de l’Afrique, c’est que le Brésil partage ses succès en matière d’agriculture écologique et démontre au monde entier qu’il s’agit de la seule voie capable tout à la fois d’assurer l’alimentation heureuse des individus, de protéger l’environnement et de faire face au changement climatique.

Lieu : São Paulo, Brésil Auteur : Kumi Naidoo,
Sources : blogpost de Naidoo Kumi
Thématiques : environnement
Rubrique : Point de vue ()