Partage international no 94 – juin 1996
par Andrea Bistrich
« La quête du messie remonte presque aussi loin que les premiers textes écrits », déclare Wilson D. Wallis, dans son étude sur le messianisme dans les religions mondiales. L'idée de la venue d'un « messie », d'un porteur de lumière et d'un guide, fascine les hommes depuis toujours. Ceci s'applique non seulement aux principales religions où l'attente d'un frère aîné, tel que Krishna, le Christ, l'Imam Mahdi et le Bouddha, a gagné du terrain, mais également dans des communautés traditionnelles plus restreintes, où on trouve une figure semblable sous la forme d'un héros culturel, d'un guide, d'un guérisseur. Il semble que ce soit une idée et une espérance universelles, que l'on retrouve dans presque toutes les cultures, que ce soit en Orient ou en Occident, dans les nations industrialisées ou dans les pays en voie de développement.
La manière dont cette idée est exprimée dans les différentes cultures varie considérablement, et elle s'accompagne de conséquences politiques, sociales, religieuses et éthiques. Une société idéalise le Sauveur en tant que héros mystique et prophète, alors qu'une autre attendra un héros culturel qui apporte des outils, écarte les dangers, donne des indications sur la manière de cultiver les plantes, et enseigne les valeurs éthiques et sociales ; de même que pour beaucoup d'autres, il sera celui qui apportera la loi et l'ordre, qui transformera le monde.
L'attente d'un médiateur
Le trait commun à toutes ces figures de Sauveurs est qu'ils sont supposés apporter la santé à leur peuple et, si possible, à toute l'humanité. Le Sauveur sera un pont entre Dieu et l'homme ; sa fonction est celle d'un Médiateur divin que l'on peut reconnaître à un but divin indubitable.
De nombreux mythes racontent qu'il est déjà venu auparavant, et qu'il reviendra de nouveau dans un futur relativement proche. L'idée du retour du Sauveur est, indépendamment de la forme qui peut lui être donnée, fondamentalement la même dans presque toutes les cultures. Elle se présente sous l'aspect de concepts, bibliques ou non, dans des sagas, des légendes, des mythes et des contes. Dans la tradition européenne, on trouve le Sauveur dans des contextes non bibliques, en tant que héros national ou comme roi – le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, par exemple – qui n'est pas mort mais seulement endormi, et qui reviendra dans des temps difficiles afin de restaurer la justice dans le monde.
Les traditions d'Asie centrale
Dans les traditions d'Asie centrale, le retour d'un Sauveur est intimement lié au roi-héros attendu, Gesar. Dans les épopées pré-bouddhistes et pré-lamaïstes, il est écrit que Gesar renaîtra dans la « Shamballa du Nord », une contrée mythique, située quelque part entre le Tibet et la Mongolie. Il a déjà annoncé son retour. Avant de disparaître, Gesar s'adressa une dernière fois à son peuple en ces termes : « Vous ne m'avez pas compris. Mes paroles ont été prononcées trop tôt. Je reviendrai une autre fois afin de les répéter. » Au cours de ses voyages pleins d'aventures à travers le Tibet, après la première guerre mondiale, Alexandra David-Neel visita la ville de Lhassa alors interdite aux étrangers, et écrivit en 1931 dans son journal qu'au Tibet, dans les années vingt, on croyait que Gesar était déjà en incarnation et que son apparition publique devrait se produire au cours des quinze années suivantes. Pour la population nomade du Tibet, l'épopée de Gesar n'est pas une simple légende, mais une réalité incarnant l'espoir d'un avenir meilleur.
Dans les enseignements du Bon, l'ancienne religion tibétaine pré-bouddhiste, on attend également un grand roi et un instructeur bon. Il est dit qu'il ne créera pas le paradis sur Terre, mais qu'il présentera simplement les anciens enseignements spirituels sous une forme nouvelle. Utilisant ces enseignements comme base, l'humanité aura la tâche de reconstruire l'avenir de ses propres mains.
Les influences bouddhistes
Dans la tradition bouddhiste, le Sauveur est attendu en la personne d'un futur Bouddha, le Bouddha Maitreya. Le mythe de Maitreya joue un rôle important dans l'histoire culturelle de toute l'Asie bouddhiste. Chaque culture influencée par le bouddhisme connaît la grandeur de ce Bouddha vénéré, et chacune a su l'intégrer à ses propres traditions. Ce qui peut-être caractérise de la manière la plus frappante le personnage de Maitreya, est probablement la diversité de ses apparences : Maitreya a de nombreux visages, et les associations de ce personnage avec les traditions indigènes sont multiples. Cependant, le Bouddha du futur est toujours le symbole d'un espoir collectif et universel. Il est associé à un avenir caractérisé par un renouveau fondamental et transcendant ; il enseignera dans un Age d'Or, que l'on attend comme une ère où la vie humaine atteindra son plus haut niveau de perfection. Maitreya servira d'intermédiaire entre le passé et le futur : il est à la fois une figure mythique et historique, qui transforme l'Histoire en mythe et le mythe en Histoire.
En Corée, le futur Bouddha porte, parmi d'autres caractéristiques, la marque d'un guerrier, d'un gardien et d'un leader dans un nouvel ordre mondial. En Chine, l'idée originelle de Maitreya en tant que Sauveur, libérant le monde de l'injustice et du besoin, a laissé place, sous l'influence du confucianisme, à celle d'un heureux « Bouddha au ventre rebondi ». Comparée à la figure vénérée du premier Maitreya, dont on mettait en relief les enseignements spirituels, et qui pouvait voir dans l'avenir, cette nouvelle image de Maitreya est un peu simpliste : il devrait apporter en priorité la fortune matérielle et la prospérité, espérance basée sur les besoins de l'estomac plutôt que sur les valeurs spirituelles. Dans la littérature folklorique chinoise du XVIe et du XVIIe siècles, la position de Maitreya est celle d'un bodhisattva agissant en tant qu'intermédiaire afin d'apporter une nouvelle révélation, en tant que sauveur et guide, qui délivrera le monde de la confusion et de la souffrance.
Au Japon, parmi les nombreuses interprétations du Bouddha attendu, un thème semble prédominer, celui d'une figure de Maitreya en rapport avec une vision pré-bouddhique, mythique, du monde. Dans cette version, on attend le vaisseau de Maitreya qui viendra à la suite d'une famine, au cours de l'« année de Maitreya », en traversant le vaste océan, de l'autre côté duquel vivent les ancêtres et les esprits. Entre autres bienfaits, le vaisseau apportera une abondance de récoltes et de la nourriture à profusion.
Sur l'île de Java, la personnalité du Sauveur prend une signification syncrétique similaire. Ici, c'est l'image de Ratu Adil, image mêlée à des influences fondamentalement étrangères à la culture locale, à des concepts hindous, bouddhistes, islamiques et chrétiens. Dans ce cas, l'intérêt se porte moins sur la personne du Sauveur que sur la fonction qu'il représente.
Les disciples
La notion de discipulat est souvent associée au Sauveur attendu. Dans son dernier discours, le Bouddha expliqua que, de même qu'il avait auprès de lui Ananda, son disciple préféré, tous les autres vénérés Bouddhas à venir auraient à leur côté des aides semblables qui considéreraient ce service comme un grand honneur. L'Iranien Saoshyant est également décrit comme le messager du grand créateur Ahura Mazda, qui avait sept assistants pour l'aider dans sa tâche.
En comparant les descriptions variées du Sauveur dans les traditions des différentes cultures, on constate que l'attente du retour du Sauveur inclut à la fois l'espoir d'un renouveau des conditions culturelles de tel peuple spécifique et la renaissance du monde dans son ensemble. L'idée d'un nouvel âge, d'une nouvelle Terre, en un mot d'un homme nouveau, émerge dans l'histoire de l'humanité comme un désir universel. Le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung a montré que l'homme d'aujourd'hui est douloureusement conscient du fait que ni les principales religions, ni les différents systèmes philosophiques, ne peuvent lui apporter le soutien nécessaire dans le monde actuel. L'aspiration à un intermédiaire divin est, selon Jung, un « besoin vital de l'âme » de l'homme, besoin d'une sécurité qu'il est incapable de trouver en lui-même.
Bibliographie
Sponberg Alan (ed) (1988) Maitreya, the Futur Buddha, Cambridge.
Abegg Emil (1928), Der Messiasglaube in Indien und Iran, Berlin.
Bauer Wolfgang (1989), China und die Hoffnung auf Glueck, Paradiese Utopien, Idealvorstellungen in der Geistesgeschichte Chinas, Munich.
Coquet Michel (1984), Maitreya, le Christ du Nouvel Age, Grenoble.
Jung Carl Gustav (1991), Der Mensch und seine Symbole, Olten.
Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : peuples et traditions, religions, spiritualité, émergence
Rubrique : Divers ()
