Partage international no 317 – février 2015
Interview de Enrique Morones par Jason Francis
Les Anges de la frontière (Border Angels/Angeles De La Frontera) est une organisation non gouvernementale basée à San Diego (Californie). Ses membres cherchent à stopper la mort inutile d’immigrants sans papiers (« illégaux ») qui franchissent la frontière américano-mexicaine, principalement à travers le désert de l’Imperial Valley et les régions montagneuses autour de San Diego.
Enrique Morones, fondateur de cette ONG, se fait l’avocat des droits de l’homme des deux côtés de la frontière pour les organisations et les militants de la frontière. Il est co-auteur de La Puissance de l’Unité – L’histoire des Anges de la frontière (The Power of One : The Story of Border Angels) (2012). Jason Francis a interviewé Enrique Morones pour Partage international.
Partage international : Qu’est-ce qui vous a amené à créer Les Anges de la frontière ?
Enrique Morones : Les Anges de la frontière a été fondée en 1986, quand une de mes amies m’a dit qu’elle savait que je recueillais des objets pour aider les gens dans le besoin. Elle m’a demandé ce qu’il en était des personnes nécessiteuses à San Diego, où elle avait vécu. Quand je lui ai répondu que je pensais que c’était une région très riche, elle m’a dit qu’« il y avait des migrants vivant dans les canyons, là-bas ».
C’est ainsi que j’ai commencé à aller dans ces canyons en 1986. Je ne pouvais pas croire que dans l’économie la plus puissante du monde vivaient des gens dans cette situation. J’ai commencé à apporter de la nourriture et de l’eau à nos frères et sœurs migrants installés là-bas. Notre groupe n’avait pas encore de nom, mais beaucoup de gens se sont alors intéressés à nous. Et voilà comment les premières graines ont été plantées.
PI. Combien d’immigrants sans papiers1 y a-t-il dans le monde ?
EM. Il y a environ 250 millions de personnes sans papiers dans le monde, selon les Nations unies. Nous avons onze millions et demi de sans-papiers ici aux Etats-Unis. Environ un tiers d’entre eux ont pu obtenir un visa de travail, un visa d’étudiant ou un visa touristique et sont arrivés dans ce pays depuis l’Europe ou l’Asie. Leur visa a expiré, mais ils sont restés ici.
Les deux autres tiers, arrivés par la frontière sud, ne remplissent pas les critères pour les visas. Ils franchissent la frontière par tous les moyens possibles. Depuis la construction du mur entre les Etats-Unis et le Mexique, lors de l’opération Gatekeeper, en 1994, plus de 10 000 êtres humains sont morts en essayant de traverser la frontière pour entrer aux Etats-Unis. Ils meurent parce qu’ils doivent traverser des zones désertiques, montagneuses et des cours d’eau dans des conditions extrêmes. C’est une situation très triste. La plupart des gens n’ont pas conscience de ce qui se passe. Tout comme la plupart des gens ne réalisent pas qu’il n’existe aucun moyen légal d’entrer. Ce n’est pas un argument recevable de dire : « Entrez simplement par la voie légale. » Il n’y a aucun moyen légal.
Parmi les 10 000 personnes qui ont péri, se trouvaient des enfants tels que Marco Antonio Villasenor. C’était un garçon de cinq ans qui a traversé avec son père à Victoria (Texas), en 2003. Pendant la traversée, il a demandé un peu d’eau à son père. Son père ne lui en a pas donné. Alors il a demandé à son voisin et au voisin suivant. Il a demandé de l’eau à 18 personnes. Aucun des 18 hommes n’a donné d’eau à ce petit garçon. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient tous déjà morts. Et Marco Antonio Villasenor mourut également. Chaque jour qui passe sans réforme sur l’immigration voit des gens mourir.
PI. Comment les Anges de la frontière essaient-ils d’empêcher la mort des travailleurs sans papiers qui entrent aux Etats-Unis ?
EM. L’organisation Les Anges de la frontière a été fondée en 1986, lorsque nous avons lancé une campagne visant à mettre de l’eau dans le désert. [Des bénévoles allaient dans le désert et déposaient des jerrycans ou de grandes bouteilles en plastique d’eau le long des routes habituellement empruntées par des immigrés.] Je suis allé à tellement d’émission [radio et télévision] de ces cinglés de droite, où les gens m’accusaient : « Vous assistez et encouragez l’immigration. » Je leur répondais : « Regardez, je fais cela depuis près de 30 ans et pas un migrant n’a jamais franchi la frontière pour de l’eau. Ils traversent la frontière parce qu’ils veulent pouvoir nourrir leur famille, être avec leur famille ou vivre un jour de plus. » C’est pour cela que nous avons mis de l’eau là-bas.
Nous avons lancé une grande campagne il y a plusieurs années, appelée No mas cruces (Plus de croix). Nous ne voulons pas que des gens partent en expédition dans le désert au péril de leur vie. Nous ne voulons plus planter de croix. Nous avons également lancé une grande campagne de sensibilisation, diffusant des témoignages de personnes qui ont perdu leurs proches, afin que les gens qui seraient tentés de prendre des risques se disent : « Je ne savais pas que c’était à ce point dangereux. Je ne vais pas risquer ma vie ou confier mon enfant à quelqu’un que je ne connais pas. Ils pourraient facilement mourir sur le chemin vers les États-Unis. »
PI. Combien de postes de secours les Anges de la frontière ont-ils mis en place et où sont-ils situés ?
EM. Nous en avons mis en place des milliers, et une vingtaine d’autres groupes en ont aussi mis en place. A nos débuts, nous avons été un des premiers groupes. Maintenant, beaucoup d’autres groupes font cela, Dieu les bénisse. Ils sont situés à San Diego en Californie, à Brownsville au Texas, tout le long de la frontière américano-mexicaine. Nous concentrons nos efforts principalement sur le comté de San Diego, mais nous avons mis en place des postes de secours dans les quatre Etats américains frontaliers du Sud et les six Etats frontaliers mexicains.
Pourquoi les gens franchissent les frontières
PI. Combien d’immigrants sans papiers passent illégalement la frontière américano-mexicaine pour entrer aux Etats-Unis tous les ans ?
EM. Il y a 400 000 passages chaque année. Il n’y a pas autant qui réussissent. Ce chiffre comprend les personnes qui font plusieurs tentatives. C’est-à-dire environ 150 000 personnes.
La migration mexicaine a chuté de façon spectaculaire. La population mexicaine n’est donc plus le principal groupe qui traverse la frontière sans autorisation. Au cours des quatre dernières années, cela a changé. Maintenant, ce sont principalement les populations d’Amérique centrale qui viennent en plus grand nombre. Ces chiffres incluent désormais des enfants. Nous avons observé une augmentation du nombre d’enfants qui, de 5 000 à 25 000, atteint maintenant plus de 60 000.
PI. Quel rôle les inégalités et la pauvreté jouent-elles dans la migration de la population vers les pays développés ?
EM. Les gens traversent les frontières à la recherche d’opportunités. Dans le cas des Etats-Unis, ils recherchent surtout du travail pour pouvoir nourrir leurs familles. Dans d’autres parties du monde, ils fuient l’oppression, la violence, les guerres, ou bien ils recherchent la liberté religieuse.
Nous recevons certaines de ces personnes ici aussi, mais les sans-papiers viennent aux Etats-Unis principalement pour trois raisons. La première est l’opportunité économique. Ils veulent nourrir leurs familles. La seconde raison est qu’ils veulent rejoindre leurs familles qui vivent déjà ici – le regroupement familial est un droit humain universel. Et troisièmement, pour fuir la violence, comme c’est le cas pour les enfants réfugiés arrivant d’Amérique centrale. Ils veulent vivre et ne plus être sous la menace de la famine ou de la mort.
Les pays d’où viennent les gens ont un grand rôle à jouer dans cette situation. C’est pourquoi j’ai proposé une campagne intitulée Aqui, no alla (Ici, pas là-bas) afin que les gens soient en mesure de solliciter des visas humanitaires dans leur propre pays. Et il y aurait plus qu’une simple présence humanitaire dans ces pays, afin que les gens sachent que s’ils veulent vraiment s’éloigner de leurs situations de violence où même leurs enfants risquent de se faire tuer, ils n’auraient plus à entreprendre ce voyage dangereux où des gens meurent tous les jours.
Les États-Unis pourraient également offrir davantage d’aide à ces pays. Henry Cuellar (Texas), membre du Congrès américain, ancien agent de la police aux frontières, a déclaré : « Ces pays devraient entrer dans le « club des milliardaires ». Il n’y a aucun pays d’Amérique latine dans le club des milliardaires. » Il fait référence aux pays recevant chaque année un milliard de dollars d’aide des Etats-Unis. Ce n’est pas le cas des pays d’Amérique latine, mais c’est le cas de ceux du Moyen-Orient. Il est temps de mettre en pratique ce que nous prêchons pour notre politique régionale et aider ces pays à développer davantage les opportunités économiques et la sécurité.
Dissiper les mythes
PI. Quels sont les mythes qui circulent aux Etats-Unis sur les immigrants sans papiers ?
EM. Il y a beaucoup de mythes. L’un des principaux est qu’il existerait une liste d’attente pour ceux qui veulent entrer. « Ils doivent entrer légalement. » Nous avons tous entendu cela. Eh bien, il n’y a aucun moyen légal. Pour la plupart, il n’y a pas de liste d’attente. Ils ne remplissent pas les critères pour obtenir un visa parce qu’ils ne gagnent pas assez d’argent. Ils ont le choix entre mourir sur place ou chercher une vie meilleure.
Un autre mythe est que « Nous sommes un Etat de droit ». La plupart des pays sont des Etats de droit, mais si nous examinons quelques-unes des lois de ce pays, nous trouvons le travail des enfants, l’absence de droit de vote des femmes et l’esclavage. Ce furent toutes des lois dans ce pays, des lois qui ont été abrogées parce qu’elles étaient immorales. Lorsque deux personnes meurent chaque jour en essayant d’entrer dans le pays aujourd’hui, c’est immoral et nous devons abroger les lois qui créent cette situation.
Une autre idée répandue est que les sans-papiers ne paient pas d’impôts. A quand remonte la dernière fois où le caissier a dit à la personne devant vous : « J’ai remarqué que vous parlez espagnol. Avez-vous des papiers, car si vous êtes sans papiers, vous n’avez pas à payer les taxes sur ces produits. » Bien sûr qu’ils paient les taxes, des milliards de dollars chaque année.
Une autre idée obstinée, c’est que les sans-papiers sont des criminels. Le département américain de la Justice affirme que les sans-papiers ont une probabilité dix fois plus faible d’être des criminels que le reste de la population. Réfléchissez-y. Ils veulent rester discrets. Si ce sont des criminels, et certains le sont, pourquoi iraient-ils traverser la frontière des Etats-Unis pour commettre un crime ? Lorsqu’un crime est commis par un sans-papier aux Etats-Unis, il s’agit d’un criminel qui se trouve être en situation irrégulière. La criminalité n’a rien à voir avec le statut des immigrants.
PI. Quel travail éducatif les Anges de la frontière ont-ils entrepris pour dissiper les mythes dont nous venons de parler ?
EM. Nous parcourons le pays et organisons des débats. Nous proposons également des animations pédagogiques dans les écoles, où nous échangeons sur les différences entre la situation réelle et les mythes. Et nous invitons les gens à venir sur le terrain avec nous. Des groupes d’étudiants du monde entier séjournent chez nous et passent quatre ou cinq jours avec nous pour déposer de l’eau dans le désert et rendre visite aux travailleurs journaliers. En ce moment, nous avons deux stagiaires, dans nos bureaux à San Diego (Californie), qui viennent de l’université Berea dans le Kentucky, suite à la conférence que j’y avais donnée l’an dernier. C’était la première université aux Etats-Unis à accepter des Afro-américains et des femmes. Les étudiants de Berea ont été tellement enthousiasmés par mon discours qu’ils nous ont rendu visite et sont restés avec nous pendant tout l’été. Ils ont été fantastiques. Nous recevons des stagiaires du monde entier qui se joignent à nous et restent quelque temps avec nous.
Sortir de l’ombre
PI. Vous avez mentionné la nécessité d’une réforme de l’immigration. Quel type de législation le gouvernement américain doit-il mettre en place pour aider les immigrants ?
EM. Seul un petit nombre de personnes remplissent les critères pour obtenir un visa, basés sur le niveau de revenu et le nombre de personnes accueillies selon le pays d’origine. Ce nombre est beaucoup trop faible pour les pays qui en ont le plus besoin, en particulier juste à notre porte, le Mexique.
J’ai parlé avec le président Obama. Nous lui avons dit : « Président Obama, oubliez le Congrès. Ils ne vont pas vous aider, prenez plutôt des mesures concrètes. Arrêtez les expulsions. Renforcez la Daca (Deferred Action for Childhood Arrivals). » [La politique du gouvernement, initiée en 2012, qui permet d’alléger les expulsions et de favoriser les autorisations de travail pour les jeunes sans papiers arrivés aux Etats-Unis encore enfants.] « Renforcez le projet de loi Dream (loi pour le développement, le secours et l’éducation pour des mineurs étrangers) et autorisez les travailleurs agricoles à avoir des papiers. L’agriculture est le secteur économique le plus important en Californie, l’Etat le plus puissant de l’Union, où 80 % des travailleurs sont sans papiers.
Les migrants veulent obtenir des papiers pour pouvoir sortir de l’ombre. Nous avons besoin de savoir qui sont ces personnes. Intégrons les dans le système. Ils peuvent vouloir devenir résidents, peut-être citoyens, mais autorisez les à avoir des papiers dès maintenant. La seule différence entre un immigrant en situation régulière et un citoyen, c’est qu’un immigrant en situation régulière ne peut pas voter, mais il paie des taxes et tout le reste. »
PI. Le 20 novembre 2014, B. bama a fait passer un décret sur l’immigration. Quels sont vos commentaires ?
EM. Sur une échelle de 1 à 10, 10 étant le cas où le président ferait tout ce qui est en son pouvoir, je lui donnerais un 7½. Il va arrêter les expulsions et donner leur chance à un peu plus d’un tiers des personnes sans papiers, soit environ 4 millions. Nous espérions que ce serait un peu plus de 5 millions. Cela ne veut pas dire que tous ces gens franchiront le pas et obtiendront des papiers. Certains vont hésiter, tout comme avec la Daca en 2012. Certaines personnes qui remplissaient les critères n’ont pas fait les démarches car qu’elles ne voulaient pas voir leur nom sur une liste, sachant que tout d’un coup, un président républicain pourrait annuler ces lois. Selon toute vraisemblance ce que le président a fait – et je suis très heureux, qu’il l’ait fait – aura changé la vie de 4 millions de personnes. C’est une grande proportion sur les 11 millions, plus d’un tiers. Ce n’est pas la totalité de ce que nous voulions, mais c’est beaucoup.
PI. Souhaitez-vous ajouter autre chose ?
EM. Nous remercions toutes les personnes qui nous soutiennent. Et nous avons besoin de davantage de soutien pour nos enfants. Nous avons besoin de plus de bénévoles et de dons. Et nous savons que la seule façon de surmonter la haine, c’est l’amour. Nous sommes heureux de voir cela s’exprimer tous les jours dans les bureaux des Anges de la frontière où nous hébergeons des familles, embrassons et aimons nos enfants. Ces enfants appartiennent à chacun d’entre nous. Il faut se rappeler qu’avant, nous aussi, nous étions eux.
Source de cette définition : Drop the I-word Campaign (campagne pour éliminer l’usage du mot « illégal »)
Pour plus d’informations : www.borderangels.org
1. « Immigrant sans papiers » : Plusieurs campagnes ont été lancées depuis 2007 visant à décourager l’utilisation du terme « immigrant illégal » dans de nombreux pays, généralement basées sur l’argument que si les lois sur l’immigration peuvent être illégales dans certains cas, les gens eux-mêmes ne sont pas illégaux. Aux Etats-Unis, une campagne appelée Drop the I-Word (Eliminons l’usage du mot illégal) a été lancée en 2010 pour préconiser l’utilisation de termes comme « immigrés sans papiers » ou « immigrés non autorisés » pour désigner les ressortissants étrangers résidant illégalement dans un pays.
