Partage international no 295 – mars 2013
par Frances Moore Lappé et Max Boland
Ma vie a changé du tout au tout vers la fin des années 1960, lorsque je me suis demandé : « Pourquoi des millions de gens souffrent-ils de la faim ? Toutes les autres espèces ont, semble-t-il, trouvé le moyen de se nourrir, elles et leurs petits. Alors, qu’est-ce qui ne va pas chez nous ? » Les titres des journaux criaient : « Pénurie ! Il n’y a pas assez de nourriture ! » Et pourtant, en alignant les chiffres, la vérité m’a sauté aux yeux : il y avait assez de nourriture pour tous. Et de nos jours, c’est encore plus vrai.
Au fil des décennies, je me suis progressivement sortie de ces couches successives de « pourquoi ? » et en suis venue à la conclusion que la faim n’est pas causée par un manque de nourriture, mais par un manque de démocratie. Qu’est-ce que cela veut dire ?
A la base, le problème est celui de la centralisation extrême des pouvoirs dans les industries alimentaires, depuis les champs éloignés jusqu’aux supermarchés de la mondialisation, au point que les gens sont privés, non seulement de nourriture, mais aussi de dignité et de confiance dans leurs propres capacités, pourtant avérées.
Restait à trouver des exemples de gens transformant les relations humaines en authentiques « démocraties vivantes », loin de la faible conception de la démocratie avec laquelle j’avais grandi – démocratie égale marchés boursiers plus élections. Où la démocratie était-elle assez dynamique, puissante et autonome pour s’attaquer aux causes de la faim inutile ? En fait, dans de nombreux endroits, la plupart du temps invisibles.
Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je discuterais avec des meneurs incarnant les multiples dimensions de la démocratie vivante, tout en mettant un terme à la faim dans leurs communautés – et pas seulement en la réduisant.
Et pourtant, cet automne, dans le Nord de l’Inde, j’ai célébré avec Navdanya ses 25 années passées à diffuser auprès de centaines de milliers de fermiers des pratiques agricoles autonomes et écologiquement renouvelables. Puis, dans l’Inde du Sud, à quelques heures d’Hyderabad, je me suis retrouvée au milieu d’une douzaine de femmes vêtues de saris aux couleurs vives, qui me faisaient admirer des monticules merveilleusement disposés de graines de toutes sortes en provenance de leurs propres champs.
Ces femmes appartiennent à un réseau de 5 000 femmes réparties sur 70 villages : le Deccan Development Society (DDS). Elles cultivent de nombreuses variétés de cultures vivrières biologiques et permettent à beaucoup de mener des vies courageuses, dignes, pleines et constamment créatives.
Je leur ai d’abord demandé comment elles vivaient il y a vingt ans : « Nous étions si pauvres que, pendant la saison des pluies, le sol de nos cabanes se transformait en boue. Nous devions dormir sur des branchages empilés les uns sur les autres. Nous avions toujours faim, et dépendions des cartes de ravitaillement du gouvernement. Parfois, le grand propriétaire terrien nous payait de quelques graines un petit travail ; elles constituaient la seule nourriture que nous pouvions donner à nos enfants. Nous n’avions même pas de deuxième sari pour nous changer lorsque nous avions pu prendre un bain.
Mon mari passait son temps au jeu. Je me nourrissais de sorgho et de riz cassé. Notre vie dépendait entièrement des gens riches. Nous devions accepter de souffrir, et même de recevoir des coups. »
Qu’est-ce qui a changé ?
« Nous avons commencé à nous rencontrer, à parler. A présent, nos groupes de femmes (« sanghams ») se réunissent chaque semaine, à neuf heures du soir, pour prendre leurs décisions ensemble. Nous exposons nos problèmes. Si l’une d’entre nous a été injustement traitée, nous allons toutes ensemble demander des comptes. Et maintenant, lorsqu’il y a un conflit dans notre village, on nous appelle. Grâce à ces groupes, nous nous sommes réappropriées la terre. Nous n’utilisons pas de produits chimiques. Nous cultivons jusqu’à 25 variétés par demi-hectare. »
Pouvez-vous parler des réserves de nourriture que chaque village décide collectivement de faire chaque année afin de pourvoir aux besoins des familles les plus vulnérables ?
« Nous ne les faisons plus. Aujourd’hui, chaque famille a la sécurité alimentaire. »
Le lendemain, j’ai parcouru les champs cultivés par ces femmes et leurs familles. Elles m’ont dit comment elles les avaient débarrassés des cailloux, comment elles avaient creusé des tranchées de retenue d’eau et établi des alternances synergiques de cultures. La terre me paraissait encore plutôt sèche et rocailleuse, mais les preuves du savoir-faire de ces femmes se balançaient au-dessus de ma tête : millet jaune, blanc, brun et roux ; plus loin, oléagineux et graines de pois. Sans oublier les pesticides naturels.
Comme la plupart des terres cultivées indiennes, celle-ci n’était pas irriguée. Je demandai : « Ne craignez-vous pas que le changement climatique n’apporte davantage de sécheresse ? »
« Non. Nous savons quoi faire. Si les pluies sont réduites de moitié, nous savons quelles cultures marcheront. Si les pluies augmentent, nous avons d’autres graines. »
J’ai aussi appris comment les femmes de la DDS renforcent la biodiversité en préservant et en partageant certaines semences ; comment elles cultivent des plantes médicinales sur des parcelles communes ; et comment elles ont appris et enseignent à s’en servir. Leur marché de 3 000 adhérents augmente d’au moins 20 % par an. Et ces femmes ont leurs propres médias : des documents vidéo pour apprendre et enseigner ; une radio communautaire diffusant des conseils sur les modes de cultures écologiques, l’arboriculture, la santé, en même temps que d’autres informations pratiques et de la musique traditionnelle. La DDS a calculé que cette prise de pouvoir par les femmes aboutissait à la production de 3 millions de repas supplémentaires par an, ainsi que presque 350 000 journées de travail supplémentaires dans leurs villages. Sans parler du rééquilibrage des relations hommes/femmes et de la réduction considérable des sévices domestiques.
« Ce que les « sanghams » nous ont fait gagner de plus précieux, c’est le courage. » Cette déclaration est peut-être ce qui m’a le plus frappé. Et avec le courage, la dignité s’exprimait devant moi de toute sa force dans la fierté de leurs sourires lumineux.
Aujourd’hui, en Inde, 46 % des enfants sont encore victimes de malnutrition, et cet Etat, l’Andhra Pradesh, est connu depuis longtemps pour son utilisation massive de produits chimiques agricoles et pour le taux élevé des suicides chez les fermiers criblés de dettes, car l’achat des semences, des engrais et des pesticides peut diviser par deux le revenu d’un petit exploitant.
Il n’empêche que les femmes de la DDS, et des millions de personnes comme elles, en Inde et dans le monde, prouvent qu’il y a une solution à la faim dans le monde. Elles la mettent en pratique.
Je comprends à présent que cela arrive lorsque nous nous libérons des séparations imposées, trouvons notre propre courage et mettons en commun notre créativité. Alors la démocratie ne nous est plus « donnée », n’est plus faite « pour nous ». C’est devenu notre genre de vie.
Auteur : Frances Moore Lappé et Max Boland, Frances Moore Lappé : auteure de 19 ouvrages dont le premier, Diet for a Small Planet (Régime pour une petite planète) a connu un grand succès. Elle a récemment co-écrit avec Adam Eichen : Daring Democracy : Igniting Power, Meaning and Connection for the America We Want. Elle est en outre co-fondatrice du Small Planet Institute à Cambridge, dans le Massachussetts (Etats-Unis). Max Boland : rédacteur et chercheur associé au département Démocratie de Small Planet Institute. Il a obtenu une licence de gouvernance et politique américaine à l’Université de Virginie, et s’est spécialisé en éducation civique, en politique judiciaire et en histoire politique.
Sources : YES ! Magazine www.yesmagazine.org
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Divers ()
