« La paix est possible et même inévitable »

Partage international no 181septembre 2003

Interview de Dennis Kucinich, sénateur américain par Monte Leach

Dennis Kucinich, député démocrate de l’Ohio, apparut sur le devant de la scène nationale,  en 1977, lorsqu’il fut élu maire de Cleveland, à l’âge de 31 ans ; c’était en effet l’homme le plus jeune jamais élu à la tête d’une grande ville américaine. En 1978, les banques de Cleveland exigèrent qu’il vende la centrale électrique de la municipalité à une société privée, en échange d’un report de crédit accordé aux autorités de la ville. D. Kucinich refusa et, fait sans précédent dans la politique américaine, les banques de Cleveland placèrent la ville en cessation de paiement pour un simple déficit de 15 millions de dollars. D. Kucinich ne fut pas réélu en 1979, mais quinze ans plus tard, il fut élu au Sénat de l’Ohio en raison de l’expansion de la centrale électrique de Cleveland qui fournit de l’énergie à près de la moitié des habitants de la ville. En 1989, le Conseil municipal de Cleveland l’a félicité pour « avoir eu le courage et la clairvoyance de refuser de vendre les installations électriques de la municipalité. »
En tant que parlementaire, Dennis Kucinich a mené l’opposition du congrès américain   à la guerre contre l’Irak. Dans le cadre de sa campagne pour la présidence des Etats-Unis, il fait montre d’une volonté politique puissante et d’une conviction spirituelle du lien existant entre les êtres vivants. La conception du monde de D. Kucinich implique un engagement passionné pour le service public, la paix, les droits de l’homme et l’environnement. Monte Leach l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : La paix et la justice sont des éléments majeurs de votre campagne présidentielle et de l’ensemble de votre approche politique. Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer sur ces objectifs ?
Dennis Kucinich : Chacun de nous entretient dans la vie un projet tendant à améliorer la société dans laquelle nous vivons. Chacun le fait à sa manière. Certains deviennent médecins, juristes, architectes, professeurs, mères ou pères de famille, employés municipaux, boulangers, serveurs. Nous avons tous un rôle à jouer et aspirons à réaliser toujours davantage. En ce qui me concerne, j’ai choisi, dès mon plus jeune âge, de m’investir dans le domaine de la justice socio-économique. L’expérience montre que la quête de la paix dans le monde extérieur doit être précédée par la quête de la paix dans notre monde intérieur, et je comprends aujourd’hui que la paix est possible, et même qu’elle est inévitable si nous travaillons dans ce sens.
Partager ce qu’on comprend et ce qu’on a appris, partager notre propre expérience, est une grande joie. Le fait de travailler dans ce sens au sein de nos structures gouvernementales est une grande responsabilité, que j’ai prise, parce que je crois que nous pouvons créer une société plus pacifique, et il est certain que la paix et la justice vont de pair. Mon engagement émane de la compréhension des objectifs et de la croyance qu’une personne peut faire toute la différence, et en effet, chacun de nous peut faire la différence. Chacun devrait réfléchir sérieusement à ce qu’il peut faire, dans sa propre vie, afin d’essayer de développer le potentiel de sa propre humanité. Ce que chacun de nous peut faire dans sa propre existence, c’est aller chaque jour un peu plus loin et accomplir plus de choses, envoyer plus d’amour dans le monde et essayer d’utiliser tous ses talents et ses capacités à tout instant. De telles possibilités de créativité existent dans notre monde. Elles existent en chacun de nous. Nous devons simplement avoir confiance en nous et en notre capacité de changer les choses.

PI. Vous avez mentionné certains d’entre eux, mais y a-t-il d’autres idéaux spirituels ou religieux, ou des principes qui vous guident dans votre approche de la vie et de la politique ?
DK. Ma conception du monde est holistique. Je vois le monde comme un ensemble dont les éléments sont interdépendants. Toute chose a une manière d’exprimer son identité à travers une seule réalité puissante et immanente. Chacun de nous fait des choix, et ces choix ont des effets sur le mon-de. Nous pouvons alors parvenir à réaliser le pouvoir inhérent à chaque individu, ainsi que l’expression et le potentiel de notre existence. Les principes qui animent ma vie et mon engagement sont liés à cette compréhension de l’interconnexion essentielle de toute l’humanité. C’est pourquoi nous devons être conscients que nos choix ont des conséquences sur les autres, non seulement sur les êtres humains, mais aussi sur les autres espèces. Si bien que nous devons veiller à respecter notre planète et tous ceux qui prennent part à la vie de cette planète.

PI. Comment êtes-vous parvenu à une vue aussi profonde du monde ? Est-ce une expérience particulière que vous avez faite, ou cette conception du monde a-t-elle évolué avec le temps ?
DK. Mes vues sont la conséquence de la manière de penser qui a créé cette nation, les pensées de Thomas Jefferson sur la liberté de l’homme, le Mouvement transcendantal américain, les poètes romantiques anglais et, certainement, mes propres liens avec le catholicisme, mais surtout avec toutes les religions. Tout cela a donné une sorte de synthèse et m’a conduit à une vue globale des possibilités de l’unité de l’humanité et du potentiel humain.

PI. Quel est votre avis sur le rôle et l’importance des Nations unies et de ses diverses agences dans le monde actuel ?
DK. Si j’étais élu président, je renforcerais les Nations unies et je travaillerais à assurer la participation des Etats-Unis à toutes les structures prônant un ordre international et une loi internationale. L’Onu a été un puissant vecteur de l’unité humaine et il est très important que les Etats-Unis travaillent à rendre les Nations unies efficaces. Malheureusement, ces dernières années, notre nation a tenté de détruire le rôle des Nations unies et du Conseil de sécurité dans la prise de décisions. La guerre contre l’Irak est un exemple criant du rôle destructeur joué par l’actuelle administration, ignorant les préoccupations exprimées par les Nations unies et le travail de ses inspecteurs, et décidant d’une action unilatérale. Je ne pense pas qu’une telle politique soit conforme au rôle d’une grande nation, ni compatible avec la tentative de promouvoir et d’assurer l’unité humaine. En tant que président des Etats-Unis, je laisserais de côté la politique de préemption et d’unilatéralisme pour créer une politique de coopération afin d’assurer la sécurité de toutes les nations et de la nôtre en particulier.

PI. Quels changements devraient intervenir pour que les Nations unies puissent mettre en œuvre leur potentiel dans le monde ?
DK. Nous devons examiner ce que les Etats-Unis pourraient faire. En tant que président, je demanderais à l’Onu de travailler avec les Etats-Unis pour favoriser tous les aspects de la loi internationale et les renforcer. Les Etats-Unis pourraient montrer la voie en soutenant les principes du traité de non prolifération qui demandent l’abolition de tous les armements nucléaires ; en soutenant et en ordonnant un traité interdisant les essais nucléaires ; en abandonnant les projets de défense nationale antimissile qui sont les prémisses d’une guerre nucléaire ; en protégeant l’espace contre la prolifération des armes ; en participant au traité sur l’espace et en assurant qu’il n’y aura jamais d’armes dans l’espace ; en abandonnant la doctrine du programme Vision 20/20, qui prévoit l’armement de l’espace. Les Etats-Unis peuvent montrer la voie par la coopération internationale afin de garantir que nous pouvons relever le défi du terrorisme. Après le 11 septembre, la communauté internationale était prête à collaborer avec les Etats-Unis à une entreprise ambitieuse combinant les ressources de la communauté mondiale afin de lutter contre le terrorisme et de travailler en collaboration avec les agences de police locale et d’Etat. Les Etats-Unis ont malheureusement décidé de suivre leur propre chemin, préférant les bombes au travail d’enquête. Je crois que nous pouvons montrer le chemin en soutenant les Nations unies par une coopération internationale sur le terrorisme.
De plus, les Etats-Unis ont besoin de promouvoir au niveau international le concept qui est si puissant dans ce pays, l’égalité de tous devant la loi. Le meilleur moyen d’atteindre cet objectif est de participer à la Cour internationale de Justice. En tant que président, je préconiserais que les Etats-Unis participent à la Cour internationale de Justice. Par ailleurs, je souhaiterais que les Etats-Unis signent une convention sur les armes biologiques et chimiques, qu’ils participent au Traité sur les petites armes et au Traité sur les mines antipersonnel, et, afin de protéger notre environnement, qu’ils participent au Traité de Kyoto sur les changements climatiques, qui implique la nécessité de travailler d’ores et déjà au développement durable. L’ensemble de ces actions irait dans le sens d’un ordre international, d’une loi internationale et par-là même serait susceptible de renforcer les Nations unies.

PI. Notre magazine s’appelle Partage international parce que nous estimons qu’il faut partager plus équitablement la nourriture et les ressources du monde entre les riches et les pauvres. Quel est votre avis sur ce sujet spécifique, et plus généralement, comment pouvons-nous aider les gens à sortir de la pauvreté, ici aux Etats-Unis et partout dans le monde ?
DK. Dans les Evangiles, il y a une histoire qui parle du Christ mettant le peuple au défi et créant une éthique de conscience sociale lorsqu’il dit : « M’avez-vous donné à manger quand j’avais faim ? M’avez-vous hébergé quand je n’avais pas de logement ? Et il ajouta : Ce que vous faites au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le faites. » Il faisait un lien entre le principe spirituel du partage et le besoin essentiel d’une prise de conscience en tant qu’élément immanent de réciprocité de l’être. Nous affirmons notre existence en reconnaissant les autres et en partageant nos vies et ce que nous avons avec autrui. Notre capacité de spiritualiser le monde matériel dépend de cette reconnaissance.

PI. Etant donné votre longue expérience politique, quel est, selon vous, le meilleur moyen de manifester nos idéaux spirituels dans le monde physique ?
DK. Ce que je fais au niveau du gouvernement, c’est de rechercher des opportunités de créer des emplois afin que les gens soient autonomes ou qu’ils aient l’opportunité de créer pour eux-mêmes la richesse matérielle. Je fais cela en promouvant l’idée d’un service sanitaire universel grâce auquel chacun dans ce pays pourrait bénéficier de soins de qualité. Je le fais en travaillant à promouvoir la sécurité des retraites en sorte que les gens du troisième âge puissent jouir d’une sécurité économique grâce à un système de sécurité sociale pleinement garanti. Je le fais en promouvant l’éducation, afin que nos enfants aient la possibilité d’élargir leur connaissance du monde et d’eux-mêmes. Chaque jour, je m’occupe de ces vastes sujets.
Mon bureau de Cleveland s’occupe aussi de sujets moins importants qui, dans la vie de certaines personnes, sont primordiaux, en aidant chaque année 10 000 personnes ayant toutes sortes de problèmes et de requêtes. Le travail consistant à gouverner n’existe pas seulement dans le macrocosme ; il existe aussi dans le microcosme. Dans ce pays, il existe des centaines de millions de gens qui souhaitent voir leur vie s’améliorer, qui souhaitent voir les conditions matérielles de leur existence prises en compte, et qui souhaitent participer à une société qui valorise tant les individus que les collectivités. Chaque jour, je cherche à aider quelqu’un. Et chaque jour aussi je cherche à aider le monde entier. Les deux sont intimement et véritablement liés.

Pour plus d’information : kucinich.us

Etats-Unis Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : politique, spiritualité
Rubrique : Entretien ()