Partage international no 155 – juillet 2001
par Mikhaël Gorbatchev
La chute du Mur de Berlin et l’orage politique qui a balayé le monde il y a un peu plus d’une décennie ont été avant tout la preuve des capacités de l’esprit humain à faire face à l’adversité. La guerre froide avait fait peser partout une menace sur la sécurité, la liberté et le développement, créant une barrière apparemment insurmontable entre les peuples de la planète. Mais une bonne combinaison de vision humaine et de courage politique a conduit cette période sombre de notre histoire à une fin heureuse.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une autre menace, dont les victimes se comptent déjà par millions : la dégradation de l’environnement. Pour faire face à ce défi mondial, nous avons à nouveau besoin de clarté et d’unité de vision, de détermination, et d’une direction politique résolue.
L’impact du réchauffement planétaire, et ce qu’on peut prévoir de ses conséquences empirent : la désertification progresse, la déforestation et la pollution mettent en danger nos écosystèmes, et plus de 1,2 milliard de personnes ne disposent pas d’eau potable. Nous avons vu des désastres environnementaux causer d’immenses destructions, en termes humains et écologiques.
Trente ou 40 ans pour agir
Pour nombre d’experts de l’environnement, ces tendances ont maintenant pris bien trop d’ampleur pour que nous puissions parvenir à une réelle durabilité par des mesures progressives. Ils estiment qu’il ne nous reste que 30 ou 40 ans pour agir. Ce temps est court, et nous sommes déjà en train de prendre du retard.
En dépit du nombre croissant d’initiatives prises par certains gouvernements et certaines institutions en matière de protection de l’environnement, je ne vois émerger ni les dirigeants politiques ni la volonté de prendre des risques pour imposer les solutions radicales et à grande échelle que requièrent la situation. En dépit du nombre grandissant de ceux qui travaillent à élever la conscience et à changer nos comportements, je ne vois pas la vision claire qui inspirera l’humanité, et lui permettra de faire front commun pour redresser à temps sa trajectoire.
Produire des changements de conscience
La faillite du leadership lors des négociations sur les changements climatiques qui se sont tenus à La Haye en novembre 2000, est inquiétante. Elle est imputable aux dirigeants politiques, en particulier aux Etats-Unis, qui n’ont même pas encore ratifié ce traité ; et, dans une moindre mesure, à la communauté des affaires, qui exerce une influence croissante sur les politiques gouvernementales. Autre exemple préoccupant, qui illustre on ne peut mieux à quel point nous faisons fausse route : le côté de plus en plus fermé du Forum de Davos – dont les participants se réunissent dans un isolement complet, et qui pousse d’autres groupes d’intérêts hors du courant principal de la vie mondiale. Dans les deux cas, à La Haye et à Davos, nous avons vu deux camps s’affronter : le Nord contre le Sud, et les promondialiation contre les antimondialisation.
Cette situation est très grave. Il faut trouver un moyen de produire d’urgence et sur une très large échelle des changements de conscience et mener des actions mondiales nous permettant de provoquer une vaste réorientation du cours des choses. On n’y parviendra pas si nous restons divisés.
La fin de la guerre froide offre un exemple de changement positif impulsé par le peuple et qui a réorienté le cours de l’histoire. C’est d’un changement fondamental de nos valeurs semblable que nous avons besoin pour être sûr de ne pas manquer cette chance unique que nous avons de sauver notre merveilleuse planète, et nous avec.
Il existe trois principales menaces, auxquelles nous devons faire face en priorité : les armes de destruction massive, nucléaires et autres, le problème de l’eau, et les conséquences du changement climatique.
Nous avons besoin d’une nouvelle façon de penser, d’un nouvel ordre du monde, davantage basé sur la justice et l’égalité que sur la recherche du profit. Nous pensions que la chute du Mur de Berlin amorcerait ce changement, en fait, la situation mondiale n’a fait que se compliquer davantage et, ce qui est plus inquiétant encore, nous voyons même çà et là des signes de remilitarisation.
Que peut-on faire ? De quel genre de leadership avons-nous besoin ? Je voudrais proposer cinq éléments de réponse, sur des points qui me paraissent vitaux :
1. Réformer l’ONU de façon à donner plus de pouvoir aux actions et de poids aux décisions et résolutions qu’elle prend en matière de paix et de stabilité.
2. Ratifier sans délai les accords internationaux, les conventions et les protocoles sur le désarmement, les changements climatiques, la biodiversité, la désertification et les cours d’eau, et les appliquer avec courage et détermination.
3. Intégrer dès le départ les objectifs environnementaux dans l’élaboration de tous projets économiques, de quelque type et de quelque échelle qu’ils soient, qu’ils relèvent d’un plan national de développement ou d’une petite entreprise locale.
4. Pousser les leaders politiques et les décideurs du monde des affaires à prendre conscience de leur responsabilité, pour qu’ils passent de la parole aux actes et se plient aux exigences de l’environnement.
5. Inverser le déclin du développement international (déclin de l’aide et ralentissement de la croissance dans les pays pauvres), afin de permettre aux nations en développement de réduire la dette qui les paralyse, de couvrir les besoins humains fondamentaux de leurs membres et d’accéder aux technologies qui leur permettront d’utiliser efficacement, et avec un minimum de gaspillage, les matériaux et l’énergie.
Agir dès maintenant
Si rien n’est fait pour atteindre à la durabilité dans la première partie de ce nouveau siècle, les perspectives de survie de l’humanité diminueront. Cependant, si je pensais que la situation était désespérée, je ne me joindrais pas à vous et au mouvement de défense de l’environnement comme je le fais en assumant la présidence de la Croix Verte Internationale.
La nature nous donne tous les signes dont nous avons besoin pour développer une vision commune de l’avenir. Acceptons ce message et agissons dès maintenant. Gouvernements, monde des affaires, et nous tous, – avançons ensemble, avec des dirigeants audacieux, et surmontons la crise de l’environnement. La nature n’attendra pas.
Auteur : Mikhaël Gorbatchev, président de la Croix Verte internationale, et ex-président de l’Union soviètique.
Sources : World Watch magazine
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
