La jeunesse se mobilise pour le climat

Partage international no 307mars 2014

Interview de Esperanza Garcia par Jason Francis

Esperanza Garcia est une jeune militante écologiste philippine vivant aux Etats-Unis. Elle a commencé par fonder aux Philippines le Mouvement de la jeunesse pour le climat, qui a éduqué 50 000 jeunes Philippins sur le changement climatique. Elle est également la présidente-fondatrice de la Coalition pour le développement durable à l’Université Columbia aux Etats-Unis, et la co-fondatrice du Conseil international de la jeunesse, qui offre aux jeunes des ressources pédagogiques et leur procure des opportunités d’engagement. Esperanza Garcia a travaillé sur divers projets avec des diplomates des Nations unies et organisé des événements importants avec des chefs d’Etat, des premières dames et des ambassadeurs. Jason Francis l’a interviewée pour Partage international.

Partage international : Qu’est-ce qui inspire des jeunes comme vous à s’engager en faveur de la justice et de la protection du climat ?
Esperanza Garcia : Je suis devenue mère à l’âge de 18 ans et j’ai été préoccupée par l’avenir de ma fille. Je voulais faire quelque chose pour améliorer le monde dans lequel elle vivait. La plus grande menace qui pèse sur nous aujourd’hui est le changement climatique, et il n’est pas juste d’hypothéquer ainsi le futur de nos enfants. Les jeunes de mon âge sont sensibles à cette urgence. Ils sont pleinement conscients de l’importance des questions sociales et environnementales et de la nécessité de l’action. Nous encourageons des modes de vie durables et l’utilisation de sources d’énergie renouvelables, par des programmes d’éducation et des campagnes de sensibilisation, ainsi que des formations à l’adaptation et à la résilience.

PI. Les jeunes peuvent-ils faire entendre leur voix sur ces sujets ?
EG. En 2009, j’ai participé avec la délégation de mon pays à la Conférence des Nations unies sur le changement climatique à Copenhague. Nous avons fait pression sur les négociateurs, sensibilisé et éduqué le public par le biais des médias. On a organisé des campagnes sur Internet et dans le monde réel, et on a pris des contacts avec les jeunes d’autres pays pour développer le Mouvement international des jeunes pour le climat. Cet aspect a été plus important pour moi que les négociations de la conférence elles-mêmes, qui ont été décevantes.
Mais les jeunes se sont également avérés être des partenaires constructifs dans les négociations. Lors de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique en 2010 à Cancun, j’ai participé à la négociation de l’article 6 de la Convention, qui concerne « l’éducation, la formation et la sensibilisation du public au changement climatique ». Ce fut le moment le plus important pour les jeunes leaders. Si les pays veulent vraiment prendre des mesures pour parvenir à un accord juridiquement contraignant, il faut éduquer les jeunes pour qu’ils puissent coopérer efficacement avec les gouvernements dans la mise en œuvre de ces mesures.
Nos dirigeants doivent tenir compte des aspirations des jeunes lors des négociations qui concernent notre avenir, parce que ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui devront faire face aux conséquences du changement climatique et devront lui trouver des solutions.
J’ai été surprise lorsque le premier consensus a été atteint lors de la conférence de 2010, sous la direction de la République dominicaine, avec l’aide de plus de 100 jeunes du monde entier. Pour ces jeunes leaders, c’était l’aboutissement d’un travail de plus de cinq mois sur le sujet. Toutes les recommandations du Mouvement des jeunes ont été incluses dans le texte, en particulier celles touchant à l’éducation non formelle, la participation des jeunes dans la prise de décisions, et le financement des programmes d’éducation.
Le président de séance a fait remarquer que c’était la première fois dans l’histoire des conférences de l’Onu sur le changement climatique qu’une commission parvenait à une décision en 90 minutes.

Un impact positif

PI. Parlez-nous du Mouvement des jeunes philippins pour le climat ?
EG. L’objectif du Mouvement aux Philippines est de mobiliser les jeunes partout dans le pays pour agir en faveur de la protection du climat en créant un environnement plus sain et un mode de vie durable pour tous.
J’ai participé à la commission sur le changement climatique au Sénat philippin en 2009. Mon travail aux Philippines a été de créer des campagnes pour sensibiliser les jeunes au changement climatique dans la région des Visayas (région récemment frappée par le typhon Haiyan). Le sénateur Legarda, qui dirige le Comité sénatorial sur le changement climatique, a été le fer de lance d’une campagne d’information et d’éducation sur l’impact du changement climatique sur notre vie quotidienne et la façon dont les Philippins peuvent l’éviter en changeant leur mode de vie. On a rencontré des milliers et des milliers de jeunes qui sont vraiment à la recherche de solutions. On a projeté des films sur le changement climatique et on a remis des récompenses à des jeunes dans les écoles et les universités de tout le pays qui agissent pour mettre en place des solutions innovantes.
On a également envoyé des représentants de la jeunesse aux négociations sur le changement climatique aux Nations unies pour qu’ils s’informent de ce qui se passe à l’échelle internationale. A leur retour, ces jeunes sont porteurs d’informations précieuses. Ils peuvent ainsi éduquer d’autres jeunes. Une de nos représentantes a commencé à faire pression sur le Sénat philippin sur la question des lois de la mer – sur nos comportements de prédateurs des mers et la façon dont nous tuons les dauphins et les requins. Elle a fait pression sur chaque membre du Sénat pour sauver ces animaux.
Un autre représentant travaille maintenant au sein de la Commission sur le changement climatique du gouvernement philippin. Nos représentants ont un impact très positif quand ils rentrent au pays après avoir participé à des conférences internationales.

NY+20

PI. Pouvez-vous nous parler de la conférence NY+20 co-organisée par la Coalition pour le développement durable de l’Université Columbia ?
EG. Cette initiative avait pour objectif de mobiliser les jeunes et de les sensibiliser aux problèmes du développement durable, dans la perspective de la conférence des Nations unies de Rio 2012, la plus importante dans l’histoire des Nations unies, précisément vingt ans après celle de 1992 (Rio+20). Avec quelques collègues et amis nous avons donc organisé la conférence NY+20 avec l’objectif de sensibiliser les jeunes et peser sur Rio+20 ; pour développer des idées nouvelles et mettre au point des méthodes de collaboration.
D’autres conférences « +20 » ont aussi été organisées dans d’autres pays du monde, Paris+20, Mexico+20, et plusieurs autres.
NY+20 a permis à des écoliers et étudiants de tous les Etats-Unis de se rencontrer pour débattre sur des questions touchant à la justice et à l’emploi, en particulier le vivier d’emplois que constitue l’économie verte. A l’issue de la conférence nous avons rédigé un communiqué, la Déclaration des jeunes, précisant quatre domaines dans lesquels il est urgent d’agir. Au final, on a réussi à faire valoir nos points de vue lors de Rio+20 grâce à plusieurs participants de cette conférence comme les représentants du Kenya et de la France qui ont appuyé notre Déclaration lors des négociations. Cela montre que les jeunes peuvent toujours changer les choses, dans leur pays, mais aussi au niveau international.

Une vision optimiste du futur

PI. Etes-vous optimiste pour l’avenir ?
EG. Lorsqu’on a des enfants, on doit être optimiste. Tout ce travail accompli par des jeunes a renforcé mon optimisme. Sans être une spécialiste et malgré mon jeune âge, l’expérience de la création de ce mouvement de jeunes et de toutes ces actions passionnantes m’a donné une grande confiance et m’a fait réaliser le pouvoir des jeunes pour changer le monde.
On a mobilisé des jeunes de plein de pays et on a réussi à influer sur les choses. Ne me dites pas que les jeunes sont les leaders de demain. Nous sommes les leaders d’aujourd’hui !
On doit maintenant poursuivre l’action collective. Les Philippines sont leader dans les efforts d’atténuation de l’effet de serre. Près de 39 % des besoins énergétiques du pays sont satisfaits à partir de sources renouvelables. Le pays vise l’objectif ambitieux des 50 % en 2030 avec sa loi sur les énergies renouvelables, dont les experts disent qu’elle est la meilleure au monde. Cela montre que même un pays en développement peut apporter sa contribution aux solutions urgentes dont le monde a besoin.
Mon expérience au Sénat philippin et aux Conférences des Nations unies sur le changement climatique m’a aidée à comprendre qu’un gouvernement peut être un catalyseur pour l’élimination des obstacles au changement de comportement, pour la promotion du dialogue, et pour inspirer à l’action à travers l’éducation. Mais elle m’a aussi confrontée à la bureaucratie et à tous les processus frustrants inhérents aux administrations, qui ne sont pas à la hauteur des progrès dont nous avons si urgemment besoin pour lutter contre les gaz à effet de serre au niveau planétaire.
Voilà pourquoi nous avons besoin d’un effort collectif mondial. Les secteurs public et privé doivent collaborer. Il faut changer les mentalités pour assurer notre avenir. C’est la seule planète que nous ayons. Il nous faut en prendre soin. Nous devons démontrer la grandeur de notre génération et prouver qu’elle sera capable de surmonter ce défi. Certains dirigeants nous écoutent déjà et nous appuient. Mais ils sont encore une minorité. Il en faut beaucoup plus. Ils doivent tous nous écouter, et se convaincre que les jeunes méritent un avenir meilleur. Je suis confiante dans la jeune génération, et pas nécessairement dans celle qui nous a précédés.
C’est très inspirant de voir le Mouvement mondial de la jeunesse pour le climat se développer, et voir la jeune génération s’engager dans l’action. Ce mouvement est plus important que ce qui se passe dans les salles de négociation ou dans les discussions entre acteurs du secteur privé où il n’est question que de plus de pétrole, plus de gaz et plus de charbon. Notre génération travaille dur pour bâtir un monde meilleur pour tout le monde.
J’espère que les dirigeants les plus influents du monde prendront fait et cause pour nous et nous rejoindront, car nous avons besoin de leur soutien.

Pour plus d’information : www.esperanzagarcia.net et huf-fingtonpost.com/esperanza-garcia

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Entretien ()