La coopération Sud-Sud

Partage international no 392avril 2021

par Matteo Marchisio

Pékin, Chine

Il y a cinq ans, à l’occasion du 70anniversaire de la création des Nations unies, les dirigeants du monde ont adopté l’ambitieux Agenda 2030 pour le développement durable. Il s’agissait d’atteindre 17 objectifs de développement durable d’ici à 2030 : éradiquer la pauvreté, mettre un terme à la faim, lutter contre le changement climatique – pour n’en citer que quelques-uns.

La pandémie, survenue en 2020, a soudainement interrompu la progression vers cet objectif, faisant perdre dans de nombreux cas des années de progrès. La Banque mondiale, a ainsi estimé que la Covid-19 a fait basculer 88 à 115 millions de personnes de plus dans l’extrême pauvreté, ramenant le nombre total de pauvres dans le monde au niveau de 2014-2015.

Photo : Brad CollisCC BY 2.0, via Wikimedia Commons
La coopération Sud-Sud permet aux pays en développement de partager entre eux des connaissances, des expériences pratiques, des solutions de développement et des opportunités d’investissement.

Selon le rapport intitulé Etat de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde de 20201, entre 83 et 132 millions de personnes supplémentaires seraient sous-alimentées dans le monde en 2020. C’est comme si la pandémie avait soudainement ramené le monde en 2005, érodant en quelques mois 15 ans de progrès en matière de sécurité alimentaire.

Les mesures mises en œuvre pour contenir la propagation de la Covid (c’est-à-dire le confinement et les restrictions de déplacement) ont affecté des secteurs alimentaires entiers, perturbant la production, la transformation, la commercialisation et la distribution.

Les communautés rurales et les petits exploitants agricoles – en particulier dans les pays en développement – ont été les plus durement touchés par la mise en œuvre de ces mesures : leurs moyens de subsistance dépendent principalement de la production et de la vente de produits agricoles.

Si l’on considère que les petits exploitants agricoles produisent plus de 70 % des besoins alimentaires mondiaux, l’impact de la Covid sur les petits exploitants pourrait à terme avoir de graves répercussions sur la sécurité alimentaire mondiale. Il est donc de notre intérêt commun (en plus d’être de notre responsabilité commune) d’aider les pays en développement – et, au sein de ces pays, les communautés rurales et les petits exploitants agricoles – à se relever de la pandémie.

La coopération internationale au développement est un moyen important pour la communauté mondiale de soutenir les pays en développement. Dans ce cadre, la coopération Sud-Sud, c’est-à-dire la coopération entre les pays en développement (du « Sud »), s’impose de plus en plus comme une forme de coopération internationale complémentaire à la coopération traditionnelle Nord-Sud. Elle permet aux pays en développement de partager entre eux des connaissances, des expériences pratiques, des solutions de développement et des opportunités d’investissement.

La coopération Sud-Sud est une modalité de coopération particulièrement adaptée aux pays en développement, car beaucoup d’entre eux partagent des voies de développement similaires, et de nombreuses expériences, solutions ou innovations peuvent être adaptées ou plus facilement mises en œuvre dans des contextes similaires.

Quel rôle la coopération Sud-Sud peut-elle jouer pour soutenir les pays en développement dans leur sortie de crise ? Un exemple intéressant est offert par la South-South Cooperation Facility (dipositif de coopération Sud-Sud) gérée par le Fonds international de développement agricole (Fida), organisation multilatérale de développement des Nations unies dont la mission est de promouvoir un développement rural équitable dans les pays en développement. Ce dispositif a été créé il y a trois ans grâce à une contribution de huit millions d’euros de la Chine afin de mobiliser l’expertise, les connaissances et les ressources du Sud pour réduire la pauvreté et améliorer les moyens de subsistance des populations pauvres dans les zones rurales.

Ce dispositif finance des propositions sélectionnées de manière compétitive et présentées en réponse à des appels à propositions périodiques. Depuis la création de ce dispositif, 15 propositions pour un montant total d’environ huit millions d’euros ont été approuvées et sont actuellement en cours de mise en œuvre.

Les propositions ont encouragé la coopération entre les pays de différentes régions et ont couvert un large éventail de thèmes, allant des initiatives de filières de production entre les groupes d’agriculteurs et les entreprises au Cambodge, en Chine, au Laos et au Vietnam, au transfert de technologies d’aquaculture durable au Ghana et au Nigeria – pour n’en citer que quelques-uns.

Le troisième appel à propositions de ce dispositif a été lancé précisément pendant l’épidémie. Compte tenu de l’ampleur du défi posé par celle-ci, il a été décidé que ce dispositif serait utilisé pour contribuer à la réponse mondiale à la Covid. Les fonds restants du dispositif ont donc été affectés pour faciliter les échanges de méthodes, de solutions et d’innovations susceptibles d’aider les pays en développement à construire des sociétés plus durables et à se remettre des effets de la pandémie.

Considérant que l’un des principaux impacts de la Covid a été la perturbation des systèmes alimentaires, ce dispositif (la Facility) avait pour objectif d’aider les communautés rurales et les petits exploitants agricoles à faire face à des situations de perturbation de l’accès aux ressources agricoles ou à la main-d’œuvre, ou de perturbation des marchés.

La Facility soutiendra les activités visant à diversifier les possibilités de générer des revenus, réduisant ainsi la dépendance à l’égard de l’agriculture comme principale source de subsistance ; ou à faciliter l’accès aux marchés – notamment par l’adoption de solutions informatiques innovantes. Les propositions soumises au troisième appel à propositions sont en cours d’évaluation et seront sélectionnées prochainement.

Pour faire face efficacement à l’impact de la pandémie, la coopération internationale devra être encore renforcée.

En complément de la coopération traditionnelle Nord-Sud, la coopération Sud-Sud est sans doute plus importante aujourd’hui que jamais. La connaissance des solutions aux problèmes induits par la Covid, comme les perturbations du système alimentaire, est aussi importante que le soutien financier.

Dans le monde entier, chaque pays a une expérience unique de l’impact direct et indirect de la pandémie, et les expériences des pays en développement sont différentes de celles du Nord, et peuvent être plus adaptées à d’autres pays en développement. Ce n’est qu’en apprenant de ces expériences que des solutions efficaces pourront être trouvées, et que la communauté internationale pourra mener à bien l’Agenda 2030.

1 – Existe en français sur internet

Auteur : Matteo Marchisio, directeur de Campagne, chargé de la Chine, et chef du Centre régional pour l’Asie de l’Est, du Centre de coopération Sud-Sud et du Fonds international pour le développement agricole (Fida) de l’Onu.
Sources : IPS
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Divers ()