Partage international no 146 – octobre 2000
Interview de Trees van Rijswijk par Marijke op ten Noort
Trees van Rijswijk a parcouru 15 000 km à bicyclette à travers l’Inde, le Népal, le Tibet et la Chine, dans des conditions les plus difficiles. A son retour aux Pays-Bas, elle a écrit : Kumari, ma fille népalaise, ouvrage aussitôt devenu l’un des dix best-sellers néerlandais. Au Népal, elle a établi une fondation qui est à l’origine de la création d’un orphelinat, d’une école et d’un centre d’accueil pour mères célibataires. Marijke op ten Noort l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Vous avez réalisé ce que la plupart des gens se contentent de rêver. Qu’est-ce qui vous a poussée à vivre cette aventure ?
Trees van Rijswijk : C’est un vieux rêve d’enfant. Je voulais rencontrer des gens au style de vie et à la mentalité différents des miens. Me déplacer à bicyclette m’a permis ce face à face très différent du regard que l’on porte sur le monde à travers la vitre d’un car pour touristes. J’ai eu une vision directe, j’ai pu humer l’air et faire l’expérience de la réalité, m’arrêter quand je le décidais, et me reposer sous les arbres qui me plaisaient. En termes de réussite sociale, les Pays-Bas m’avaient comblée de faveurs : des diplômes, une brillante carrière de professeur, une bonne éducation et la foi en Dieu. Lorsque j’ai entrepris mon périple à vélo, j’ai laissé tout cela derrière moi et c’est devenu un voyage vers l’inconnu. C’est pour cette raison que j’ai choisi de partir seule et à vélo.
PI. J’ai trouvé votre ouvrage éloquent, stimulant et plein d’humour. Pourriez-vous nous dévoiler la genèse de votre projet, l’élément déterminant ? Vous écrivez par exemple : « Alors que je traversais l’Himalaya, ma conscience de la pauvreté s’est accrue… »
TvR. Oui, j’ai éprouvé une très grande empathie pour les intouchables, la caste la plus basse, pour les femmes, les enfants et les chiens errants. J’ai vécu dans le village de Tamsarya, au Népal, où j’ai fait l’expérience directe de l’épouvantable pauvreté de la population rurale.
PI. Vous avez même travaillé durant quelques jours en compagnie de ces femmes qui transportent des pierres dans les carrières, pour éprouver ce qu’elles ressentent à faire ce travail harassant, n’est-ce pas ?
TvR. Oui, ces femmes transportaient des pierres pour la construction d’une route. Elles travaillaient presque sans interruption de 8 h 30 du matin à 6 h du soir et rentraient ensuite chez elles pour s’occuper de leur famille et faire la cuisine. Il y a environ 50 000 enfants népalais qui travaillent pour l’industrie indienne ou qui se prostituent. Des entrepreneurs indiens transportent, par exemple, des familles népalaises entières par camions dans la jungle pour la cueillette des fruits destinés à la fabrication du savon – ce même savon qui est ensuite vendu au Népal à des prix exorbitants, pour permettre à la population de se laver les mains après une rude journée de travail. La même chose se produit pour la cueillette des herbes médicinales, le ramassage du bois et de certains champignons. Le gouvernement ferme les yeux. Il faut savoir que la durée de vie moyenne d’un Népalais est de 47 ans.
L’école Kumari
PI. Mais je suppose que le gouvernement s’est montré intéressé par le « projet miracle » que vous avez créé pratiquement à partir de rien et en si peu de temps. Comment vous y êtes-vous prise pour en faire autant si vite ?
TvR. Je pensais que si je pouvais traverser l’Himalaya à bicyclette, j’étais sûrement capable de monter une école pour orphelins en une année. Et précisément un an après, un orphelinat et une école étaient nés. Pour financer ce projet, j’ai donné conférence sur conférence, soir après soir, à travers tous les Pays-Bas. Je projetais des diapositives sur le Népal, sans chercher à faire pleurer l’assistance, mais en lui parlant simplement pour la rendre consciente de ce qui se passe là-bas. Une école s’est mobilisée pour collecter des fonds afin de construire la ferme. A travers notre fondation, nous avons pu recueillir de nombreux petits dons, et les gens continuent à nous en faire parvenir. Pour la construction de l’école, cent quarante habitants du village ont travaillé sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en se relayant. Des étudiants en architecture de Delf sont venus prêter leur concours, ainsi que de nombreux autres compatriotes qui ont travaillé aux côtés des Népalais. Je reçois encore aujourd’hui tellement d’offres de service que je ne parviens pas à les employer toutes. Cela montre combien nombreux sont ceux qui sont prêts à apporter leur aide.
Cette école destinée aux orphelins, aux enfants handicapés, aux enfants des rues et à ceux dont les parents survivent bien en deçà du seuil de pauvreté a ouvert ses portes en janvier 1997. Et depuis, tant d’événements se sont produits. L’école a eu un impact positif à une échelle plus vaste encore : soixante-trois enfants ont pu bénéficier d’un toit. En plus d’un abri, l’école apporte aussi une opportunité d’avenir. En partie parce que nous avons construit un bâtiment beau et solide, nous avons réussi à attirer de bons enseignants. Une étude gouvernementale a montré que les élèves de l’école Kumari étudient deux fois mieux que ceux des autres écoles népalaises. Et qui sait si, un jour, l’un de ces enfants ne deviendra pas ministre. L’excellente coopération du conseil d’administration, composé de représentants du village, fait que tout fonctionne sans heurt. L’école dispose maintenant d’un personnel permanent de sept membres qui soutiennent tous son projet social, reposant entre autres sur la suppression du système de castes et la rémunération égale des hommes et des femmes. Nous mettons en pratique nos idéaux : comme dans le cas de cette femme qui avait été rejetée par sa famille et répudiée en raison de sa stérilité, et que nous avons engagée pour s’occuper des enfants.
En dehors de l’enseignement de base, les professeurs donnent des cours de chant et de danse, ils aident à la préparation des repas et s’occupent de l’infirmerie. Le directeur de l’école ainsi que l’un des orphelins les plus âgés ont été formés aux soins élémentaires par un médecin néerlandais. Le concierge se rend utile en servant de coiffeur et en apprenant aux enfants la fabrication des briques. « Ils pourront ainsi construire leur propre habitation par la suite », déclare-t-il. L’école nourrit quotidiennement quatre-vingt-trois personnes, et chaque mois, dix enfants supplémentaires parmi les plus sous-alimentés des villages environnants sont accueillis à la cantine. Nous essayons, autant que possible, de vivre de la production de nos potagers et de la ferme, qui servent de terrain d’expérimentation pour les enfants attirés vers les travaux manuels. Ils ont une grande capacité d’apprentissage, mais la chose la plus importante que nous essayons de mettre en pratique c’est le respect de chacun et de la vie.
PI. D’après votre livre, je crois comprendre que vous avez dû vous trouver quelquefois dans des situations plutôt dangereuses. N’avez-vous jamais eu le sentiment de recevoir une aide invisible ?
TvR. Oui, on m’a aidée de manière parfois extraordinaire, mais j’aurais beaucoup de mal à en parler : en fait, je préfère même ne pas essayer. J’espère simplement pouvoir dire un jour : « J’ai apporté ma petite contribution. »
