Ils vivent dans les bois

Partage international no 69mai 1994

Interview de Peter Wieser par Jan Spence

Le Conseil des Programmes internationaux (CPI) est un organisme privé à but non lucratif, dispensant des formations de type professionnel dans les domaines de l'éducation et de la culture, grâce à des programmes d'échanges internationaux entre des organismes publics et des entreprises privées. Les bénéficiaires ont généralement entre 28 et 35 ans. Ils sont assistés d'un tuteur de même spécialité qu'eux, et vivent dans une famille d'accueil.
Jan Spence s'est entretenu avec l'un d'entre eux, Peter Wieser, un Autrichien de 28 ans, originaire de Salzbourg. Peter séjourne depuis peu à San Francisco dans le cadre du CPI, dont cette ville est membre. Pendant trois mois et demi, il a participé aux diverses activités de l'Association pour les sans-logis. Selon Paul Wiegand, qui était son tuteur, ce programme d'échange international a l'avantage incomparable de briser l'idée reçue selon laquelle les individus sont différents d'un endroit à l'autre du monde. Certes, les langues et les coutumes différent, mais les êtres sont les mêmes. Les problèmes économiques ont les mêmes racines structurelles, quel que soit le pays.
 
Partage International: Que faites-vous, à Salzbourg ?
Peter Wieser : Je travaille avec un groupe appelé Bewährungshilfe, dont la vocation initiale était de trouver un logement et du travail aux anciens prisonniers. Mais, étant donné qu'il est devenu pratiquement impossible, pour un revenu modeste, de trouver un logement, l'essentiel de notre activité est de nature psychologique: nous accueillons et écoutons ceux qui sortent de prison… avant de les renvoyer à la rue.
 
PI. Y a-t-il beaucoup de récidives ?
PW. La plupart de ceux qui viennent nous voir sont des récidivistes. A leur sortie, ils n'ont pas d'amis. Sans aide, ils retournent à la rue et à la délinquance — le vol, le plus souvent; et plus particulièrement, le cambriolage des banques, qui est assez répandu.
 
PI. Disposez-vous de foyers d'hébergement, à Salzbourg et à Vienne ?
PW. Il y en a à Vienne, mais ils sont loin de suffire, notamment par manque de lits. A Salzbourg, nous avions un foyer de plus de cent lits, mais il a fermé, il y a plus de cinq ans, pour une raison que j'ignore (sans doute pour des questions d'hygiène et de normes sanitaires). Il y a d'autres centres plus petits, chacun de 10 à 15 lits, avec deux personnes par chambre. Quand ils sont complets, nous ne pouvons guère offrir autre chose à ceux qui viennent nous voir que du café et une boisson sans alcool, avant de les renvoyer à la rue.
 
PI. Une sorte d'engrenage, en somme, que vous vous efforcez d'enrayer. Quelle en est l'origine, selon vous ?
PW. Salzbourg est la ville d'Autriche où la vie est la plus chère, plus chère même qu'à Vienne. Il n'y a guère de studios à moins de 3 500 FF par mois — ce qui, même pour moi qui dispose d'un revenu moyen, est difficile à assumer. A quoi s'ajoute la pénurie de logements.
En raison de l'augmentation du chômage, il devient difficile de trouver un emploi à la sortie de prison. Et ceux qui y parviennent ne le gardent guère plus d'un ou deux mois, faute de logement…
 
PI. Avez-vous des soupes populaires ?
PW. Oui. Elles sont organisées par les églises et les monastères. Il paraît que la nourriture y est presque immangeable et que cela empire chaque jour.
 
PI. Y a-t-il beaucoup de sans-logis ?
PW. Oui, de plus en plus, du fait des prix des logements, chaque jour plus prohibitifs. D'ailleurs, il n'y a pas que les individus sortant de prison qui sont dans cette situation, les couches inférieures et même moyennes de la société commencent à être touchées. Sans compter les nombreux réfugiés provenant de l'ex-Yougoslavie et de Turquie.
 
PI. Les citoyens de Salzbourg se sentent-ils concernés par ce problème des sans-logis ?
PW. Non. Je crois que la plupart d'entre eux en ressentent de l'agacement. Les hommes d'affaires, par exemple, y voient une gêne pour leurs activités. Les sans-abri restent dans les quartiers pauvres et ne viennent dans le centre-ville que durant la saison touristique, où leurs tentatives se heurtent alors à la vigilance de la police. Ils vivent en majorité dans les bois qui entourent la ville; d'autres, près du stade ou de la gare.
 
PI. Avez-vous été surpris de voir tant de sans-abri aux USA ?
PW. Non, car j'avais lu des articles à ce sujet. Nous avons fondamentalement les mêmes problèmes. S'il y a plus de sans-logis ici, à San Francisco, c'est tout simplement parce que c'est une plus grande ville.
 
PI. Avez-vous trouvé des similitudes, sur ce point, entre les deux pays ?
PW. C'est la même chose en Autriche. Nos sans-logis n'ont pas de cartes d'approvisionnement, mais ils ont le même comportement, expriment les mêmes difficultés et connaissent les mêmes souffrances. Il n'y a pas de différences essentielles, seulement les hivers, à Salzbourg, sont plus rigoureux: vivre dans la rue, c'est vivre dans la neige; les sans-abri doivent alors rester éveillé toute la nuit pour ne pas mourir de froid. Parfois, les gares leurs sont ouvertes car elles sont chauffées.
 
PI. Quel est le bilan de votre séjour aux USA, en particulier, dans la perspective de votre retour à Salzbourg ?
PW. J'ai pris part à un certain nombre d'activités, dans les foyers d'hébergement et à l'extérieur: recherche des sans-logis, distribution de vêtements et de couvertures, etc. Mais, en fait, j'ai surtout observé. Parfois, j'ai eu quelques discussions philosophiques avec Paul Wiegand, j'ai assisté à beaucoup de réunions, mais j'ai principalement observé, sans participer vraiment d'une manière active.
En fait, je me suis aperçu qu'à Salzbourg, nous ne faisons pas grand-chose pour faire connaître le problème de le pauvreté, et que ce serait nécessaire. Il faudrait également créer une organisation comme la Coalition des sans-abri, qui coordonnerait les efforts de ceux qui travaillent déjà concrètement à ce problème. C'est la seule façon de se faire entendre des hommes politiques et de lutter de manière efficace. Plus nous serons nombreux et bien organisés, mieux nous serons entendus par le gouvernement. C'est à cela que je veux travailler: réunir les gens, et aborder ce problème d'une manière nouvelle.
 
PI. Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter, pour conclure cet entretien ?
PW. Je me sens désemparé de voir ces problèmes se développer dans ma propre ville. Les psychiatres ne savent plus que faire des gens qui ont des problèmes psychologiques: les sans-logis comptent un grand nombre d'alcooliques, et celui des drogués augmente sans cesse. Depuis peu, le crack commence à entrer en Autriche, ce qui n'était pas le cas il y a seulement un ou deux ans. La structure familiale, aussi, est touchée. Dans la mesure où les deux parents travaillent, l'un pour payer le loyer et l'autre, la nourriture, les enfants restent seuls. Après l'école — quand ils y vont — ils traînent dans les rues et finissent par se droguer. Quant aux gosses de riches, ils ont tout simplement davantage d'argent pour se payer de la drogue. Même si je n'ai qu'une expérience de cinq ans, cela me suffit pour voir que ces problèmes gagnent chaque jour en importance. Etre ici, à San Francisco, c'est voir comment sera Salzbourg dans quelques temps.

Autriche Auteur : Jan Spence, Jan Spence travaille comme bénévole à la Coalition des sans-abri de San Francisco. Il est membre d’un conseil consultatif sur les sans-abri à la mairie de San Francisco.
Thématiques : Société, Économie
Rubrique : Entretien ()