« Ils n’ont plus le goût de vivre »

Eveil de l'Esprit

Partage international no 95juillet 1996

Interview de Akuyoe Graham par Marc Gregory

En complément à son activité théâtrale, Madame Akuyoe Graham a créé la Fondation Spirit Awakening (Eveil de l'Esprit), qui propose des séminaires de trois jours à des adolescents « à risque » de Los Angeles. Ayant quitté le Ghana pour l'Angleterre encore enfant, et plus tard établie à New York, Akuyoe a recours à sa propre expérience des conflits culturels pour aider les jeunes à résoudre leurs propres conflits. Elle les aide à tourner leur attention vers l'intérieur, vers ce qu'elle appelle le « soi authentique ».

Partage International : Vous travaillez avec les jeunes « à risque ». Qu'entendez-vous par jeunes « à risque » ?
Akuyoe Graham : En fait, le seul risque est celui de ne pas être soi-même, de ne pas être en contact avec cette authenticité intérieure. Je sais que pour la société, le terme « à risque » sous-entend le risque d'être membre d'un gang, ou d'être toxicomane. Cela peut être vrai, mais je pense que le vrai risque est celui de ne pas exprimer le dessein pour lequel nous avons été créés. Je pressens que nous avons tous un merveilleux dessein divin pour lequel chacun d'entre nous se trouve ici, maintenant. Le seul risque est qu'une personne puisse ne pas entrer en contact avec ce dessein, puisse ne pas exprimer ce pour quoi elle est sur Terre. Voilà le risque.
Si vous contactez cette authenticité, il y a moins de chance que vous souhaitiez vous détruire, même inconsciemment. Ce que je partage aussi avec ces jeunes, c'est qu'en eux se trouve le monde entier, tout comme en vous ou en moi. D'une manière surprenante, lorsqu'auparavant j'essayais de communiquer avec les autres extérieurement, la relation n'était pas réelle. Mais dès que je me connectais avec moi-même, subitement les relations avec les autres devinrent plus faciles, plus authentiques, plus réelles et plus durables, parce que c'est en nous que se trouve l'essence de toute expression. Nous sommes alors connectés de façon très puissante.

PI. Pour aider les jeunes à risque, que vous voyez plongés dans les dilemmes semblables aux vôtres, vous avez recours à vos propres expériences.
AG. Les années d'adolescence sont des années extraordinaires. C'est une période très stimulante, car il y a quantité de choses qui se produisent sur le plan physique, et puis il y a la pression de vos semblables. Si vous vous placez d'un point de vue individuel, vous ne recevez aucun soutien. Tout consiste à s'insérer dans un groupe. L'impulsion de faire le travail que j'accomplis actuellement s'est manifestée lorsque j'ai ressenti que, s'il existait un moyen quelconque de partager ma vie pour leur venir en aide, ou de leur faire comprendre qu'ils pouvaient s'en sortir comme j'ai pu m'en sortir, ce moyen était d'une grande valeur pour moi. Durant les séminaires, ce n'est pas tant ce que je dis qui a de l'importance, que ce que ma présence leur communique. Je ne me sens pas impliquée dans le fait qu'ils m'écoutent ou non. Je ne suis pas attachée aux résultats ou aux circonstances. J'accomplis cela parce que c'est une partie de mon expression. Tout ce que je peux faire est de leur offrir un choix.

PI. Quelles sont pour vous les causes sociales et environnementales sous-jacentes aux conflits éprouvés par ces jeunes ?
AG. On leur donne trop de messages conflictuels. Nous vivons dans une société qui est censée aimer les jeunes, mais un jour un adolescent m'a dit : « Vous nous apprenez à dire non, mais actuellement, à quoi pouvons-nous dire oui ? » On ne favorise pas ce qui leur paraît acceptable. Ce n'est pas subventionné. Tout a été supprimé et rien de valable n'a été mis à la place. On leur montre sans cesse ce qui est faux, mais personne n'offre de solutions ou d'idées nouvelles. De même, les jeunes ne sont pas respectés dans cette société. J'aimerais qu'il se crée un Conseil de jeunes qui soumette, chaque année, un rapport au Président. Même s'ils ne peuvent pas voter, qu'ils soient au moins en position de faire entendre leur voix.

PI. En quoi consiste le quotidien de ces jeunes ?
AG. Certains de ces gosses ont vu des amis, des parents, des proches, être tués devant leur yeux. La drogue est partout. Il ne s'agit pas seulement de pauvres gosses noirs de Watts ou de South-Central, Los Angeles. J'ai travaillé dans des écoles privées où la source de leur problème est d'une nature tout à fait différente. On les ignore. Je ne saurais vous dire le nombre de gosses que je connais, fréquentant des écoles privées, et qui font des tentatives de suicide. Ils sont matériellement favorisés, mais délaissés. Il s'agit du même syndrome, mais qui s'exprime d'une manière différente. Dans le système actuel, ils ne comptent pas. Ils ne sont pas appréciés. Il n'existe pour eux aucun projet susceptible de les inciter à vivre pleinement. Cela crée un fossé qui se creuse de plus en plus entre les jeunes et les adultes.

PI. Quelles en seront les conséquences sociales, individuellement et collectivement ?
AG. Certainement une plus grande violence. Ils sont très frustrés et n'ont aucun débouché créatif, aucun moyen même de communiquer ce qu'ils ressentent. Une foule de jeunes issus de l'enseignement secondaire ne savent ni lire ni écrire, et sont incapables d'aligner une phrase, incapables de communiquer ce qu'ils ressentent. Soit qu'ils ne l'ont pas appris, soit qu'on ne leur a pas enseigné, ni chez eux ni à l'école. L'exutoire immédiat de cela est toujours la violence.

PI. Dans le climat politique actuel, où tant de ces programmes sont démantelés, le partage devient une chose très importante, non seulement en ce qui concerne les éléments matériels, les structures qui maintiennent ces programmes en place, mais aussi, comme dans votre cas, en ce qui concerne leurs talents et leurs aptitudes.
AG. Absolument.

PI. Que pourrait-il se passer si nous ne faisons pas face à se problème ?
AG. Une fuite. Je pense qu'il y aura une recrudescence de la toxicomanie, car les jeunes ont besoin de fuir le matérialisme et l'avidité. Ils ont peur. Ils ont l'impression qu'il n'y a pas assez d'argent pour eux, car c'est ce qu'on leur dit. En ne soutenant pas les programmes susceptibles de les aider, c'est comme si nous disions qu'« il n'y a pas assez d'argent », ce qui n'est pas vrai. C'est ce qu'ils entendent lorsqu'ils écoutent les informations, et le nouveau mot d'ordre est que nous devons nous débarrasser de tous ces programmes faute d'argent. Les jeunes pensent : « Il n'y en a pas assez pour moi ; aussi quand j'en aurai, je ne le partagerai avec personne. » Nous ne pouvons pas vivre dans ce séparatisme. C'est ici que le bât blesse, parce que nous essayons de faire quelque chose d'impossible. Nous sommes tous reliés les uns aux autres et ne pouvons pas vivre comme si nous ne l'étions pas. La connexion est réelle, que cela nous plaise ou non.

Honorer le silence en nous

PI. Vous avez parlé de quelque chose appelé le« soi non formé » chez les jeunes, ou de quelque chose qui n'est pas encore en contact avec le soi intérieur. Pourriez-vous nous expliquer de quelle façon votre travail aide les jeunes à rester en contact avec leur soi le plus profond ?
AG. Une grande partie du travail consiste à honorer le silence en nous. Le silence est le lieu où la magie prend place, de sorte que le séminaire est très cérémoniel. Nous invoquons ce silence pendant les trois jours que dure le séminaire. Par silence, je ne veux pas seulement dire absence de parole, car on peut être silencieux tout en n'étant pas en silence. Il s'agit vraiment d'invoquer un silence originel qui est comme une matrice, où toutes les pensées, toutes les idées, ce champ de toute possibilité devient disponible. Je crois que si une personne garde consciemment cela à l'esprit et s'y relie consciemment, quantité de progrès peuvent alors être accomplis. Vous pouvez ainsi commencer un processus de renaissance, faire de vous un être nouveau.
Au cours de ces séminaires, ces jeunes ont une chance d'être silencieux et d'entendre réellement cette voix authentique. Cela inspire à vouloir vivre. « J'ai à nouveau le goût de vivre. » Ils n'ont plus le goût de vivre parce qu'ils s'ennuient dans leur esprit. Il s'ennuient à l'école, chez eux, et ils pensent : « Qu'est-ce que je pourrais bien faire, qu'est-ce que je pourrais bien entreprendre pour me stimuler, me réveiller, me redonner un intérêt dans la vie ? » Le séminaire réveille leur intérêt car il leur fait prendre conscience qu'ils ne sont pas cette personne qui s'ennuie, mais qu'au contraire ils sont tout à fait dignes d'intérêt. « Je veux en savoir plus sur moi ! » En apprenant plus sur eux mêmes, ils veulent en savoir plus sur les autres, car dans la mesure où ils ne sont pas intéressés par eux-mêmes, ils ne sont pas intéressés par qui que ce soit d'autre. C'est l'effet miroir.

PI. Comment se déroule votre séminaire ?
AG. Le séminaire dure trois jours. Le premier jour est consacré à l'exploration du « qui suis-je ? », pas seulement du petit soi, mais du plus grand soi, du soi plus expansif. Il y a une méditation orientée sur le « qui suis-je ? ». On demande aux participants de répondre à cette question : Qui suis-je ? au-delà des noms, faits et apparences.
Le deuxième jour, intitulé « lamentations » est consacré au domaine des sentiments. Nous sommes assis en cercle. J'apporte une bougie et une coupe remplie d'eau et je mets un peu de musique. La veille je leur demande de réfléchir aux aspects d'eux-mêmes qu'ils voudraient voir mourir, dont ils souhaiteraient se libérer, afin de pouvoir créer un espace pour quelque chose de meilleur. Une jeune fille m'a déclaré : « Je ne me sens pas en harmonie avec mon père, que dois-je écrire ? » Je lui ai répondu : « Tu pourrais écrire : Je souhaite me libérer, me débarrasser de tout ce qui nous empêche, mon père et moi, d'être réellement en harmonie et de communiquer, je souhaite que tout cela meure en moi. » Ils ne sont pas tenus de partager ce qu'ils ont écrit ni avec moi ni avec des parents ou amis. C'est sacré et secret. C'est le sentiment que nous sommes quelqu'un de merveilleux, et ainsi, nous pouvons nous respecter nous-mêmes. Ensuite, l'un après l'autre, nous entrons dans le cercle, allumons la bougie et la laissons brûler. Symboliquement, ils pratiquent la purification par le feu. Ils jettent leur feuille de papier enflammée dans l'eau, c'est comme un bain. Ils aiment vraiment cette façon de faire, car c'est spectaculaire.

PI. Que se passe-t-il le troisième jour ?
AG. Une fois que nous avons découvert qui nous sommes et que nous avons exploré le domaine des sentiments, que nous nous sommes lamentés, nous sommes parvenus sur l'autre bord, nous sommes membres du cercle des vainqueurs. Ce cercle des vainqueurs se compose de tous ceux qui prennent place parmi les sages et les saints du monde, qui veulent vivre pour ce soi authentique, être fidèles à des principes, à quelque chose en quoi ils croient ; ce sont tous ceux qui assument leur individualité, et qui ont aussi une perspective extérieure vers la communauté dans son ensemble. Ils ont découvert qui ils sont, et ainsi ils découvrent les autres. En un sens, il faut que naisse un accord conscient à « être le gardien de son frère ». Nous improvisons alors une sorte de débat, où chacun doit dire qui il est, ce qu'il projette de faire, et dans quel projet collectif il est spécifiquement impliqué. Certains parlent de problèmes d'environnement, par exemple. Il est surprenant de voir combien ces soi-disant « jeunes à risque » ont de préoccupations et aussi de grandes idées. Ils disposent là d'un environnement de confiance où ils peuvent exprimer leurs rêves, ce qui est sacré pour eux. La société ne leur offre pas de telles possibilités.

PI. Le potentiel inexploré qui peut ainsi être mis en valeur doit être considérable.
AG. Oui. Ce travail s'adresse à ce potentiel. Il m'arrive de penser que ce qui est erroné dans certains programmes sociaux vient du fait que toute leur énergie et leur attention se concentre sur ce qui ne va pas. Le silence nous enseigne que si nous dirigeons l'énergie vers quelque chose, cela grandit. Si toute l'énergie est orientée dans une seule direction, nous n'exploitons pas la totalité de notre potentiel.
Portons l'attention, l'énergie vers ce potentiel, qui de toute manière est inévitablement plus puissant que toutes les choses qui ne vont pas. Créons un environnement favorable, où ce potentiel puisse s'exprimer dans sa totalité. A partir de là, nous avons le ciel pour limite. Si vous laissez entendre à des jeunes à quel point ils sont intelligents, ils en seront ravis. Invitez-les à s'exprimer ! Personne n'aime s'entendre répéter sans cesse « tu dois ». Cela donne la migraine. Mais si quelqu'un vous invite à vous exprimer, alors vous avez l'impression qu'on vous donne le choix dans ce domaine. Vous n'avez plus le sentiment d'être impuissant.

PI. Si nous consentons à honorer ce qui est sacré en nous et chez tous les autres, alors nous créons cet espace favorable dans nos communautés, nos pays et à travers le monde.
AG. Absolument. Cela commence par nous. Cela commence avec chaque personne apportant sa contribution et disant : « Je consens à être ici, à écouter, à prendre soin de la planète, à prendre soin de moi-même et de ma famille, des mes biens-aimés et amis, et même des étrangers. » Il s'agit d'un accord conscient. Il faut qu'il en soit ainsi.

Etats-Unis Auteur : Marc Gregory, musicien et collaborateur de Share International, il réside au Nord de la Californie.
Thématiques : éducation
Rubrique : Entretien ()