Ils n’écoutaient que d’une oreille, mais ils ont entendu

Partage international no 49septembre 1992

Il est un peu trop facile de ne voir dans la récente conférence de Rio, ou « sommet de la Terre », qu’un lamentable fiasco. Déçus de ses maigres résultats apparents, certains amis de l’environnement ont promptement cédé à la tentation d’un rejet sans appel. Ainsi Greenpeace, en qualifiant ce sommet « d’échec historique », a émis une opinion que partagent bon nombre d’organisations similaires. Pourtant, l’aboutissement de ce gigantesque show écologique des Nations unies mérite un verdict plus nuancé.

Il est clair que les quelques accords conclus à cette occasion sont loin d’avoir une portée suffisante pour contrôler l’impact des immenses problèmes écologiques qui se posent aujourd’hui – sans parler même de les résoudre. En ce qui concerne les changements climatiques, la convention tant attendue a été passablement édulcorée. La protection de la forêt n’ayant pu faire l’objet d’un accord, il a fallu se contenter à son sujet d’une pauvre déclaration d’intention. Malgré tous les aménagements apportés à la convention sur la biodiversité – la préservation des richesses de la faune et de la flore – elle n’a pu obtenir l’assentiment de tous. Quant au financement des décisions prises dans le cadre des accords de protection de la nature, il reste entouré d’un voile de mystère. De nombreux pays ont refusé de dire s’ils comptaient dégager de l’argent « frais » pour assumer leurs obligations en ce domaine, ou s’ils se contenteraient de quelques miettes glanées par-ci par-là.

Toutes ces critiques sont fondées, et ceux qui ont conscience des dangers imbriqués de la destruction écologique et de l’extension de la pauvreté peuvent difficilement faire preuve d’un enthousiasme sans réserve pour les prouesses du sommet de la Terre. Ce serait pourtant faire preuve de partialité que de ne le voir que sous un jour défavorable. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de responsables ne s’étaient rassemblés pendant si longtemps pour examiner des problèmes si complexes. Ce seul fait suffit à montrer que nous commençons à tisser entre nous des liens plus étroits. Qui plus est, les participants de la conférence sont parvenus, par-delà leurs intérêts nationaux, à formuler dans un « programme du XXIsiècle » baptisé Agenda 21 une vision pratiquement commune de l’avenir. Il ne s’agit pas bien sûr du « plan d’action pour une croissance durable » que l’on aurait espéré, mais ce document de 800 pages constitue un catalogue de propositions destinées à déboucher sur des mesures concrètes, dont la mise en œuvre et l’exécution seront dirigées par une Commission pour un développement durable et maîtrisé qui a été créée à cette fin. Il a notamment été décidé dans Agenda 21 que les pays occidentaux allaient coopérer dans le cadre du transfert à d’autres pays de « technologies de l’environnement ». Il s’agit là d’un progrès remarquable, compte tenu que l’idée même d’une telle coopération a été émise assez récemment. Pour revenir aux conventions sur la biodiversité et les changements climatiques, qui ont été signées par 153 pays, bien qu’elles laissent beaucoup à désirer, il faut garder présent à l’esprit qu’il n’y a pas si longtemps, tout accord international dans ces domaines semblait exclus. Le fait même que l’on accepte maintenant d’aborder de manière globale les problèmes du climat tient presque du miracle. La destruction de la forêt, la menace qui pèse sur un grand nombre d’espèces animales et végétales, la réduction de la couche d’ozone sont des sujets d’importance vitale qui, grâce au sommet de Rio, figureront en bonne place dans l’agenda de la communauté internationale. Enfin, il n’est pas jusqu’à l’opposition entre l’opulence du mode de vie occidental et l’appauvrissement écologique, social et économique de la planète qui n’ait été relevé, et il en est brièvement fait mention dans le communiqué final du sommet.

Il ne faut pas non plus négliger l’importance du rôle qu’ont joué les « simples citoyens » dans le déroulement de cette gigantesque conférence. Jamais auparavant les dirigeants politiques ne s’étaient vu observer avec autant de diligence, jamais non plus ils ne s’étaient fait taper sur les doigts avec autant d’insistance. A l’occasion du Forum planétaire, une conférence qui se tenait parallèlement, plusieurs milliers de représentants des ONG (les organisations non gouvernementales) ont abordé avec une remarquable compétence les problèmes qui menacent la survie de l’humanité. Ils ont élaboré ensemble une série de conventions qui, mieux que celles du sommet officiel, expriment les besoins d’une humanité conçue comme un organisme unique et indivisible. Le Forum planétaire ne s’est pas dérobé face à certains problèmes épineux que les politiciens de Rio auraient jugé indésirable, voire dangereux d’aborder : le racisme, l’urbanisation, la condition de certaines minorités ethniques et populations autochtones, la répression et la discrimination, le militarisme, la nécessité d’alternatives économiques, etc. Si Rio n’a pas accouché de tous les bienfaits que pouvaient en attendre les idéalistes, il n’y a pourtant pas lieu pour eux de se laisser abattre ou de baisser les bras : sans leurs initiatives et leurs efforts constants, il n’y aurait pas eu de sommet de la Terre. Le seul fait qu’un nombre sans précédent de chefs d’Etats et de gouvernements se soient sentis tenus de participer à la conférence indique bien qu’on ne pourra plus ignorer les débats sur l’environnement et le développement, tant que des solutions globales n’y auront pas été apportées. Ce qui était perçu, il y a quinze ou vingt ans, comme une poignée de don Quichotte luttant pour les moulins à vent plutôt que contre eux, s’est transformé en un réseau mondial robuste, sûr de lui-même et de ses forces – un véritable forum planétaire. Ainsi les idées de quelques-uns deviennent-elles les idéaux du plus grand nombre.

D’autres évolutions vont dans un sens favorable. Un nombre important de sociétés se sont réunies pour former un Conseil international des entreprises pour un développement durable. Plusieurs dizaines de banques se sont engagées à respecter un programme de priorités écologiques qui servira à l’élaboration de leur stratégie et influencera leurs transactions. Dans le cadre des discussions parallèles à la conférence elle-même, il a été décidé de la création d’une Croix-Verte internationale. Cette initiative est due à un groupe de responsables politiques et religieux soucieux de promouvoir de nouvelles valeurs, au nombre dsquels figurent des personnalités aussi éminentes que l’infatigable Dalaï-Lama ou l’archevêque brésilien Helder Camara, et – ce n’est pas inintéressant – M. Al Gore, candidat démocrate à la vice-présidence des Etats-Unis. A l’image de la Croix-Rouge, ils souhaitent faire de la Croix-Verte une organisation indépendante de toute affiliation politique, dont la mission consistera à porter assistance aux victimes (au sens le plus large du terme) des catastrophes écologiques. C’est le visionnaire Mikhail Gorbatchev qui, il y a deux ans, alors qu’il exerçait encore ses fonctions présidentielles dans l’ex-URSS, avait été le premier à plaider pour la création d’une Croix-Verte internationale ; le fait qu’il soit appelé à en être le premier président semble donc tout à fait opportun.

Tout cela suffit à montrer que, si limités qu’aient été les engagements pris à Rio, la déconvenue de certains révèle une non-prise en compte des nombreuses évolutions positives liées directement ou indirectement à ce sommet. Dans notre éditorial de mars dernier, nous posions la question : « Vont-ils écouter ? » –nous pensions bien sûr à ces « décideurs » politiques qui façonnent l’avenir de notre planète. Nous sommes aujourd’hui persuadés que, même s’ils n’écoutaient que d’une oreille, ils ont tout de même entendu. Et les écologistes, qui continueront de battre le tambour de leur cause, sont maintenant si nombreux et capables de faire tant de bruit que, d’ici peu, les gouvernants devront tendre aussi l’autre oreille. « L’environnement deviendra le premier sujet de préoccupation à travers le monde », prédisait le collaborateur de Maitreya en juin 1989. L’atmosphère politique de l’époque, encore dominée par le conflit est-ouest, semblait pourtant barrer la route à pareille évolution. Mais le monde change rapidement et, en dépit des apparences, la conférence de Rio est venue le confirmer.


Thématiques : environnement, politique, Économie
Rubrique : Editorial ()