Economie : ne plus viser la croissance mais la maturité

Partage international no 338octobre 2016

par David Korten

La quasi-totalité des candidats aux élections rabâchent le sempiternel refrain bien connu qui n’est que rarement remis en question : « L’économie doit retrouver la croissance et créer davantage d’emplois. Cela assurera la croissance du revenu des ménages et de leur consommation, et par conséquent, la croissance de l’emploi… » Croissance, croissance, croissance.

Pour les humains, on ne parle de croissance que quand il est question d’enfants et d’adolescents. Pour les adultes, on parle de maturité. Il est temps de reconnaître qu’en matière de croissance de la consommation, nous sommes allés au-delà des capacités écologiques de la Terre. En économie, la priorité aujourd’hui n’est plus la croissance mais la maturité : il faut chercher à satisfaire les besoins de tous dans le cadre des limites de ce que la Terre peut produire.

La croissance annuelle du PMB (Produit mondial brut) est aujourd’hui de trois à quatre pour cent. Contrairement aux promesses des politiques et des économistes, cette croissance n’élimine pas pour autant la pauvreté et tous ne voient pas s’améliorer leur quotidien. Au contraire, elle génère des déséquilibres de plus en plus grotesques, insupportables dans nos relations avec la Terre et les uns avec les autres.

Les chiffres varient d’un pays à l’autre, mais l’économie étasunienne indique la tendance globale. Les profits des entreprises – qui représentent une partie du PIB (Produit intérieur brut) – sont à un niveau record. La classe moyenne étasunienne s’amenuise car la plupart des gens doivent travailler davantage pour nourrir leurs enfants et leur assurer un toit, mais les familles se désagrègent et les taux de suicide augmentent.

Les 62 individus les plus riches du monde possèdent ensemble autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité – à savoir 3,6 milliards de personnes. Aux Etats-Unis, les primes accordées aux 172 400 employés de Wall Street pour l’année 2015 étaient de 25 milliards de dollars – pas loin des 28 milliards nécessaires pour garantir aux travailleurs de la restauration et de la santé un salaire de 15 dollars de l’heure.

Les humains consomment 1,6 fois ce que la Terre peut fournir. Le climat se fait partout plus difficile et imprévisible, et les systèmes d’adaptation de la nature sont en déclin.

Ces déficiences sont une conséquence prévisible d’un système économique dont la finalité est l’extraction des richesses naturelles de la Terre dans le but de produire des résultats financiers maximum pour ceux qui ont déjà plus d’argent qu’ils n’en ont besoin.

Le point positif est que ce système a généré un besoin impérieux de changement profond, et qu’il va nous contraindre à prendre les dernières mesures nécessaires à une civilisation planétaire. Il a :

– mondialisé la conscience de l’interdépendance des individus partout sur la Terre ;

– produit un système mondial de communications qui nous permet de penser et d’agir en tant qu’espèce unique ;

– braqué le projecteur sur le racisme, le sexisme et autres formes de xénophobie en tant que menaces au bien-être de tous ;

– transformé les enfants du millénaire en une force politique révolutionnaire en leur refusant les avantages sociaux que leurs parents tenaient pour acquis.

Pour autant, nous ne pouvons pas attendre des institutions économiques qui ont généré ces déséquilibres qu’elles créent aujourd’hui une économie qui satisfasse les besoins vitaux de tous dans une relation équilibrée avec la planète. Pour les marchés financiers mondiaux, la seule valeur de la vie est son prix sur le marché. De plus, les structures juridiques des multinationales centralisent le pouvoir et les affranchissent des réalités de la vie quotidienne des populations.

Le rétablissement de l’équilibre incombe donc nécessairement aux communautés de vie, aux individus qui se préoccupent les uns des autres, et se soucient de leur environnement ainsi que de l’avenir de leurs enfants.

Pour parvenir à maturité, il faut rebâtir des communautés et des économies locales et leur rendre le pouvoir que les multinationales et les marchés financiers ont usurpé. Des initiatives à cet effet apparaissent déjà partout dans le monde.

« Comment assurer la croissance de l’économie » est désormais une question dépassée. Les questions pertinentes aujourd’hui sont : « Comment assurer le passage à maturité d’une économie qui satisfasse les besoins de tous dans les limites d’une Terre aux ressources limitées ? Comment redonner pouvoir et force aux communautés de vie ? Comment créer une culture d’interdépendance et de responsabilité ? Comment garantir que les droits des individus et des communautés auront la priorité sur ceux des entités artificielles créées par les gouvernements et que l’on nomme grandes entreprises ? »

Les organismes vivants ont appris à s’organiser en tant que communautés biorégionales pour créer et entretenir les conditions indispensables à la vie de la communauté terrestre. C’est à nous, humains, qu’incombe le devoir de parvenir à maturité en tant que membres responsables de cette communauté.

Reproduit avec la permission de Yes! Magazine (yesmagazine.org)

Auteur : David Korten, cofondateur de Yes! Media, président du Forum des économies vivantes, membre du Club de Rome, et auteur d’ouvrages majeurs, notamment Quand les multinationales gouvernent le monde (Ed. Yves Michel) et Change the story, change the future : A living economy for a living Earth (non traduit).
Thématiques : Économie
Rubrique : Point de vue ()