Partage international no 154 – juin 2001
par Federico Mayor Zaragoza
Biochimiste de formation, Federico Mayor a été directeur général de l’Unesco de 1987 à 1999. Ses efforts inlassables pour faire de l’éducation un instrument de paix lui ont valu une réputation internationale. Nous publions ci-dessous l’allocution qu’il a prononcée en juillet 2000, devant un parterre d’officiels et d’ambassadeurs réunis à Genève à l’occasion d’une session de la Commission des Nations unies pour les droits de l’homme.
Je commencerai mon propos par cette simple phrase, qui le résume tout entier : sans diversité culturelle, nous aurons peu de chances d’instaurer les droits de l’homme et, donc, la paix.
Permettez-moi de souligner le fait que chaque personne est unique, du point de vue tant biologique que culturel. La diversité culturelle est infinie ; la non-mesurabilité de chaque être humain l’est tout autant. Pourquoi ? Parce que nous, les humains, sommes les seuls êtres capables de création. Les scientifiques prédisent le comportement des insectes et des animaux ; ils savent que leur existence n’est qu’une projection linéaire. Mais nous, nous pouvons innover, inventer et créer. Et cette faculté qui nous est propre est aussi notre espoir, parce qu’elle signifie que nous sommes capables de refaire notre avenir commun. Qui aurait pu dire, il y a seulement 12 ans, que l’Empire soviétique, cet empire du silence et de la contrainte, s’effondrerait ? Qui aurait pu prédire que Nelson Mandela, après avoir passé 27 ans dans la prison de Robben Island, au lieu de vivre dans la haine et le désir de vengeance, travaillerait, avec Frederik De Klerk, à instaurer des solutions harmonieuses pour mettre fin à l’apartheid ? Et qui aurait jamais pu imaginer que ce même Mandela deviendrait président de l’Afrique du Sud, et que son successeur serait également un Noir ? Bref, une diversité infinie, en constante transformation. Personne ne reste identique à ce qu’il est maintenant, à ce qu’il était hier, ou même l’instant d’avant. La vie est comme un fleuve, a dit Héraclite, et c’est là que se situe notre liberté, même d’un point de vue biologique. Chaque jour se produisent des millions de mutations dans notre corps. Ce sont elles qui génèrent les changements morphologiques qui, Darwin l’a montré, sont à l’origine des espèces.
Mais nous avons une autre dimension, la dimension spirituelle, la dimension créatrice. C’est sur cette modification permanente que se fonde, à mon avis, la liberté de cet être humain unique, de cette unicité qui est indissociable de l’essence de chaque personne. C’est pourquoi, à l’Unesco, j’aimais dire que la culture trouve son expression suprême dans nos comportements quotidiens, parce qu’ils nous permettent cette articulation entre notre unité collective, d’espèce, et notre individualité.
Je retracerai dans les très grandes lignes les principales étapes de l’histoire moderne, en ce qui concerne les droits et la dignité de la personne. La plus importante de ces étapes a été la fondation des Nations unies à San Francisco, en 1945. Cette même année vit également celle de l’Unesco, dotée d’une charte d’une très haute inspiration. En 1948 fut proclamée la Déclaration universelle des droits de l’homme, que je tiens pour la création la plus importante du XXe siècle : jamais, auparavant, nous n’avions fixé pour l’ensemble de l’humanité une norme morale d’une telle élévation. Sautons à 1995, 50e anniversaire des Nations unies et Année internationale de la tolérance. Cette Déclaration remarquable enregistre le désir des pays de vivre dans une attitude permanente de considération envers les autres pays et les autres peuples ; peut-être pas dans un amour mutuel, ce qui est parfois difficile, mais au moins dans un respect constant les uns envers les autres. Cette proclamation fut un moment capital. En 2000, enfin, la Commission des droits de l’homme a pris la résolution de promouvoir activement chez tous les hommes une culture de la paix, instaurant ainsi la meilleure façon d’articuler cette culture de la paix avec les droits de l’homme.
Nous, les peuples
Tout part de ce moment capital où a été acceptée la Déclaration des droits de l’homme : une déclaration qui commence par : « Nous, les peuples. » Notez bien que ses auteurs, dont beaucoup ressentaient encore dans leur cœur la tragédie de l’Holocauste, n’ont pas écrit : « Nous, les pays victorieux. » Ils n’ont même pas écrit : « Nous, les pays. » Ils ont dit : « Nous, les peuples », car ils voulaient embrasser l’ensemble des cultures et des peuples qui composent ces pays. Ils continuent ainsi : « Nous, les peuples, [sommes] résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre… »
La nécessité du partage
Ils ont ainsi donné à l’ONU une fonction préventive. Et comment éviter d’autres guerres ? En partageant mieux. En faisant en sorte que tous les pays deviennent des pays « développés », puisque c’est la seule façon de mettre un terme à l’injustice et d’instaurer la paix.
Bien des années ont passé et, pour avoir été en première ligne, je veux dire très clairement que nous sommes passés aujourd’hui d’une construction active de la paix, d’un effort concret pour éviter les guerres, à de simples activités de maintien de la paix et d’aide humanitaire. Nous sommes devenus une sorte de Croix-Rouge au service des nations les plus puissantes. Telle n’est pas la solution que proposent les Nations unies. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons pas à coopérer, à aider les réfugiés et les enfants à refaire leurs vies après un conflit inévitable, mais ce n’est pas là le but et la vision fondamentale des Nations unies. L’ONU a été créée pour éviter la violence, la guerre et les conflits, en allant directement à leurs racines. Et quelles sont ces racines ? La pauvreté et la misère, qui sont le fondement même des conflits, que nous n’éradiquerons pas en nous bornant à des opérations de maintien de la paix.
On peut également observer cette réduction à propos de l’Ecosoc, commission importante qui appartient à la famille des Nations unies : Ecosoc, c’est-à-dire « ECOnomique et SOCial ». Pendant 50 ans, il n’y en a eu que pour l’ECO, et rien pour le SOC. Je me souviens qu’en plusieurs occasions, avec un peu de provocation de ma part, m’adressant à la commission lors de ses réunions de travail, j’ai commencé ainsi : « C’est un grand plaisir pour moi de parler devant l’ECO (prononcé d’une voix forte) soc (dans un murmure). En 50 ans, il n’y a pas eu une seule réunion sur le développement social. La seule chose qui comptait, c’était le développement économique. Ce furent les Danois qui, en 1995, demandèrent que l’on parle enfin du développement social. Ils ont obtenu que l’on tienne un premier sommet sur le Développement social, à Copenhague, d’où, d’ailleurs, ne sortirent que des engagements, aucune résolution. Ce fut néanmoins une tentative sérieuse de rechercher des solutions spécifiques à des questions spécifiques mais, une fois de plus, nous avons oublié ces engagements. Quoi qu’il en soit, nous avons au moins commencé à prendre en compte ces questions. Nous avons au moins commencé à travailler sur le développement social, une des clés du changement, que tous les gouvernements, dans ce nouveau millénaire, devrait promouvoir.
L’Unesco
En 1945 fut créée à Londres la branche la plus intellectuelle de l’ONU : l’Unesco. L’un de ses inspirateurs fut le ministre anglais R. A. Butler qui, tandis que les bombes pleuvaient sur Londres, s’exclama : « Cette horreur ne recevra de solution que le jour où, sans exception, nous serons véritablement éduqués, où nous aurons pris conscience de l’immense espoir qui repose dans les capacités intellectuelles et spirituelles des hommes et des femmes. Ce n’est qu’ainsi que nous mettrons fin à ces actes barbares. » Il accéléra la maturation et l’élargissement de cette institution mondiale qui, au début, était limitée à l’éducation. Ce n’est, en effet, que plus tard que seront ajoutées la science et la culture. C’est peut-être pour cette raison que la charte de l’Unesco commence par ces quelques lignes qui résument l’esprit et la volonté de ses créateurs : « … les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. » Cette charte, cependant, va plus loin : elle affirme que le développement économique est important mais, qu’en lui-même, il ne suffit pas ; que le développement politique est indispensable, mais qu’il ne suffit pas non plus. Que la paix et le bien-être dépendent de la solidarité morale et intellectuelle de l’humanité.
Solidarité morale et intellectuelle
Si j’insiste sur l’expression « solidarité morale et intellectuelle », c’est parce que nous avons été plus que réticents, à l’ONU, à prononcer des termes comme « moralité », « éthique », « amour ». J’affirme que, ces mots, nous devons les revendiquer, parce que les gens qui les ont écrits dans les différentes chartes constitutives des organes des Nations unies ont été assez honnêtes avec eux-mêmes pour les y inclure. « Solidarité morale et intellectuelle. » Nous ne pouvons nous contenter de dire que les pays développés doivent mieux partager les résultats de leurs efforts, de leurs laboratoires et de leurs systèmes de production. Nous devons faire plus. Pourquoi tant d’institutions universitaires et scientifiques restent-elles muettes sur notre tragédie présente ? Pourquoi ne disent-elles et ne font-elles rien devant la dégradation de l’environnement, ou le spectacle terrible de la misère ? Parce que nous n’avons pas de solidarité morale et intellectuelle. C’est pour cela que, face à ces problèmes, nous nous bornons à demander de nouvelles études, de nouvelles enquêtes, davantage de statistiques, que nous accumulons les rapports et les chiffres, mais sans prendre la moindre initiative concrète. C’est pourtant ce type d’initiative que demande la solidarité morale et intellectuelle. Notre responsabilité exige également que nous agissions avec cette fraternité à laquelle nous invite le premier article de la Déclaration. Remarquez qu’après avoir affirmé « tous les êtres humains sont libres et égaux en droits », elle ajoute qu’« ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». C’est cet esprit de fraternité que l’ONU doit renforcer et dans lequel elle doit puiser de nouvelles forces.
Les Droits de l’homme
J’entends souvent les gens parler des Droits de l’homme comme s’ils appartenaient à leurs pays respectifs, comme si c’étaient leurs pays qui les avaient accordés : « Je vous donne les Droits de l’homme. Je vous retire vos Droits de l’homme. » C’est très facile de se référer aux Droits de l’homme comme s’il y avait des hommes et des pays qui ne les avaient pas et ne les observaient pas, et d’autres qui en seraient les plus beaux fleurons. Non, les droits de l’homme sont inhérents à chaque être humain ; personne ne les donne à quiconque. Je me souviens, quand j’ai proposé de faire de la paix un droit de l’homme, qu’au sein des Nations unies, 95 % l’ont accepté. J’ai dit alors aux 5 % qui l’avaient refusé : « Je n’attends pas que vous approuviez de faire de la paix un droit de l’homme. Elle l’est déjà. La seule question, c’est que vous commenciez à le reconnaître. »
Nous devons nous souvenir de tout cela quand nous essayons de mettre un terme à la faim et à la pauvreté. Et nous devons nous rappeler que nous ne pouvons prétendre observer les droits de l’homme si nous laissons des hommes mourir de ces fléaux, car alors, nous ne respectons pas leur droit à la vie.
C’est quelque chose que nous devons changer. Et nous pouvons le faire par l’éducation, comme l’indique la Déclaration. Elle ne dit pas spécifiquement l’éducation de base et l’alphabétisation. J’ai eu beaucoup de difficultés à convaincre certains pays puissants de cesser de recommander de se limiter, dans les régions pauvres, à cette éducation minimale. Nous devons certes la donner aux pauvres, mais bien plus, et cesser de prétendre qu’il suffit de les alphabétiser pour que leur vie change. C’est l’éducation qui peut faire changer les choses. C’est même elle qui fait que certaines situations commencent à bouger. En Inde, par exemple, certaines initiatives en matière de scolarité et de micro-crédit ont pour premier effet de rendre aux gens, et spécialement aux femmes, leur dignité et l’estime d’eux-mêmes, l’éducation, c’est quelque chose de plus que de l’information.
Sauvegarder la relation humaine
Il faut donc que nous sachions que notre passivité face à ces injustices conduit à un affaiblissement de notre diversité innée. Ainsi que le dit le prix Nobel de littérature portugais José Saramago : « Vers quelle société l’humanité se dirige-t-elle ? Une société à 100 % de technologie et 0 % de pensée ? En arriverons-nous à privilégier la performance technique à la qualité des relations ? » Nous devons préférer la relation humaine, car c’est elle qui représente cet être non-répétable qu’est l’être humain. Je vous demande de toujours garder présent à l’esprit et à l’arrière-plan de votre travail cette nécessité de sauvegarder la vraie diversité. De vous souvenir qu’ensemble, nous pouvons protéger et stimuler l’unité et l’individualité des êtres humains. Et que c’est en travaillant à promouvoir une culture de paix, à tous les niveaux, que nous pourrons atteindre cette paix plus précieuse que tout.
Auteur : Federico Mayor Zaragoza, Biochimiste de formation, a été directeur général de l’Unesco de 1987 à 1999. Ses efforts inlassables pour faire de l’éducation un instrument de paix lui ont valu une réputation internationale.
Thématiques : politique, spiritualité, éducation
Rubrique : Divers ()
