Descendre dans la rue

Partage international no 175mars 2003

Interview de George Galloway par Gill Fry

Député de Glasgow depuis près de trente ans, George Galloway a mené de vigoureuses campagnes contre les sanctions envers l’Irak. Il est aujourd’hui à la tête du mouvement contre la guerre, en Grande-Bretagne. Gill Fry l’a interrogé pour Partage international.

Partage international : Croyez-vous que Saddam Hussein menace véritablement la stabilité du monde, ou les Américains ont-ils d’autres motifs, comme le pétrole, pour vouloir le détrôner ?
George Galloway : Un récent sondage, effectué auprès de ses lecteurs par le magazine Time, montre que 80 % d’entre eux considèrent que c’est George Bush l’homme le plus dangereux sur la scène internationale. Je suis d’accord avec eux. Je tiens celui-ci pour l’un des plus mauvais responsables politiques actuels. Il dispose d’une puissance militaire et d’armes terribles et, à la différence d’autres dirigeants, il a la possibilité et la détermination de s’en servir contre une population irakienne déjà saignée à blanc par douze années de guerre et d’embargo. Douze années qui ont vu mourir plus d’un million d’enfants, la plupart de moins de cinq ans, et dont la majorité n’était même pas née au moment de la Guerre du Golfe et de la mise en place des sanctions économiques.
Je crois qu’il y a de moins en moins de monde pour croire que cette guerre a pour but d’éliminer la menace irakienne. En vérité, c’est nous qui menaçons l’Irak ainsi que la paix et la stabilité du Moyen Orient, pour toutes sortes de raisons : le pétrole, le soutien aveugle à la politique extrémiste de Sharon et, raison étrangement shakespearienne, le désir de Bush d’achever le travail de son père.
Mais le principal de ces motifs est d’établir un pouvoir sans partage de l’Amérique sur le monde et de forcer celui-ci à s’agenouiller devant les deux caractéristiques de la puissance américaine d’aujourd’hui : un capitalisme sauvage à l’échelle de la planète, et une mainmise impérialiste sur toutes les régions stratégiques du monde.

PI. Croyez-vous l’Amérique sincère quand elle dit vouloir faire la guerre pour la paix ?
GG. Quand j’ai vu l’intervention de George Bush devant les députés en louchant sur son téléprompteur, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au télé-évangéliste Jimmy Swaggart, actuellement en prison pour diverses affaires de mœurs et de détournements de fonds. Je me suis dit que sa « sincérité » était aussi crédible que celle du révérend ! Au cours du discours, j’ai aussi eu la surprise de voir des adultes, qui plus est des élus, bondir une quarantaine de fois de leurs sièges pour acclamer des propos aussi délirants.

PI. Quelles seraient les répercutions d’une guerre au Moyen-Orient et, plus généralement, dans le monde arabe ?
GG. D’abord, un bain de sang en Irak même. Les stratèges américains, avec leur allié britannique, ont déjà planifié cette guerre d’une manière précise. A commencer par le lancement de 800 missiles de croisière en 48 heures – un véritable déluge, dépassant en quantité tout ce qu’ils ont envoyé durant les 45 jours de la première Guerre du Golfe. Cela sera suivi par des opérations de bombardements intensifs et systématiques par des B 52, durant 60 jours et nuits, y compris sur les villes – ces mêmes B 52 qui avaient pilonné le Vietnam dans les années 1960 et 1970. Le terrain sera alors prêt pour lancer 350 000 soldats américains et britanniques à la conquête du pays, qui tueront tous ceux qui se trouveront sur leur chemin. Ils occuperont alors l’ensemble de l’Irak, un pays de même dimension que la France. Ils mettront en place un gouvernement fantoche choisi parmi les opposants irakiens actuellement à Londres, un gouvernement qui s’occupera en priorité de privatiser l’industrie pétrolière. L’ensemble de cette entreprise de prise en main de l’Irak se soldera par des milliers de pertes humaines, et pas seulement en Irak.
Le seul homme qui souhaite cela plus que Bush est Oussama Ben Laden qui, le 11 septembre, a lancé ce type d’affrontement longuement mûri entre Orient et Occident, entre musulmans et non musulmans.
Une fois la guerre terminée, la résistance civile irakienne commencera sa lutte contre l’armée d’occupation. Nous assisterons alors aux mêmes scènes d’horreur et de désolation, à la longue série d’attentats suicides, de voitures piégées… bref, au chaos dont souffre une population civile sous occupation étrangère et auquel doivent faire face, par exemple, les troupes du général Sharon. Le séisme ainsi créé plongera l’ensemble de la région dans une profonde instabilité – une instabilité qui menacera même les gouvernements fantoches et les régimes serfs du Moyen Orient, qui n’ont d’autre but que de servir les intérêts des grandes puissances. C’est pourquoi le changement de régime pourrait ne pas se limiter à l’Irak.
Une aubaine extraordinaire pour le terrorisme international. La cause de Ben Laden s’est nourrie de la présence de quelques milliers de soldats cachés sous des tentes dans les déserts d’Arabie saoudite. Peut-on imaginer la provocation que constituera pour le terrorisme islamique celle de 350 000 croisés occidentaux dans un pays arabe dont ils pilleront, des années durant, les richesses et les ressources ?

PI. Pensez-vous qu’il y ait un lien entre Ben Laden et Saddam Hussein ?
GG. Les Américains ont d’abord essayé d’imputer le 11 septembre à l’Irak, jusqu’à ce que la CIA démontre le contraire. Ils tentèrent alors de lui attribuer la responsabilité des agressions à l’anthrax, avant de découvrir que l’origine en était purement américaine. Ensuite, en désespoir de cause, après avoir des mois durant affirmé que ce lien entre l’Irak et le réseau Al Qaïda n’existait pas, ils en sont venus maintenant, à la 11e heure, à le ressusciter dans le but d’obtenir le soutien de l’opinion publique. L’Irak est à l’opposé de l’islamisme intégriste. C’est un pays laïc, une dictature socialiste. C’est même pour cette raison que nous l’avons soutenu dans sa guerre contre l’Iran, car nous comptions sur lui pour servir de rempart contre la révolution menée par les religieux intégristes.

PI. Quel est le rôle de l’Onu dans la solution de cette crise ?
GG. Il faut que les Nations unies résistent aux pressions et aux tentatives de corruption que l’Amérique et la Grande-Bretagne font peser sur le système onusien. Ces deux pays tiennent ainsi en permanence un véritable missile de croisière braqué sur le Conseil de sécurité. On pourrait résumer leur attitude par cette formule : « Votez pour notre projet de résolution, ou nous passerons outre. » Avec cette menace implicite que ceux qui leur refuseront leur soutien ne bénéficieront pas des contrats pour l’exploitation pétrolière et la reconstruction du pays que cette guerre dévastatrice aura rendu nécessaire. Cette entreprise de corruption dépasse de loin tout ce que nous avons connu jusque là. Jusqu’à présent, elle est restée sans effet sur les décisions du Conseil de sécurité. Il pourrait en aller autrement dans les derniers instants de la 11e heure. Mais ne soyons pas dupes : cette guerre est injustifiée et éminemment contre-productive, et elle ne le sera pas moins si MM. Poutine et Chirac cèdent finalement aux pressions, aux chantages et aux menaces.

PI. Comment peut-on éviter cette guerre ?
GG. En manifestant massivement. Tony Blair est actuellement dans une situation de grande fragilité politique. Si nous pouvons briser cet « axe du mal » en coupant le cordon ombilical qui semble relier le dirigeant travailliste au président républicain le plus réactionnaire et le plus intégriste que nous ayons connu, alors, nous pourrons éviter cette guerre, parce que l’opinion américaine y est de plus en plus opposée. Si nous disions aux Américains que les Britanniques ne peuvent se joindre à eux, nous pourrions empêcher cette folie de se produire. Il faut, pour cela, une mobilisation massive dans onze capitales européennes, au Moyen Orient, en Iran… et aux Etats-Unis. Nous montrerons ainsi la force de l’opposition à la guerre, et les va-t-en-guerre seront forcés de reconsidérer leur position. Nos pays restent des démocraties, aussi imparfait que soit ce système politique.
Et, comme le disait le docteur Johnson, « rien ne facilite plus la concentration mentale que de savoir que l’on va être pendu à l’aube ». Le personnel politique fait régulièrement face à son « bourreau », l’électorat. Et s’il sait que ses électeurs votent avec leurs pieds et avec leurs cœurs contre la guerre, alors ces derniers pourront imposer leur volonté à ceux qu’ils ont élu.

Irak Auteur : Gill Fry, collaboratrice de Share International basée à Londres (G.-B.).
Thématiques : politique
Rubrique : Entretien ()